Alain Minc: Vive l'Allemagne!

 « Vive l’Allemagne !» est un faux titre. Ce n’est pas un ouvrage qui se termine par un vibrant appel aux peuples d’Europe à devenir allemands. Au vrai sens de la formule, «que vive l’Allemagne ! » est une revendication, un devoir, parce que l’Europe sans elle ne serait pas grand-chose et que l’Allemagne sans l’Europe risquerait de s’offrir un avenir fort sombre.


Chronique de l’ouvrage « Vive l’Allemagne ! ».

Auteur : Alain Minc.

Editeur Bernard Grasset.


Parmi la floraison d’ouvrages sur l’Allemagne, plus ou moins épais, plus ou moins partisan, d’origine française, celui d’Alain Minc, bref, incisif est un plaisir offert à la lecture et à la réflexion. C’est aussi, une arme de poing ou plus exactement, un fleuret non moucheté. Il permet les mouvements rapides, solidement en main, sans fioriture tout en élégance. Efficace avec brio, il atteint son objectif en moins de temps qu’il ne faut pour le lire.


« Vive l’Allemagne !» est un faux titre. Ce n’est pas un ouvrage qui se termine par un vibrant appel aux peuples d’Europe à devenir allemands. C’est pourtant un vrai mot d’ordre qui revient au vrai sens de la formule « que vive l’Allemagne ! » parce que l’Europe sans elle ne serait pas grand-chose et que l’Allemagne sans l’Europe risquerait de s’offrir un avenir fort sombre. C’est la conclusion ! Comme on commence le livre par la fin, il faut retenir que le livre est à destination des Français : s’ils ne se prennent pas en main pour travailler sans retenue et sans arrière-pensée avec les Allemands, et tout de suite, pas dans dix ans, alors l’Europe ne sera qu’une serpillère malodorante. (A.Minc n’utilise pas cette expression… mais l’esprit y est).


Avant d’en arriver à de pareilles conclusions, Alain Minc présente l’Allemagne et son histoire ancienne et récente de façon saisissante : depuis la création du Saint Empire Romain, qui deviendra par la suite, Saint Empire Romain Germanique, (« L’empire n’est qu’une « coopérative de Princes ») sous l’égide, essentiellement symbolique , du plus puissant d’entre eux , le Habsbourg » ; jusqu’au désir d’être Allemand où le témoin Fichte est convoqué pour nous dire combien la langue allemande est l’instrument vivant d’une nation jeune et vigoureuse ; et, finalement, aux deux derniers « Reich » qui se sont faits missionnaires d’une certaine « nation allemande », l’auteur résume et donne les points critiques de l’histoire allemande.


L’organisation moderne de l’Allemagne est celle de la démocratie par excellence. Suivant A. Minc, « l’Allemagne mérite la palme du pays le plus démocratique d’Europe ». La description des pouvoirs et contre-pouvoirs multiples, en peu de pages, est remarquablement posée : depuis les institutions politiques, jusqu’à la gestion paritaire, au rôle des syndicats, de l’Eglise etc. Cet ensemble, couplé avec un désir forcené de rompre avec le passé a conduit a des décisions d’un courage politique exceptionnel, depuis la réunification, les conditions économiques, politiques, institutionnelles dans lesquelles elle s’est déroulée, jusqu’aux réformes en profondeurs qui ont été décidées sous la forme des lois Hartz, de la réforme des retraites etc.

L’Allemagne, Homme malade de l’Europe en 2002 selon « l’Economist », s’est transformée en une fantastique machine à succès économique.


L’avenir n’est pas rose cependant : la démographie va ronger progressivement les beaux succès allemands. Alain Minc n’est pas tendre avec le futur allemand et l’attitude allemande face aux grands défis mondiaux politiques, économiques et humains. C’est une belle qualité de ce livre. On comprend que le « Vive l’Allemagne » a dans l’esprit de l’auteur le vrai sens qu’on a   proposé plus haut. « il faut qu’elle vive l’Allemagne », mais pas toute seule, dans un illusoire confort de « Grosse Suisse » qui reflèterait le désir profond d’une population qui ne veut pas qu’on la bouscule et, progressivement, se renferme dans l’individualisme et le repli culturel. L’économie allemande a des atouts mais aussi des défauts : la faiblesse de son système bancaire, ses spécialisations industrielles par exemple. Pire que tout, sa politique énergétique fait apparaître de sérieuses fissures dans l’ordre et l’organisation à l’allemande.

