Si nous voulions 


« J’ai marché pour l’Etat, il s’est délité ! J’ai souhaité l’Europe, elle s’est dévoyée. J’ai cru en la laïcité, elle est menacée. J’ai eu foi en la gauche, elle n’a guère brillé. Et j’ai été bien souvent en désaccord avec moi-même. Faut-il pour autant arrêter de marcher ? Non, bien sûr. Même fatigué, Sisyphe continue à rouler son rocher. On peut toujours essayer de l’imaginer heureux, mais son destin n’est pas de l’être ».

Est-ce un constat désabusé ou une plainte ? C’est surtout un regard lucide, sans aucune tendresse sur une vie au service de l’Etat et au service des ambitions économiques de la France que livre Bernard Attali. Une plume plongée dans l’acide ? Sûrement pas, même si l’auteur aime, à la française, à ciseler des formules qui font mouche et qui peuvent faire mal.

Aux hommes politiques français qui l’ont beaucoup déçu, il fait un sort en mobilisant Churchill qui disait d’un de ses adversaires: «  il est tellement médisant que si on le coupait en deux chaque moitié dirait du mal de l’autre ! » et Bernard Attali de tirer la leçon : «  Les hommes politiques en France, c’est un peu ça : incapables d’un consensus minimum ».

J’ai été particulièrement sensible à un des rares moments de tristesse, dans un livre qui sans cesse s’arrache des ornières du doute pour avancer et proposer. Ce moment en appelle à la France de l’après-guerre, celle de la reconstruction, celle aussi des grandes années de la réindustrialisation, des grands projets, de l’aménagement du territoire, de la conquête de l’espace, de la vitesse et de l’atome : « Où sont les Hirsch, Bloch-Lainé, Delouvrier, Guillaumat, Pisani, Sudreau et autres Racine ? Disparus, ou en pantoufles dans un secteur marchand qui n’a plus de l’intérêt général qu’une vague idée ».

En lisant ces lignes, j’ai pensé à Andrew Schonfield économiste de l’économie réelle pour qui une des forces de la France résidait dans l’excellence de sa haute fonction publique. Et j’ai aimé que Bernard Attali rappelle cette révolution tranquille : la sécurité sociale est généralisée dans une France ruinée, endettée, manquant de tout. Réformer est difficile ? Allons donc !

Faut-il regretter le temps passé ? Sûrement pas ! Bernard Attali renvoie les nostalgiques à l’humoriste Pierre Dac : « L’avenir est devant nous, mais nous l’aurons dans le dos chaque fois que nous ferons demi-tour. » 

L’auteur est un Européen convaincu : « Ce n’est pas l’euro qui menace l’Europe, c’est la fragilité de la construction européenne qui plombe l’euro ». Il croit fort dans ce projet, quoiqu’il en soit des errements d’une Europe saisie par la bureaucratie, quoiqu’il en soit des occasions ratées qui conduisent l’auteur à pointer du doigt la désinvolture voire le mépris avec lequel on a traité la Grèce, en en faisant une espèce de souris de laboratoire et en testant sur elle tout l’arsenal de la fameuse troïka, modernes Diafoirus de l’austérité.

Les mots par lesquels il qualifie le fameux modèle allemand sont forts et anticipent les événements, ceux qui vont peut-être suivre les changements politiques grecs. Bernard Attali s’interroge sur la sincérité allemande, ses grandes craintes, la fameuse inflation, il s’interroge aussi sur les effets sociaux peu reluisants d’un modèle trop admiré par des Français prompts à l’auto-flagellation. Ou bien, conscients que le changement s’impose, les Français plutôt que d’en prendre le risque hésitent et cherchent les « modèles » sans prendre garde aux « carmagnoles » qui vont surgir!Le livre met en lumière une situation étonnante qui n’étonne même plus les Européens eux-mêmes : nous venons de vivre la plus grande période de paix depuis Charlemagne ». L’Europe a fait naître au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale un espoir et un projet révolutionnaires: la paix est possible entre les peuples et à l’intérieur des nations. Les temps ont changé, le projet et l’espoir demeurent. Pour autant, ils doivent se transformer.

Il faut changer, l’Europe, la France et surtout, ne pas craindre que ces changements soient difficiles et comportent des risques, il y faut du courage et aller fort « Dix demi-mesures font rarement une ambition ». Peu importe que, l’auteur ne se fait pas d’illusion, « au beau royaume de France où il y a tant à faire, que dans un quinquennat ce sont les cinq premières années qui sont difficiles ! ».

Il faut changer, à commencer non seulement par les politiques mais aussi par les fameuses élites françaises qui en dénigrant leur propre pays rendent possibles les excès du « French Bashing » qui se répand depuis les univers anglo-saxons.

Il faut changer et cesser de craindre les conséquences du changement. Cesser d’anticiper les risques d’abord et s’acharner à mettre en place les fameuses précautions qu’exige le fameux « principe ». « N’en déplaise aux esprits morbides, le risque est indissociable du progrès ».

Changer c’est rompre avec les facilités de l’argent dévoyé, avec les empilements administratifs, avec le confort d’une société suradministrée, mais c’est aussi rompre avec les accommodements faciles de quelques bonnes âmes aveugles devant les déviations de la tolérance. C’est prendre conscience que les extrémismes peuvent toujours gangrener les sociétés les plus libérales. Et de s’exclamer, clairvoyant: « L’islamisme est à l’islam ce que l’Inquisition fut à la chrétienté : une perversion totalitaire ».

Si nous voulions , Café Voltaire Flammarion, Bernard Attali, 12 €

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