Dominique Méda et Patricia Vendramin, Travail et emploi: entre réinvention et révolution

Réinventer le travail

Dominique Méda et Patricia Vendramin

Editeur le lien social PUF

Travail, emploi. Emploi, travail. Toute l’ambiguïté de ce livre passionnant tourne autour de ces deux termes, au point qu’on finit par se demander s’il ne faudrait pas inventer de nouveaux mots pour enfin se débarrasser de ces mots anciens qui sont de véritables valises à concepts, impressions, fausses-opinions, vrais faits sociaux, aspirations ou repoussoirs !

Car, dès le titre même l’ambiguïté surgit. Peut-on réinventer le travail ? N’a-t-il pas de toute éternité été la marque de l’Homme ? N’est-il pas ce par quoi essentiellement l’Homme se démarque de l’animal ? Les auteurs ne se laissent pas rebuter par ces défis historico-culturels. Ils abordent leur thème par le début, par l’histoire, par aussi les enquêtes ethnologiques et socio-culturelles. Le mot travail, le concept aussi par conséquent, n’existent pas dans certaines sociétés. Le concept contemporain de travail recouvre plusieurs idées et plusieurs mots dans la société grecque, les romains ont trois mots qui correspondent à l’idée du travail telle qu’elle nous est familière sans parfaitement la recouper. Surtout, notre mot contemporain vient d’un terme latin qui n’est pas du tout positif.

L’élaboration du concept moderne est suivie tout au long de l’histoire et, en particulier, le fait que les sociétés occidentales vont progressivement ériger le travail en autre chose que le signe de la déchéance, un des attributs de la vallée de larmes dans laquelle l’homme gît et souffre. Le travail devient ainsi progressivement un sujet de réflexion, un concept qui se valorise, s’enrichit, puis devient autonome. Pourquoi un long exposé sur les origines du mot, du concept et de sa pratique ? C’est que le travail est devenu à la source de tout bien-être, de toute valeur et le substrat de tous les liens sociaux. C’est aussi que penser le travail comporte des risques et des dangers intellectuels. Il est à la fois un instrument et une source de valeur. En bref, il est source de revenu et à ce titre restreint peut n’être que le moyen incontournable de vivre et de s’enrichir mais il est aussi source d’épanouissement individuel et en société hors de toute considération matérielle.

Les auteurs mettent en valeur toutes les ambiguïtés qui tournent autour de ces deux aspects, indissociables et pourtant contenant les ferments d’oppositions radicales. Ces considérations sont trop intellectuelles et nous éloigneraient d’une conception du travail saine et simple ?  On travaillerait pour vivre, il ne faudrait pas vivre pour travailler. Sauf que… justement à l’intérieur même de notre belle Europe, les conceptions du travail sont marquées par des oppositions culturelles fortes. Le travail vu par un Français, n’a rien à voir avec le travail vu par un Allemand ou un Néerlandais. Les Français dont le côté râleur en société est particulièrement marqué considèrent le travail comme une quasi-valeur morale. Bien sûr le travail est instrumental au sens où c’est le moyen incontournable pour vivre et survivre. Mais, pour un Français, le travail à une valeur plus profonde, il est le moyen d’être en société et de contribuer à celle-ci. Dans ces conditions, la « valeur-travail » des économistes du XIXème siècle sur laquelle repose une large partie des idées relatives au fonctionnement de l’économie, prend l’eau et n’est plus un concept universellement efficient.

Pour autant, c’est bien là que se télescopent une notion qui n’est déjà pas simple : le travail, avec une autre qui est plus récente et qui est tout aussi compliquée : l’emploi. Pour ceux qui estiment que le travail est un mode de participation, d’intégration et de  contribution à la société, l’emploi, devient un mode opérationnel. Défendre l’emploi n’est plus seulement défendre la subsistance des « travailleurs », c’est aussi, défendre leur participation à la vie sociale via leurs responsabilités et leur épanouissement personnel. Pour ceux qui estiment que le travail est un moyen d’acquérir subsistance et richesse, la défense de l’emploi est avant tout celle des revenus et puisque l’emploi n’est pas une source particulière d’épanouissement, il est bon quel qu’il soit, l’essentiel est qu’on puisse s’assurer qu’il y a de l’emploi de tous et quoi qu’il en soit de l’employabilité de chacun.

