Aude De Kerros : l’imposture de l’Art contemporain

Editions Eyrolles

 

Voici un livre écrit au vitriol. On dit cela, le plus souvent, des livres aigres, négatifs, sans qu’aucun projet sans aucune confiance dans l’avenir. Il y a des livres « table rase » qui en appelle à tout balancer à la poubelle pour repartir de Zéro. Et puis, il y a les livres écrit la plume trempée dans l’acide et la cigüe parce qu’il faut bien un jour ou l’autre briser le bien-penser, le juger-confortable, le créer-entre-soi-et-pas-les-autres .

 

C’est un livre de cette catégorie qu’a écrit Aude De Kerros : l’imposture de l’Art contemporain aux Editions Eyrolles.

 

Vous ne trouverez pas ici un résumé. Ce livre est trop riche, trop dense et trop documenté pour qu’il soit pertinent d’en livrer un condensé et même un résumé. On peut donner dans le style « bonnes feuilles » qui n’est en général qu’un bon moyen pour ne pas se fatiguer devant un ouvrage riche et complexe. On l’évitera car cela conduirait à devoir choisir entre mille remarques censées et intelligentes.

Donc on se contentera d’indiquer trois directions qui paraissent être au cœur de l’ouvrage.

 

Première d’entre elles : la défaite en rase campagne de l’art français et par conséquent de la création française. Torpillé par nos bons amis américains, explosé par la capacité de ces derniers à combiner une invention à forte capacité de frappe, le trio de la réussite : musées-collectionneurs-galeries, l’Art français qui avait réussi à se maintenir au plus haut malgré la Seconde Guerre Mondiale et ses conséquences dramatiques a été tout bonnement rayé de la carte en un quart de Siècle. En 1980, il n’en restait plus rien à l’exception des peintres qui avaient compris qu’il valait mieux se courber devant l’art Anglo-saxon et faire le pèlerinage de New York plutôt que de défendre des couleurs tricolores.

 

Faut-il s’en attrister à ce point ? N’est-ce pas dans la nature des compétitions humaines que les combats violents ou feutrés entre arts nationaux et genres culturels ? On ne pourrait pas dire autrement si l’art français avait été battu à la « loyale ». Or, il a été tout bonnement abandonné en plein combat. « L’arrière » l’a trahi. Tout d’abord les gouvernements qui sous couleur de ne pas intervenir l’ont laissé couler sans rien faire. Ensuite, les grands collectionneurs qui ont préféré s’orienter vers l’art du marché et les marchés de l’art. Vers là où se trouve le vrai argent, celui de la finance et de l’épate.

 

Ce ne serait qu’une injustice de plus à l’égard des gouvernements et de la politique culturelle de la France ? Tant d’argent dépensé, tant de fonctionnaires rétribués, tant d’institutions installées ! L’auteur en décrit magnifiquement les rouages, les préjugés, l’entre-soi d’élites incompétentes et le pire parmi tout : la création d’un corps d’inspection de la création. Des fonctionnaires pour faire fonctionner la fonction artistique. Notons que « …les fonctionnaires de la culture français… donnent la préférence aux artistes américains et allemands…ils consacreraient environ 60 % du budget destiné aux achats d’artistes vivants à l’acquisition d’œuvres d’artistes et vivant et travaillant à New York » dans des galeries New-Yorkaises.

 

Deuxième direction : la France s’est laissée noyée dans le mainstream financier de l’art dit contemporain ; « imposture » nous dit Aude de Kerros, mais surtout, et elle le montre très bien, triomphe de l’argent qui circule dans un univers clos. Les super-riches donnent le « la » et organisent un marché où la valeur vient des accords entre eux, les galeries et les musées. La stratégie de promotion des productions artistiques appartient à l’univers du marketing et de la publicité. Les musées qui se multiplient sont les « préteurs de dernier ressort » sur fonds publics d’un marché où les « pièces » sont valorisées entre marchands et collectionneurs.

 

Cet Art contemporain est devenu un univers de produits financiers plus ou moins structuré et largement international. Il est devenu essentiel dans la panoplie de l’épate, du bling-bling et de la mondialisation de la culture. Il n’est pas inintéressant de relever que le « balloon dog » du célèbre Jeff Koons a été réalisé en six exemplaires tous entre les mains des porte-monnaies les plus remplis de la planète. Imaginez un certain Vinci fabricant 6 Joconde (une en réserve, une pour le pape, une autre pour Florence, une pour le Roi de France, une qui serait destinée à l’Empereur et une pour le grand Turc, car on ne sait jamais…)

 

Troisième direction : l’auteure pose les responsabilités à des niveaux inquiétants. Ainsi de la théorie des philosophes américains Arthur Danro et George Dickie pour qui « est de l’art ce que les institutions disent être de l’art », qui serait le fondement de l’AC. « Un art dont la définition n’est qu’institutionnelle et la valeur que financière ». Comment en est-on arrivé là ? Il a suffi de confier l’univers de l’art et de ses acteurs à une collection de sociologues, psychologues, politicologues qui décrètent ce qui est art et ce qui ne l’est pas. « Il y a maintenant un marché de l’art global comprenant plusieurs niveaux de cotation programmés pour sauver le trésor sanctuarisé ». Marché où passent des flux considérables d’argent et se livre à l’admiration des foules largement édifiées et éduquées par les acteurs globaux. On ne va quand même pas le laisser entre les mains de gens un peu écervelés qui ne savent pas qu’il faut d’abord satisfaire à des cahiers des charges précis, ceux que les conseillers, agents, intermédiaires des super-riches ont édictés.

 

En sortir. Pour ce qui est d’un art français, capable de retrouver une place qu’il n’a perdu que sur les marchés, cela revient surtout à mettre en œuvre une politique de soutien. Cela consiste à bannir les fonctionnaires trop souvent incompétents.  Concentrer les financements sur l’art produit et fait par des Français au lieu de contribuer au succès et au renom d’artistes étrangers. Et aussi cesser de complaire à des artistes « mondiaux » en leur livrant les hauts lieux de la réputation française pour dorer un peu plus complètement les blasons qu’ils se sont inventés. Et se rappeler que les artistes allemands, américains, anglais etc sont d’abord achetés par leurs nationaux, musées, galeries, institutions privées ou publiques, puis proposés et soutenus sur le plan international.

 

 

A lire absolument.

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