Fabrice Guénier

ANN

Ann. photo de Fabrice Guènier
Ann. photo de Fabrice Guènier

Fabrice Guénier

Ann

Gallimard

On dit que le livre de Fabrice Guénier n’a pas été chroniqué alors que nominé au prix Renaudot.

« Auteur Gallimard cherche journaliste curieux » c’est la drôle de petite annonce que Fabrice Guénier fit passer dans la presse. Un Hebdomadaire déclarait qu’elle était étonnante cette annonce de la part d’un auteur inconnu. Un autre s’amusait qu’on puisse être « chez Gallimard » et pourtant invisible.

Et puis, un jour une amie m’a envoyé un mail, il y avait une signature pour « Ann », le livre de Fabrice Guénier, chez Gallimard, la librairie du bd Raspail. Elle me proposait de m’y rendre. « Il est inconnu et il se défend ». Beau programme qui m’a décidé.


En général, je ne chronique ni les films, ni les pièces de théâtre, ni les romans. Ce n’est pas dans mon domaine de compétence. En fait, les principes, chacun le sait, ont toujours des points faibles. Ici, il en avait un : l’invisibilité de l’auteur. Un auteur nominé de chez Gallimard qui se morfond dans l’anonymat le plus complet ne peut pas ne pas provoquer un sursaut d’indignation ! Et me voilà chroniquant un livre, à l’encontre de tous mes principes.


Pourquoi diable, personne ne s’est avisé que Fabrice Guénier venait de commettre un deuxième livre ? Cela aurait été le premier, on aurait pu le comprendre. Mais le deuxième ! Et à nouveau chez Gallimard ? Ce n’est plus de l’invisibilité, c’est une cabale. Les chroniqueurs ne sont pas passés à côté sans le voir. Ils ont bien vu qu’il était là, mais ils ont détourné le regard. Volontairement. Par hostilité à Gallimard peut-être. Pour des raisons de politique intérieure, donner une leçon au grand capital ou fustiger des quasi-monopoles. Humilier la casaque beige claire, enrobée de filets rouges et noirs. Il faut alors songer à tous ces chroniqueurs que Gallimard n’a pas retenus et que la maison d’édition ne publiera jamais.


Ou bien, le thème était de ceux que le « politiquement correct » d’aujourd’hui réprouve. Il est vrai que Fabrice Guénier a pris des risques considérables : raconter une histoire d’amour dont on ne sait pas trop bien départir les moments vénaux et les moments « for free », la situer en Thaïlande, un pays qui fait tout ce qu’il peut pour lutter contre ce qu’on nomme le tourisme sexuel, et raconter une mort sous HIV à laquelle le héros occidental échappe comme par miracle, c’était littéralement donner des verges pour se faire fouetter. Fabrice Guénier n’a pas voulu sacrifier aux tendances lourdes de notre temps, ni céder aux opportunismes nouveaux, ceux-là même qui conduisent les auteurs modernes à relire la charia, à revisiter l’Occupation et à redécouvrir la geste des rois de France.


Il aurait placé sa petite histoire au Proche-Orient. Elle aurait été alaouite mais dissidente. Ils se seraient rencontrés dans une geôle de Daesh où elle subissait, dans la honte et l’humiliation, le rôle d’une épouse intermittente ; il aurait été un journaliste agréé par les extrémistes religieux mais capable d’une forme d’autonomie de pensée. Avec de pareils présupposés contextuels le texte  aurait bien passé. On aurait « vu » l’histoire, elle aurait fait du bruit, d’autant plus que le Héros se serait fait exploser par désespoir au beau milieu d’une réunion d’émirs, d’imams et de tortionnaires en tous genres. Le fracas de l’évènement aurait remué les cœurs « sans frontières » et les « plumes du monde ». C’est justement ce qu’il n’a pas fait. Fabrice Guénier qui croit dans son art n’a pas cru bon sacrifier aux convenances. Il voulait que l’action de son roman se place en Thaïlande. Ni le Groenland, ni l’Erythrée par conséquent ne convenaient. De toute façon l’auteur n’est pas convenable.


Et c’est là la deuxième critique que ceux qui ne voulaient pas parler de lui ont inconsciemment formulée. Le discours d’amour et de mort de l’auteur n’est pas la raison principale de leur déni. De fait, si on expurgeait la littérature mondiale de ces deux pôles du sentiment humain, il n’en resterait pas grand-chose. On ne peut pas en vouloir à un auteur de s’attacher au récit d’un amour car tous l’on fait, sauf les grands pudiques. On ne peut pas en vouloir à un auteur de chanter le miracle des amours tarifés. C’est un autre grand thème de la littérature que celui de la rédemption par le courage ou les sentiments. Soyons clairs : si on s’interdisait de chroniquer les romans sous ces prétextes, on n’aurait plus grand-chose mettre sous la plume des critiques.


