Chronique du livre : Beckett, par Sonia Bressler

Beckett ou l'anti-pouvoir est un livre écrit par Sonia Bressler et publié par Jacques Flament Editions.

 

Commenter un livre sur les mots, sur le langage, est-ce abuser des mots et du langage? Des mots qui parlent des mots, du langage qui pense du langage. Peut-on tout dire? Y compris dire des mots pour dire le langage. Etre langagier pour que les mots émergent?

Sonia Bressler s’est lancée dans une belle aventure : interroger le langage, lui faire rendre gorge et l’obliger à rendre compte des mots qui prétendent le constituer. Entre elle et les mots, entre ses pensées et leur dire, s’agit-il d’un vieux règlement de comptes qui n’avaient pas encore eu l’occasion d’être « fixé ». Ou s’agit-il d’un souvenir doux et affuté tout à la fois,  les mots d’une émotion venue d’une rencontre, d’un dialogue, d’une écoute, celle qui eut lieu, il fut un temps avec Samuel Beckett

« Revenir à Samuel Beckett, c’est une façon de retourner à mes premières amours. C’est écouter le bruissement des mots ».

Le bruissement des mots chez Beckett ? Vraiment ! Peut-être, aussi, le souvenir en serait doux ? Ma mémoire des musiques tirées de Beckett va plutôt aux sifflements du vent dans les branches. Aux tempêtes qui détachent des blocs de phrase et les font rouler au fond d’un abyme.  Au choc des mots lancés contre la pensée ou contre le langage afin de casser la gangue qui les entourent et aller au noyau dur, casser dans les mots tout ce qui cassable, pour que cesse leur prétention à dire, pour qu’ils soient réduits au dire de rien. Car on n’a rien à dire. Beckett dit qu’on n’a rien à dire. L’auteure le martèle : «Son théâtre. Des personnages. «Rien ne se passe» et pourtant nous demeurons intarissables».

Le doux bruissement du verbe Beckettien est le fil de Sonia Bressler qu’elle suit pour ne pas se perdre dans le labyrinthe. « Et partout où nous posons un peu de notre être. Nous y voyons des mots». Comme partout où nous pensons, nous rencontrons des mots, posés les uns sur les autres, mots qui parlent du langage, mots que les philosophes mobilisent dans ce combat : parler du langage et lui faire dire ce qu’il a dans le ventre.

Dans « poèmes », Beckett écrit :

 

Flux cause

Que tout chose

Tout en étant,

Toute chose.

Donc celle-là,

Même celle-là.

Tout en étant

N’est pas.

Parlons-en. » ?

 

Parlons-en, même si rien n’a été dit et même s’il n’y a rien à dire. Sonia Bressler munie de son fil progresse dans la jungle où se trouvent les grands fauves de la pensée, donc du langage, donc des mots. Au détour d’un amas de lianes, elle se joue d’Heidegger : à tout prendre «Qu’est-ce que le langage ? La prison de l’être. Semble nous dire Beckett.».

 

Munie de son arme à double tranchant, le non-dire que ne cessent d’échanger les personnages de Beckett, Sonia Bressler avance, tranchant devant elle, coupant les lianes et évitant les marigots. Heidegger écrit-il : « La langue est le poème originel dans lequel un peuple dit l’être… » ? L’auteur de l’anti-pouvoir dégainera son Beckett : « Je ne peux pas me taire. Je n’ai besoin de rien savoir sur moi. Ici tout est clair. Non tout n’est pas clair. Mais il faut que le discours se fasse. Alors on invente des obscurités. C’est de la rhétorique. »

Wittgenstein enjoint : «ce qu’on ne peut dire, il faut le taire» usant d’un nombre considérable de mots pour faire face à l’indicible. Pour Beckett à aucun moment nous ne savons «de quoi nous parlons, ni de qui, ni de quand, ni d’où ni avec quoi, ni pourquoi». Ce qui ne nous empêche pas de parler et d’user des mots pour délivrer un langage, à moins que ce soit pour délivrer une pensée.

 

Délivrer la pensée du corps ? Pour qu’enfin, elle prenne son envol ? « Mais alors si les mots partent de cette bouche qui lie autant qu’elle délie que faisons-nous du corps ? Est-il en train de disparaitre? Et si oui. Au profit de quoi ? De quoi le corps est-il le lieu ? II devient un non-lieu. Un décharnement sans attente. Il se détruit au fil du temps et de la matière. Seule la parole reste. Est-il possible d’avoir une parole sans corps ».

Sonia Bressler suit son fil pour sortir de ces impasses langagières. «Toute l’œuvre de Beckett semble être centrée sur cet unique objectif : nous montrer que nous admettons le langage sans le comprendre... C’est ce que souligne Molloy : «J’ai fini par comprendre ce langage. Je l’ai compris. Je le comprends de travers peut-être. La question n’est pas là. »

Et si nous ne comprenons pas le langage construit autour des mots qui autorise à penser qu’un grognement, un hoquet, un soupir ne sont pas de l’ordre du langage, pas plus incompréhensibles que les mots ? Pas moins compréhensibles. Nommable et innommable seraient-ils des frères jumeaux ?

L’auteure arrive au centre du labyrinthe suivant le fil « Beckett ». Pas de minotaure au centre ! Dieu peut-être ou l’Eternel. « Et finalement qu’est-ce que cet Eternel si ce n’est le langage ? »

 

Beckett ne met pas le langage à mal, il le met à sa place, laisse venir les mots aisément pour le dire et pour qu’il y ait relation d’une pensée, d’une idée, d’un sentiment et Molloy de remarquer que : « La fausseté des termes n’entraîne pas fatalement celle de la relation». Parler n’est pas dire des mots : c’est aller vers l’autre, avec les moyens du bord, même s’il n’y a rien de bon à lui dire, même s’il n’y a rien à dire. Pour se lier au risque du sens. L’infini des sens est ce sable dont on fait aussi les bétons.

Un très beau livre sur les mots, le langage, la parole.

 

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