L’ouvrage met en valeur les problématiques du rapport entre emploi et travail dont son caractère éminemment historique de ce rapport qui fait qu’il n’est pas le même d’une génération à l’autre, son caractère culturel qui fait qu’il n’est pas non plus le même d’un pays à l’autre, même s’ils appartiennent à un mode de pensée et de vie libéral-occidental et son caractère éminemment social, qui fait que la relation tant au travail qu’à l’emploi est puissamment marquée par les évènements socio-historiques, dont l’exemple le plus contemporain est celui de la crise économique profonde que subissent les nations appartenant à ce modèle. Penser le travail, dans un temps où le chômage frappe massivement les personnes en âge de travailler ne s’inscrit pas du tout de la même façon que lorsque le plein-emploi domine.

Les auteurs, enfin, montrent à quel point penser le travail est un … travail à part entière et, si on voulait faire une comparaison sur les habitudes de pensée : comme on peut dire qu’un des problèmes de l’éducation tient au fait que tout le monde pense avoir de bonnes idées sur la question alors qu’elle est rien moins que simple, tout le monde pense avoir la bonne idée sur le travail alors mêmes qu’à l’intérieur d’une même société cette idée varie avec l’âge, le milieu social, la localisation géographique etc… alors que la perception du travail et de son rôle dans la société ne cessent de changer avec elle, avec les technologies qui sont mises en place et le niveau d’éducation des intéressés.

Quelques citations :

  • M-N Chamoux sur les peuples primitifs : « peut-on dire que le travail existe quand il n’est ni pensé ni vécu comme tel ».

  • P13 « en simplifiant outrageusement on peut soutenir, que tout au long de la domination de l’Empire Romain, et jusqu’à la fin du Moyen Âge, la représentation de ce que nous appellerons plus tard le travail n’a pas connu de bouleversement majeur » (ex Le Goff)

  • P16 Weber et le protestantisme

    « le travail constitue surtout le but même de la vie, tel que Dieu l’a fixé – Saint Paul « si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus ». »

  • Les trois dimensions du travail : le travail facteur de production, essence de l’homme, système de distribution des revenus, des droits et des protections.

  • P 29 de Smith à Taylor : « peu importe que le travail procure ou non plaisir ou épanouissement à l’ouvrier ce qui compte est que la production la plus élevée possible soit fournie… »

  • P 47 citation de John Galbraith « le mot travail s’applique simultanément à ceux pour lesquels il est épuisant, fastidieux, désagréable, et à ceux qui y prennent manifestement plaisir et n’y voient aucune contrainte… user du même mot pour les deux situations est déjà un signe évident d’escroquerie.

  • P58 « on distingue un groupe de pays pour lesquels une partie plus nombreuse de la population qu’ailleurs considère le travail « peu important » ou « pas important du tout »(Irlande, GB, Danemark, Pays-Bas, Allemagne…) et un autre groupe, formé des pays du Sud (Grèce, Espagne, Italie) et de deux pays continentaux (France et Luxembourg)

  • P 60 « la logique française de l’honneur et le sens allemand de la communauté pourraient expliquer de nombreuses différences observées à l’heure actuelle ».

  • P 61 « contrairement à ce qu’avait remarqué Max Weber, le travail semble désormais moins important dans de nombreux pays protestants … et plus important dans les pays catholiques »

  • Quelles sont les dimensions du travail prépondérantes en Europe ?: le relatif déclin de l’éthique du devoir, la persistance de la dimension instrumentale (salaire), la montée des attentes de réalisation de soi.

  • Les nouvelles formes d’organisation du travail : une flexibilité qui fragmente le marché du travail, le travail incertain.


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