Alain Minc conclut donc sur un appel à une Allemagne plus impliquée, plus responsable. Il est convaincu que la France peut et doit jouer un rôle clef dans cette mobilisation de l’Allemagne pour retrouver l’élan fort et vital de la construction européenne.


Et de citer un ministre polonais qui déclarait : « c’est un paradoxe, compte tenu du poids du passé, de voir un responsable polonais regretter comme il le fait, non l’omnipuissance de l’Allemagne mais son refus, justement, d’exercer le rôle qui lui revient ».

Une critique à ce livre : très orienté sur la mise en valeur d’une Allemagne modèle, sereine, tranquille et ne demandant plus rien à personne, A. Minc, néglige quelques aspects moins sympathiques de l’essor et de la réussite de notre grand voisin et ami.


Il est étonnant que ni le soi-disant « miracle allemand », ni l’aide considérable donnée aux Allemands par leurs voisins européens ne soient évoqués. Pas un mot sur la Guerre de Corée et l’impact naissant de la guerre froide sur le développement fulgurant de l’économie industrielle allemande. Rien non plus sur la sous-évaluation chronique du Deutsche Mark et l’avantage compétitif que l’Allemagne en tira pendant deux ou trois décennies. Plus récemment, pas un mot sur la façon dont les Allemands se sont servis de l’Europe pour redresser une économie chancelante, « la fameuse dévaluation interne ». Rien non plus sur les curieuses tricheries comptables allemandes qui furent sanctionnées par Eurostat. Rien sur l’amour des Allemands pour les billets en grosses coupures et l’esprit de fraude si largement enraciné chez nos voisins qu’ils pourraient nous en donner des leçons.


Bien sûr, ce livre n’est pas une somme, ni une thèse, ni un ouvrage didactique… mais, s’il est vrai que nous avons tous, européens, intérêts à ce que « Vive l’Allemagne », nous avons aussi intérêts à ne pas nous laisser aveugler par des « vive l’Allemagne » de défilés et de fêtes foraines.


Quelques citations :


(Lu dans sa forme numérique, pas de références à la pagination)

 

- Aujourd’hui, préférons-nous une République Fédérale aux abonnés absents de l’Histoire, ou au contraire prête à exercer un magistère tempéré ?

- L’Empire n’est qu’une «coopérative de Princes» sous l’égide, essentiellement symbolique, du plus puissant d’entre eux, le Habsbourg.

- La langue est quasi-sainte : Fichte « voilà la solution de notre question sur la différence entre le peuple allemand et les autres peuples d’origine germanique … les Allemands ont continué à parler une langue vivante de sa vie naturelle et originelle…. Nous avons conservé cette virilité que les autres ont perdue….»

- Le plus titré des militaires (Hindenburg) devenu empereur sans couronne : c’était un aveu sur le désir d’ordre du pays. Mais Hindenburg n’était pas de Gaulle de 1958. L’aurait-il été, le destin allemand eût été différent.

- Mais la faiblesse du nombre d’actes de résistance, (au régime nazi) fussent-ils individuels, ne laisse pas d’interpeller. … C’est un mystère non résolu aux yeux des citoyens de l’Allemagne du miracle démocratique

- Tous les responsables publics de la République Fédérale s’en tenaient à une doctrine simple : même si l’Allemagne de Bonn n’était pas l’héritière du régime nazi, elle portait le poids de l’histoire allemande et donc l’héritage de la Shoah.

- Si celle-ci (l’existence des pouvoirs et contre-pouvoirs) est … considérée comme le critère clef de la démocratie, l’Allemagne mérite la palme du pays le plus démocratique d’Europe.

- Pouvoir et contre-pouvoir ne s’équilibrent pas seulement dans la vie politique mais aussi dans le monde économique. ….La Mitbestimmung- la cogestion- est un système unique au monde.

- L’admission des pays de l’Est dans l’Union Européenne : Kohl voulait « faire en sorte que la frontière orientale de l’Europe ne soit pas la frontière allemande mais la frontière polonaise ».

 - Sur Angela Merkel : « Aux yeux d’une enfant des Länder de l’Est, la construction européenne est moins naturelle que pour un Rhénan ou un Badois ».

- Dans le processus de sauvetage de l’Euro, Berlin a toujours été plus empirique que son discours ne le laissait paraître.

- Les Allemands sont devenus suisses au point de ne pas souhaiter davantage d’Europe.

- C’est en partie à Paris que se joue l’avenir allemand.

 

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