Gilles Ardinat, Géographie de la compétitivité"

Chronique du livre "Géographie de la compétitivité" de Gilles Ardinat (Le monde-PUF). Ce livre est un remarquable exemple de ce qu’on pourrait appeler "dynamiter" les pensées convenues, les faux raisonnements et les facilités de la pensée. L'impératif de compétitivité est devenu un quasi "commandement" de la gouvernance des Nations... alors qu'il appartient au domaine de la rhétorique...


De quelles facilités parle-t-on ? Des extrapolations abusives où la conduite d’un pays, d’une région ou d’une métropole sont conçue à l’imitation de la conduite des entreprises ; des dénis de pensées quand des hommes politiques continuent à évoquer « les ambitions nationales » et calent les lois qu’ils proposent sur les ambitions des très grandes firmes mondiales ; de l’alignement intellectuel qui résulte de la fin de la pensée économique française face au néo-libéralisme anglo-saxon et à la vulgate Michael Porter.


Il y a bien longtemps, la science économique se scindait en deux grands courants intellectuels : d’un côté les théories classiques et néo-classiques, de l’autre les théories de la croissance et du développement. Les premières l’ont emporté. Le monde est un champ clos de compétition où les marchandises et les capitaux doivent circuler librement, faute de quoi les mauvais fonctionnements perdureront, les avantages compétitifs ne profiteront pas à l’ensemble de l’humanité, les meilleurs seront entravés. Les Etats se pensent maintenant à l’instar de firmes, qui déploient des atouts quantitatifs (combinaison des facteurs, innovation) et qualitatifs (infrastructures, recherche développement, éducation). Les différents niveaux de rassemblements humains, la nation, l’entreprise, la région, les métropoles etc. sont bench-markés, comparés et notés, classés etc.


Le livre de Gilles Ardinat montre comment les raisonnements « territoriaux » sont passés au service d’une pensée néo-libérale. Il démonte avec finesse les illusions de la gouvernance à base d’efficacité où un système éducatif « doit » contribuer à la réalisation d’un objectif concurrentiel. Le langage politique est de plus en plus sous contrainte, le territoire ne devenant une référence que dans un contexte de compétition, de compétitivité et d’attractivité, la notion même de limites territoriales perdant son sens, les frontières devenant des instruments obsolètes, l’indifférenciation spatiale devenant la règle d’une pensée libre-échangiste. Que deviennent, en effet, les frontières des nations lorsqu’est affirmée la liberté absolue de circuler et de travailler, si ce n’est des limites géographiques qui sont éventuellement utiles pour identifier et analyser la pertinence de choix publiques, de taux d’imposition, sachant que leur ouverture les anéantit en tant que cadre préférentiel de politiques et de choix publics. 


L’anéantissement des territoires au sens de l’avènement de la mondialisation s’appuie sur des notions où la rhétorique l’a depuis longtemps emporté sur l’analyse scientifique. On prétend aujourd’hui conduire les peuples comme on conduit les entreprises, recherchant les meilleures combinaisons de facteurs et projetant des objectifs comme un PDG fournit de l’avenir planifié à ses actionnaires. L’auteur nous rappelle qu’un Etat, une Nation ne sont pas des entreprises, pour le cas où nous l’aurions finalement oublié ! La fameuse gouvernance économique des nations n’est qu’une façon élégante de confondre intérêts des entreprises et intérêts des peuples et surtout d’inverser certains ordres de priorité, les seconds devant se mettre en ordre de marche pour que les premières puisse livrer la bataille économique qui s’est depuis quelques décennies substituées aux effets de puissance militaire pure.

Gilles Ardinat passe en revue toutes les théories du territoire, de l’espace économique, des champs de force qui s’y déploient pour débusquer tous les abus de langage et les fausses évidences qui entourent les notions de compétitivité et d’attractivité.
Passionnant. 



                                                                                  Quelques citations


- 1 « La compétitivité est probablement le terme le plus utilisé et le plus galvaudé de l’économie de l’économie moderne » in the world competitivity Yearbook de l’IMD de Lausanne.