La critique aurait reproché à l’auteur de se mettre en scène plus qu’à son tour dans ce roman ? Mais enfin, pour faire cette remarque, il eût fallu avoir lu le livre ! Or, justement, il se passe que le déni des chroniqueurs a débuté par ce simple fait : l’auteur était inconnu. Où peut-on se procurer un roman dont on ne connaît pas l’auteur, ni le nom? Donc, ce dernier reproche ne pouvait pas marcher.


En fait, Fabrice Guénier n’a pas été vu parce que son œuvre n’est pas un roman. C’est un cantique, c’est une prière, c’est un moment de poésie, ce n’est pas du tout une histoire, de celles qui ont un commencement, un milieu et une fin. Les critiques ne pouvaient pas voir quelque chose qu’ils n’attendaient pas. Il faut se souvenir de cette remarque de Lewis Carroll : « le point de vue du bourreau, c’était que l’on ne pouvait trancher une tête en l’absence d’un corps, d’où l’on pût la détacher ». Et voilà ! Où donc était la tête de Fabrice Guénier ?


Elle était ailleurs, dans un monde qui avait submergé son héros, le Baby de sa sœur Ann. Elle était dans un monde différent, non borné, non fermé, libre et ouvert, fluide.


« Ann ? Accepter. Ne pas croire  qu’on peut mettre de l’eau dans une cage ».


Récit d’une descente au fin fond de l’âme, là où elle se dépouille de tout ce qui l’encombre, il se lit comme un chant d’amour moderne, avec ses grincements et ses éblouissements, mais aussi couleur chlorotique des hôpitaux et doux froissements des corps qui se reconnaissent.

 

« On se trompe en voulant tout savoir, tout saisir. »


Le récit en sa forme, heurtée, vers libres, ou longues phrases musicales, marque combien l’histoire n’a pas à être dite, avec des faits, des gens, des choses, qu’on aurait saisis et inspectés, pour pouvoir bien les dire avec les détails et leurs vérités de pacotille. Il va et vient, coupant les phrases, qui se succèdent sans contraintes logiques ou grammaticales. Le récit se pose parfois en moraliste, parfois en agence de tourisme, le plus souvent en coryphée, extérieur à lui-même et donnant la mesure.

Récit d’un moment que l’auteur a vécu ou auto-fiction ? En fait la question n’a absolument aucun intérêt. Peu importe que Fabrice Guénier ait vécu son roman, qu’il se soit livré à la relation fidèle de l’essor et de la décadence d’une belle histoire d’amour. Les œuvres si elles sont d’art, n’appartiennent pas à leurs auteurs ; elles s’en détachent. Elles glissent dans un univers autre. Il faut recevoir cette phrase de Heidegger :   « La grande réussite supporte même que puissent être reniés personne et nom du poète ». Lisant « Ann », je n’ai pas imaginé un instant que l’auteur ait pu être le héros de l’histoire. Il n’y a pas de héros là-dedans, seulement le diseur d’un poème et aussi régulièrement, le chœur, qui insiste et assiste. L’auteur aura été un des scribes qui ont posé sur le papier, après le papyrus et le parchemin, ce qu’ont vécu et chanté des générations d’hommes emportés et exaltés par l’amour. Ils ont fait de l’auteur, comme d’autres avant lui, leur mémorialiste.


« Tout était simple.

Il y avait les enfants, les animaux, les gens toujours en grappe.

Il y avait la nuit, les néons, la forêt sombre autour.

Il y avait la terre.

Ici, on pouvait croire à quelque chose. »

 

Poésie de la foi et aussi de la terre, poésie du croire, poésie des montagnes qu’on voudrait soulever, et celle du temps à venir, voué à se dissoudre, de toute façon :


«  Il n’y a plus de futur

 Je suis suspendu à ce peu de temps que nous avons vécu ensemble

tout est gravé heureux »

 

Un bon indice que les mots étaient beaux et l’histoire prenante, j’ai lu ce livre de bout en bout, sans sauter une page, sans esquiver une phrase ni sauter un mot.

Mais évidemment, rien dans ce livre, ne parle du monde, ici-bas, si ce n’est de ce seul vrai sentiment qui se répand sournoisement :

 

«  La honte d’être de ce côté où on a le choix, où rien n’est grave, la honte de voir cette guerre et d’être en  civil. De ne pouvoir être que là, assis sur un tabouret, avec un cahier, touchant sa main qui ne répondait plus ».

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