Régis Debray : "Le Bel Age" face à l'abus de l’instant





Il n’est pas facile de chroniquer un bouquin de Régis Debray. Le thème qu’il choisit trace son chemin dans une pensée en ébullition ! S’il revendique, au nom de son lecteur, simplicité, épure et proximité, il le fera tout d’abord errer dans un dédale tout de culture, d’invocation des mânes et de convocation des futurs.

Dans sa dernière livraison, le Bel âge,(Flammarion) Régis Debray ne craint ni le neuf, ni l’ancien. Il ne s’aligne pas sur une énième querelle du genre. Il n’entonne pas le célèbre « faire du neuf avec de l’ancien ». Il propose un essai de dialogue sur le thème du déséquilibre que notre temps a introduit dans les pensées et les actes : filant droit devant et tenant pour bon « de toute éternité » le moment où la vague déferle, notre monde se perd entre projections dans l’avenir et évènement immédiat parce qu’il les veut confondus.

Doit-on dans un Cercle aussi orienté « économie et entreprise » présenter pareil ouvrage qui ne convoque aucune courbe, qui ne les marie et ne leur fait pas fabriquer des prix ? Doit-on jeter dans ce monde de l’entreprise, difficile et batailleur, les mots de Debray, les bons et les méchants, les appels au courage et les pointes acides contre les abandons et la facilité ? Comment présenter ses invectives à ceux qu’il assassine : « Du moins nos managers ont-ils senti d’instinct qu’en allégeant dans nos business-schools les programmes d’histoire et en supprimant les épreuves de culture générale, sortiraient de Sciences-Po encore plus de produits frais et digestibles » ?

Je suis convaincu que les hommes comme Debray sont nécessaires. Nous avons versé notre tribut à beaucoup trop d’économistes « poudre (mathématique) aux yeux », tous ceux qui ont prétendu nous raconter l’avenir avec des prospectives sur 20 ans et des indices de prix remontant au Moyen-âge, et qui se sont radicalement trompés. Il est temps aussi de s’approprier des pensées transverses : ce ne sont pas les traders qui réinventeront les sociétés !

Régis Debray ne fait pas l’apologie du « bel Age ». S’il démarre très fort en citant Victor Hugo :

« Et l’on voit des flammes aux yeux des jeunes gens, Mais dans l’œil du vieillard on voit de la lumière

Ce n’est pas pour opposer la sagesse des vieux à l’impatience des jeunes mais pour annoncer que nous n’avons pas pris la mesure d’un changement considérable : l’émergence du « …dernier continent noir… la vieillesse. On était fier d’appartenir à une lignée, on se vante de couper les amarres. Saturne dévorait ses enfants. Mauvaise habitude. Que ce soient ses enfants qui le dévorent n’en ferait pas une meilleure ». A contrario, ce continent a pour conséquence que dans l’espace d’une vie, la jeunesse «occupe un laps de temps plus restreint qu’auparavant, qui nous la fait d’autant mieux apprécier »… mais, dans le même temps, alors que les « vieux se multiplient » se mêlent les assomptions de l’ancien et le refus du passé.

Le vieux devient un objet incontournable, on le recherche, et une fois trouvé, on l’enferme pour mieux le conserver. Il est stocké sous forme de sites et protégé dans les musées qui se multiplient. Il est mis à l’abri ou bien il est mis à l’écart. Pour qu’il ne puisse pas interférer avec le temps présent, pour qu’il ne vienne pas polluer le temps qui vient. Jamais dans l’histoire la connaissance du passé n’a été aussi prodigieusement active et efficace. Passé des lignages, passé des peuples, passé des espèces nous recherchons sans cesse le « d’où sommes-nous venus ? ». Quête du hurlement initial qui a accompagné la naissance du monde et demeure dans le fameux bruit de fond cosmique.

Le temps de vie des hommes est de plus en plus long et dans le même mouvement, le temps de l’humanité et celui du monde s’allongent et s’approfondissent ? Or nous vivons dans l’instance du présent et l’attente incessante du venir de l’avenir. Le déni de passé s’énonce de façon étrange. « Nous sommes la première civilisation dont les architectes, par ailleurs si créatifs, ne construisent plus de sépultures ni de mausolées ». La mort est rejetée et avec elle le souvenir. Le passé est-il trop long à compulser ou trop lourd à porter ? S’instaure alors une « Sourde complicité entre le prurit patrimonial, tout retenir, tout conserver, ne rien perdre, et la course au n’importe quoi pourvu que ce soit nouveau».

Et l’auteur de nous prévenir. L’abus de l’instant se résout en une course pour suivre le curseur du temps : ce « présent » qui se déplace sans cesse, cette actualité qui se déverse, l’avenir que l’instant avale et dont les restes se nomment « passé ».

Est-ce dangereux ? Le passé a-t-il un droit quelconque à se prétendre autre chose qu’un résidu de présent. Régis Debray convoque des souvenirs et leur somme de se prononcer. Il cite cette belle parole d’André Chastel sur la Renaissance «  l’âge des répétitions acharnées, des redites, des reprises dont on ne se lasse pas ». Il faut en retrouver  non seulement les charmes, mais aussi les leçons et les erreurs. Une société avertie en vaut bien deux. Or le présent n’informe pas et, par définition, n’avertit pas. En abuser est dangereux. « L’actualité comme valeur (urgent, exclusif, immédiat) et le présent comme seul modèle, portent dans leurs flancs, faute de bustes tutélaires inconnus de Daily motion, la régression du peuple en public et de la qualité en quantité, via la preuve par le chiffre ».

S’il faut des raisons d’espérer, Régis Debray nous la fournit en mots ironiques : «  La bonne nouvelle de l’éternel retour est là : tout est recommencement, et rien ne recommence comme par devant ».




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