Sönke Neitzel et Harald Welzer      "Soldats"

Sönke Neitzel et Harald Welzer

Soldats

Combattre, tuer, mourir : procès-verbaux de récits de soldats allemands.

NRF essai.


Le remarquable livre « Soldats » mérite d’être commenté au sein d’une collection de chroniques sur des livres d’économie, de management et de politiques de développement ou de croissance. Tout ce qui dans les « procès-verbaux » fait froid dans le dos, toutes les descriptions qui laissent incrédule, enfin toutes ces discussions entre soldats qu’on livre au lecteur et qui sont frappés au coin de la banalité, parlent d’une chose et d’une seule : la perte du sens. C’est un thème universel.

La banalité ? Elle vient de ces « récits » de soldats allemands. Il ne s’agit pas de monologues où un soldat, des soldats « réciteraient », raconteraient, décriraient ce qu’ils ont vus. Ce sont des conversations. Des échanges banals entre prisonniers allemands enfermés dans les camps de prisonniers britanniques, Américains, canadiens. Ils étaient écoutés. Les Alliés cherchaient des informations, des renseignements sur les divers fronts. Ils écoutaient leurs prisonniers parler et retranscrivaient tout ou partie de leurs échanges.


Les prisonniers ne le savaient pas. Ou, s’ils devinaient qu’on pouvait les écouter, n’en avaient cure. Ils parlaient entre eux, pour tromper l’ennui, parce que lorsqu’on est dans un groupe on finit par parler de soi, de ses soucis et, dans le cas présent, de la guerre, comment elle se passe, comment on la pratique, quels plaisirs on y trouve, quelles difficultés etc…


C’est alors que la banalité de la guerre au quotidien surgit. Les auteurs de ce livre placent ces conversations dans un contexte idéologique essentiel et humain essentiel. Évoquant les horreurs de la guerre pratiquée par les nazis, ils relèvent : « Les événements qui surviennent pour la première fois ne sont pas perçus. Lorsqu’ils surviennent, on tente de les appréhender en faisant appel aux cadres de référence disponibles, alors qu’il s’agit d’un événement sans précédent. … en se plaçant dans la perspective historique, on peut donc affirmer que les jalons de la guerre d’extermination avaient été posés depuis très longtemps lorsque la Wehrmacht attaqua l’Union soviétique, le 22 juin 1941. On peut cependant douter que les soldats…avaient véritablement compris quel type de guerre  les attendait. .. Une guerre d’extermination »


Sauf que, sur le front de l’Est tout particulièrement, on en vient, à l’écoute des prisonniers, à comprendre comment « on s’y fait », comment « on ne veut pas voir », comment « on ne résiste pas à l’idée d’y participer » et même, « comment on devient un acteur au plein sens du terme ». C’est à une véritable descente aux enfers qu’ils invitent leurs lecteurs. « …dans le cadre d’opérations de combat dans une guerre totale, les hommes repoussent toujours plus loin la frontière entre les transgressions légitimes et celles qui ne le sont pas » d’autant plus que « manifestement pour un nombre non négligeable d’hommes, l’assassinat gratuit était une tentation pratiquement irrésistible. Une violence de ce type n’a besoin ni de motivations ni de raison. Que l’on soit autorisé à l’exercer suffit ».


C’est ainsi que des conversations banales entre soldats, entre officiers subalternes ou supérieurs, on entend de banals commentaires tels que ceux-ci : « lors d’une exécution de masse ….  des policiers en uniforme ensanglanté. Des soldats- certains en maillot de bain- qui se regroupaient ; des civils qui observaient, dont des femmes et des enfants ». Et aussi « la SS a lancé les invitations pour un tir aux juifs. Toute la troupe y est allée avec des fusils et… a mitraillé. Chacun a pu choisir lequel il voulait ».

On ne devra jamais croire que le niveau de formation ou de diplômes joue un rôle protecteur, retardateur des pulsions ou des phénomènes d’imitation de masse. Les auteurs citent une étude sur l’acceptation du régime National-socialiste menée parmi les prisonniers : « l’approbation du système augmente en même temps que le niveau du diplôme- ce qui contredit le préjugé courant selon lequel l’éducation protège des opinions contraires aux principes d’humanité ».


La transformation des hommes par la guerre et ce qu’ils y pratiquent est telle que « des soldats reviennent volontairement sur le front : parce qu’ils s’y sentent chez eux, au sens psychologique profond ».


On se dira que tout ceci était surtout marquant sur le front de l’Est où extermination des juifs, liquidation des populations slaves et des communistes étaient menées de front sur une telle ampleur que toutes les moyens étaient mobilisés pour y parvenir. Dans les conversations de prisonniers ayant connu le front de l’Ouest et l’occupation de la France, la perte de sens est tout aussi présente : conversation d’un soldat allemand qui raconte à son voisin de chambrée qu’il a abattu un civil français sur une route. « Il résistait ? » « Non, je voulais prendre son vélo ».


Les auteurs montrent à l’envi que « Les termes « mort » et « tuer » n’apparaissent pratiquement pas dans les conversations des soldats… les soldats n’en parlent pas plus que les ouvriers du bâtiment parlent de moellons et de mortier pendant leur pause ».


Ce livre a eu un effet « imprévu » : montrer que la Wehrmacht n’avait pas été ni neutre, ni étrangère, ni hostile aux massacres les plus atroces. Il a déclenché des polémiques d’autant plus nourrie que cette image « rassurante » était, depuis la fin de la guerre, la seule à quoi se raccrocher pour ceux qui voulaient qu’au moins une institution allemande n’ait pas été infectée par le nazisme. Il a incité à multiplier les études menées sur les champs de bataille contemporains de la planète et à mettre en perspective les dérives comportementales qui y ont été observées. Il n’y a pas de violence qui soit élégante, noble ou rédemptrice. Comme toutes les violences, la guerre salit ceux qu’elle touche.

Au-delà de tous les E.Jünger de tous les temps, ce livre rappelle que l’horreur devient très vite une banalité quotidienne et que la guerre ne lui apporte aucune soi-disant valeur ni morale, ni chevaleresque, ni cathartique.

A lire absolument. Pour ne pas se rassurer.

 

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