Critique du livre de Serge Latouche : vers une société d’abondance frugale.



Serge Latouche. Vers une société d’abondance frugale. Contresens et controverses sur la décroissance. Mille et une nuits. Les Petits Libres. 4,5euros


Croître ou ne pas croître ? Le petit livre que je vous conseille n’est ni dramatique comme une œuvre shakespearienne, ni triste comme une dépression économique, ni hystérique comme une description des marchés par un émule de l’Ecole de Chicago. Il y a des livres radins, qui vous livrent des solutions toutes faites, prêtes à l’emploi. On paye 15 euros pour un demi-kopek de réflexion. Il y a les livres généreux. Ceux-là, vous offrent du grain à moudre, il convie les idées au débat ; ils confrontent les convictions, les faits et proposent de nouveaux angles de vue pour étudier le monde économique, l’idée de bonheur qu’il véhicule nécessairement et les meilleures façons de l’atteindre.

Ecrire un petit livre à 4,5 euros avec plein d’idées intéressantes, exaspérantes, décapantes sur la croissance et la pertinence de penser « croissance » est une gageure. Le titrer « vers une société d’abondance frugale » est franchement une provocation. Ne faut-il pas être déjà acquis aux idées de l’auteur pour acheter ce qui ne peut qu’être un de ces pamphlets où les bons sentiments écologiques partiront en guerre contre les monstres froids de l’économie libérale ?  Ne s’agit-il pas d’une version littéraire et doucement économique d’Avatar qui voit la lutte des forces de la nature contre les malades de l’exploitation des matières premières ?

Rien de tout cela. Cette réflexion sur la décroissance est passionnante par ce qu’elle apporte de sain dans une nouvelle méthode pour l’économie. « Le terme de décroissance est … une trouvaille rhétorique plutôt heureuse parce que sa signification n’est pas totalement négative, en particulier en français. La Décrue d’un torrent dévastateur est partout une bonne chose. Etant donné que le fleuve de l’économie  est sorti de son lit, il est fort souhaitable de l’y faire rentrer ». 

Et c’est raisonnable : l’auteur nous propose de méditer sur le contenu comptable de la croissance. S’il le fait avec équilibre et justice, Serge Latouche ne manque pas de citer les périples des langoustines écossaises et des laitues de la vallée de Salinas pour montrer que la croissance est singulièrement avariée. Et de proposer que les prix des denrées essentielles soient progressifs selon la consommation pour sanctionner le mésusage, l’abus ou la désinvolture. Pour autant, l’auteur n’est pas exempt de quelques facilités statistiques : se placer dans le long terme est toujours une bonne chose. La référence aux conséquences du rythme actuel de la dépense énergétique …. dans 400 ans ! C’est de la pure rhétorique ! (cela équivaudrait à la quantité d’énergie solaire reçue par notre planète). Pousser un peu plus loin, dans quinze siècles, c’est tout simplement sans intérêt….

« Reconsidérer la richesse, comptabiliser autrement ». Ce ne sont pas des choses nouvelles. Ce sont des choses toujours aussi difficiles. Les péripéties du marché du carbone et ses mécomptes récents, invitent à la prudence. Il est raisonnable de souligner que « ‘sortir du capitalisme’ désigne un processus historique qui est tout sauf simple ». C’est une réflexion complète, globale qui est proposée sur mode de fonctionnement de la société occidentale dont on a pu dire que, seule dans l’histoire, « elle a libéré ce que toutes les autres ont essayé, … de juguler, à savoir les passions tristes : l’ambition, l’avidité, l’envie, l’égoïsme ». Réflexion aussi  sur cette fameuse main invisible, porteuse de l’optimisme moderne, qui devait changer les vices privés canalisés par l’économie, à travers l’intérêt privé, en vertus publiques travaillant, à l’insu même des agents, au bien commun.

Il n’y a pas de réflexion sur la croissance ou la décroissance sans que soit proposée une problématique du « vivre ensemble », qui renvoie à l’idée du « vivre local » donc du produire et du consommer « local ». Et de citer Ingmar Granstedt  « C’est cette capacité croissante d’auto-organisation locale, qui permettra à chaque communauté ou région de maîtriser son devenir socio-économique et d’inventer son originalité propre, tout en restant ouverte sur le monde ». Mais là aussi, Serge Latouche ne se laisse pas aller à rêver. Il y a des dangers dans ces désirs de retour à l’entre-soi local et régional. Il y a des égoïsmes qui manœuvrent pour se faire une place au soleil. Il y a  des replis dangereux qu’il  nomme, citant Jean-Paul Besset, « invitation douceâtre au repli nostalgique et aux ressentiments ». Aussi, en appelle-t-il à une exigence méthodologique, à un travail d’élucidation et d’identification des nouveaux choix collectifs.  « Il faut appliquer à la tradition, la même méthode qu’au progrès : évaluer, choisir, trier, éliminer ».  Evacuer ce qui enferme, … évacuer ce qui fige le présent dans l’illusion d’un passé idéalisé.

En aucun cas, « la décroissance » ne peut conduire à ces visions idylliques auxquelles se résignaient  un Stuart Mill ou un Keynes, convaincus qu’il est un moment, où on ne peut plus avancer et où «  L’humanité apaisée et repue se consacrera à  la culture ».

La croissance, dit l’auteur,  est une « promesse d’abondance qui atténue la détresse du pauvre ; tandis que l’état stationnaire est un rêve de nanti qui veut surtout que rien ne change ». C’est dire que la route à suivre est loin d’être clairement tracée. Le renouvellement des idées en ce qui concerne le progrès, le changement de point de vue sur le bonheur des individus et des groupes qui composent les sociétés sont en gestation. Les idées se bousculent. Ce petit livre invite à réfléchir. Vite.  

 


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