Peinture et société à Naples, XVIéme-XVIIIéme Siècle

Peinture et société à Naples. Gérard Labrot. Editions Champ Vallon.

Comprendre le marché de l’Art.

26 octobre 2012


Les records s’alignent les uns après les autres à Londres. Le prix des œuvres d’art s’envole et les Auctioners se frottent les mains. D’autres devant cette avalanche de bonnes nouvelles font la grimace. Ils n’ont pas tort, la flambée des prix, comme il est normal sur un marché de concurrence se traduit par l’éviction d’une partie de la demande. Quand les prix sont élevés, les collectionneurs modestes s’effacent, peut-être même écœurés vendent-ils…. En tout cas, ils n’achètent plus. Pas de Jeff Koons dans le salon, plus d’espoir de caser un Basquiat parmi les trophées, quand à espérer acheter une photo de De La Chapelle, il ne faut même plus y penser. ..


Alors, dans ce monde sinistre où l’argent est roi, on en vient à se poser des questions. Comment se fait-il …? Qui donc est capable… ? Ne s’agirait-il pas de spéculation… ? Ou la frime de traders sans scrupules ? N’y a-t-il pas là un support de blanchiment … ? Et la fuite fiscale ? L’ISF ? Et les tableaux qui quittent la France ?

On peut en débattre des heures entières : j’ai aimé faire la chronique d’un livre (Economie du patrimoine culturel) sur la question de la gestion du patrimoine historique et artistique et qui pose quelques jalons quant aux œuvres, à leur valeur et à leur public. 


Je me suis souvenu que j’avais lu  un livre qui m’avait fasciné par la précision et l’intelligence de sa présentation du marché de l’art, de ses intervenants, de la violence qui s’y exprime, des petits procédés et des grands truqueurs, de son ouverture, des styles qui s’exportent, des avantages comparatifs de certains pays dans la production….et des modes de production.

On objectera que ce livre (que je recommande absolument) n’a rien à voir avec les préoccupations de notre temps. Il porte sur la peinture et la société à Naples du XVIème au XVIIIème siècle !


Eh bien, je persiste: lisez absolument cette étude exceptionnellement riche et documentée qu’est « Peinture et Société à Naples ». Le livre décrit tous les processus relatifs à l’art pictural. Il montre la vie des Ateliers, l’explosion de la demande qui suit le Concile de Trente, l’absolue nécessité dans laquelle l’Eglise, c'est-à-dire des milliers de « collectionneurs institutionnels », couvent, monastère, églises, sièges  épiscopaux, palais du clergé en tous genres,  doit renouveler son stock d’images et de messages. Il montre que la société civile n’est pas en reste et amplifie la demande de tableaux de la première, soit pour des raisons d’ostentation, d’image, soit aussi pour des raisons de goûts : les collectionneurs particuliers existent depuis que l’art, individualisé, existe. Il montre, pour satisfaire cette demande, L’organisation de la production et les rapports qui s’établissent entre donneurs d’ordre et ateliers. La division du travail et l’apparition d’usines à tableaux, capables de fournir non seulement des œuvres « originales » mais aussi des copies. Il montre ce qu’est une œuvre en l’état futur d’achèvement avec fournitures par le commanditaire des ingrédients dont il souhaite que l’œuvre soit composée.

Le rôle du politique y est décrit dans tous ses rapports ambigus avec l’art. La mainmise des Espagnols sur Naples s’est accompagnée d’un véritable pillage des œuvres. Le pays mis en coupe réglée fiscale, le seul moyen de répondre à la pression des vice-rois était de produire de l’art. produire de l’art, que le prince désire et produire l’art selon les requêtes et les exigences du prince et des églises. On sait depuis que pendant des siècles la commande n’est pas passée « à l’aveugle » : on n’attend pas de l’artiste qu’il impressionne le monde par un talent révélé, imposé à tous et qui s’exprime dans la pus totale liberté. Il est « sous contrôle » : la commande est détaillée, le genre est précisée, les personnages sont énumérés, leurs attitudes guidées … l’artiste « exécute une commande », il ne laisse pas son talent courir seul à l’aventure.


Le livre démonte les mécanismes de l’ouverture des marchés qui s’ensuivirent ; les collections espagnoles influençant la constitution de collections dans d’autres pays ; l’ouverture des marchés de marchandises : les tableaux napolitains qui s’exportent et les tableaux hollandais qui débarquent à Naples ; les rivalités entre centres de production, Napolitains, Romains et Vénitiens et, plus tard, Hollandais. Les échanges internationaux animés par les grands marchands qui viennent du Nord et s’installent à Naples. Ces marchands qui régulent les marchés en stockant la « marchandise », qui la « préfinancent », qui en assurent aussi la diffusion en créant des sous-marchés par le moyen de la gravure ; le rôle des banquiers…


Ce faisant l’auteur montre que les grands créateurs atteignent vite des cotes insupportables pour les moyens de la classe nobiliaire ou cléricale intermédiaire. Ne peut s’acheter un Raphael, un Caravage, qui veut. Alors, à coté de ce marché de la création pure où la signature des artistes vaut de l’or, se développe le marché des suiveurs, qui peignent « à la manière de », « dans le genre de… », « Les œuvres venant de l’atelier de » …ainsi naissent le raphaélisme, puis le maniérisme, le caravagisme etc.…. Les marchands créent une « profondeur » de marché et le capillarisent, grâce à une hiérarchie des œuvres qui va de la grande prestation du grand artiste sur une œuvre impérissable jusqu’ à la gravure, permettant les tirages par centaine, colportées au loin dans les manoirs, les Hôtels de la petite aristocratie dans les petites villes et les églises de campagne. Il montre  aussi que la rareté des grandes œuvres conduit à un marché parallèle : celui de la copie. Combien de « faux Raphael » dans les collections ou de « faux Vinci ?…Beaucoup !

L’analyse du marché de l’art napolitain ainsi proposée, de sa naissance à son apogée, est tout simplement remarquable. Elle apprend plus sur le fonctionnement du marché de l’Art en général que toutes les études contemporaines. Exceptionnellement documentée, elle a le mérite de ne pas s’interroger sur le point de savoir si Raphael est un grand artiste ou non. Cette étude part des faits et ne s’interroge pas sur l’esthétique et ses théories. Quand elle les évoque, c’est pour mettre dans leurs contextes les rapports entre une peinture dominante qui est la peinture religieuse et les protagonistes de l’économie de l’art. C’est pour dire que l’artiste est un homme ancré dans sa société et non un héros luttant de façon solitaire dans les déserts arides des grandes visions. C’est pour dire que les demandeurs n’achètent pas de l’art pour leur plaisir mais pour dire quelque chose, de leurs croyances, de leur pouvoir et de leurs richesses. Mais aussi et enfin, qu’il y a dans la production artistique des débats sur les méthodes et les procédés.


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