Joël Egloff, "J'enquête"

 

J’enquête

Joël Elgoff

Buchet-Chastel

 

Un livre impressionnant.

 

Lecteur exigeant et impatient, je m’exaspère très vite et la lecture d’un roman devient vite un cauchemar. Ce n’est pas le cas des livres de réflexion ou d’information. Je les conçois comme des supports à la réflexion, des outils en quelque sorte. Certains outils sont adaptés à certains moments et pas à d’autres. Ce n’est pas grave. On emmagasine. On stocke. Et l’information ou la réflexion sortiront un peu plus tard, comme les résurgences dans les Causses, au moment opportun.

 

Un roman, c’est différent. Comme est différente la poésie. Je m’y intéresse sur le moment de la lecture quitte à ce que celle-ci s’étale sur une semaine, un mois ou même plus. La durée importe peu, si ce n’est qu’elle dit que le roman mérite un suivi. Il s’installe parfois. Je le retrouve avec plaisir, comme un ami avec qui j’aurais un rendez-vous ou comme une rencontre espérée et qui s’est heureusement nouée.

Ce long prologue pour dire que j’ai vécu pendant quelques soirées avec « J’enquête » de Joël Elgoff . Le roman s’est bien installé dans son rôle de conteur et j’ai eu plaisir à me laisser conter une histoire merveilleusement écrite, sublimement absurde, cocasse à en rire et insidieuse pour ce qu’elle fait venir comme deuxième pensée et aussi comme troisième.

 

Ne pas raconter l’histoire car… au fond, l’histoire n’a aucun intérêt. Ne pas raconter le cadre de l’histoire, car, lui aussi, dans la forme et le fond, dans le réel documenté et l’imaginaire détaillé, il n’a aucun intérêt. Ne pas raconter le personnage principal bien qu’il y ait un personnage principal, car le personnage principal n’aurait jamais dû être érigé au rang de « principal » tant il est inintéressant.

 

Alors, pourquoi écrire une chronique si rien de tout cela n’est intéressant, ni l’histoire, ni le décor, ni même le personnage principal ?

 

Parce que ce roman est celui d’un absurde de tous les jours, mené avec une efficacité et une drôlerie au troisième degré pratiqué à tous les instants de l’histoire. Cette histoire inintéressante est celle de nos abandons, de nos lâchetés et de nos illusions « au quotidien ». L’absurdité ne nait pas d’incongruité dans les situations même si le roman démarre d’emblée sur l’incongruité la plus complète, elle nait, comme dans tous les grands romans ou les grandes œuvres de l’Absurde de l’écart grandissant entre ce que le héros pense être ou faire et ce qu’il est et fait en réalité.  

 

« J’enquête » est le récit de cet écart. Le personnage principal, le « je » de « J’enquête », n’est pas dans une situation absurde comme la mouche prisonnière dans une bouteille. Il ne cherche ni à s’échapper, ni à se soustraire. Il se conforme à sa mission (car le récit est celui du déroulement d’une mission qui lui a été confiée) et se conforme à l’idée qu’il s’en fait tout en se conformant à des idées toutes faites qui lui ont été inculquées, apportées, insufflées sur ce que peuvent être ce genre de mission, son contenu et ses méthodes.

 

Il est à la fois d’un côté, la boule de billard, qui va et vient, cogne d’autres boules et aussi les bandes de la table et roule sans anicroches majeures pour autant qu’on la réimpulse régulièrement et de l’autre, le joueur de billard qui en a accepté les règles quitte à ce que la boule avance pour rien, quitte à ce qu’elle sente bien qu’il n’y a pas beaucoup de sens à ce qu’elle roule, ou s’arrête, ou continue trop loin. Mais la règle dans le billard, c’est de donner une impulsion à la boule et à la propulser vers d’autres boules pour que tout tombe dans un trou après moult allers et retours, claquements de boules contre boules. La règle dit comment aller dans le vide des trous à boule.

 

Le personnage principal roule ainsi durant tout le livre, heurtant, le tenancier d’un bar turc, un prêtre et son sacristain, sa femme au téléphone, le peintre qui s’installe dans sa chambre d’hôtel…

 

Le héros de Dino Buzzati dans le désert des tartares, attend. Le héros de Joël Egloff, bouge, parle, avance et recule, sans effets, mais avec conviction. Un point commun : ils n’y peuvent rien.

 

 

A lire absolument. 

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