- 3 Le secrétaire général de l’UNSA a d’ailleurs en 2011 que « la compétitivité cannibalise désormais les discours et les politiques »


- 17  La compétitivité (nationale) qui est défaillante sur le plan conceptuel, a acquis une notoriété rapide dans d’innombrables pays. …


- 18 elle ne doit pas son succès à sa pertinence mais à son utilisation systématique par le monde politique. A l’origine ce concept n’est ni économique ni géographique : il est d’essence politique… cette nature politique renvoie à la notion de puissance.


- 23 Luttwak « les menaces militaires et les alliances ont perdu leur importance… les priorités économiques …passent au premier plan.


- 29 Hans Tietmeyer président de la Banque centrale d’Allemagne en 1999 : « il doit y avoir une concurrence entre les systèmes fiscaux mais aussi sociaux, parmi les nations… les systèmes sociaux doivent être compétitifs… ils sont de plus en plus mis en concurrence. C’est définitif. Il n’y a pas de marche arrière possible.


- 30 L’injonction à la compétitivité, adressée aux élus comme aux citoyens, résulte de la position favorable acquise par les firmes transnationales.


- 38 Les théoriciens de la compétitivité territoriale ont complété leur théorie de l’offre par une nouvelle dimension : l’exportation.


- 39 Président Obama : « plus nous exportons, plus nous créons d’emplois aux Etats-Unis ».


- 45 (les innombrables rankings et rapports : leur objectif) transposer une rhétorique générale en statistique précise.


- 56 Bristow : « le langage de la compétitivité est celui de la communauté des affaires »


- 57 La conception entrepreneuriale, portée par les milieux d’affaires, considère qu’un territoire est compétitif lorsqu’il fournit, pour les firmes qui y élisent domicile, des conditions optimales pour maximiser l’activité »


- 70 Une politique commerciale offensive au service du développement. La compétitivité d’inspiration mercantile s’oppose assez nettement à la politique de relance keynésienne… il ne s’agit plus de relancer la demande à l’échelle d’un territoire national, mais au contraire de la limiter pour réduire l’inflation… le territoire est conçu comme une base de production orientée vers l’exportation


- 78 Le biais mondialiste … en dépit de sa récente croissance, le commerce international ne représente qu’une part minoritaire dans le PIB mondial…le biais mondialiste conduit à survaloriser, par principe le commerce international…(foi dans les bienfaits de la mondialisation libérale


- 79 Le taux exprimé en PIB c’est-à-dire en marge du commerce extérieur exprimé en chiffre d’affaires est trompeur. ….certains pays ont des taux supérieurs à 100% !!! (Irak 476%, Singapour 231%)


- Le discours néo-mercantiliste conduit les décideurs politiques à mobiliser leurs efforts vers le « global », aux dépens d’une logique de développement locale (axé sur la demande domestique en biens et en services)


- 104 La mondialisation et son corollaire le libre-échange ne sont presque jamais mise en doute par les études officielles…. Tous les dysfonctionnements de l’économie contemporaine sont associés à des causes internes… le principe du libre-échange intégral prôné par l’OMC n’est pas une cause possible de problèmes mais un bienfait.


- 108 Le CEPII confirme « qu’une nation n’est en effet compétitive que si elle parvient à accroître durablement le bien-être de ses habitants…109 définition qui vise à présenter la compétitivité comme un élément fédérateur et d’intérêt général et non comme une politique favorable à une élite capitaliste mondialisée.


- 134 Nos gouvernants mettent en concurrence frontale des nations comme s’il s’agissait d’entreprises.


- 138 Stratégie de Lisbonne : « économie de la connaissance  la plus compétitive et la plus dynamique du monde… capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale….L’économie de la connaissance met l’Occident à l’abri de la menace des pays émergents


- 139 Même pour les activités à forte valeur ajoutée, le critère de prix reste déterminant. (Exemple : l’explosion de la balance commerciale allemande à partir de 2010 qui n’a pas de rapport déterminant avec la RD et l’innovation.


En savoir plus sur http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-84400-lillusion-mondialiste-leconomie-reine-contre-le-territoire-des-nations-1003244.php?9JxpBmDlUbjhM3vF.99


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