Sonia Bressler, Java raviver les mythes

Chronique du livre: "Java, raviver les mythes" de Sonia Bressler (Jacques Flament Editions. 14,90 euros).


C’est un petit livre de voyage sauf qu’il ne s’agit pas d’un voyage « packagé », ceux que l’on fait, pour voir, depuis son statut de voyageur, organisé par une entreprise de voyage, pour se faire l’observateur de différences, d’originalités, d’étrangetés et repartir l’appareil photo rempli des photos que tout le monde prend, qui ne seront jamais développées, bien calées dans la mémoire morte ou vive d’un ordinateur que la mort technologique guette à très brève échéance.


Sonia Bressler, Philosophe, Consultante en communication n’est pas partie en Indonésie pour aller voir mais pour entreprendre. L’expérience qu’elle va relater tout au long de ce petit livre de moins de 200 pages est celle d’une anti-touriste. C’est celle d’un entrepreneur. Son périple vers Djakarta est celui d’une personne qui veut monter, créer, développer des liens, des rapports, des actions avec des Indonésiens.


C’est tout d’abord une immersion dans la ville moderne, celle qui progressivement s’élève, accumule les tours et les gratte-ciels, les gigantesques embouteillages, les autoroutes urbaines et les villages où s’entassent selon leur mode clanique, tribal, familial, des indonésiens à peine émergés de la société d’autrefois.  « Djakarta, ville de tous les extrêmes. Ville d’une beauté laide ou d’une belle laideur, éclectique, grise et pourtant colorée ».


Toute entreprise, qu’elle soit une implantation de petite ou grande envergure, suppose une plongée dans une culture, dans des habitudes de pensée, dans des rapports au temps. Toute entreprise, qu’elle soit ou non du type de celle qu’entame Sonia Bressler, menée dans un contexte culturel sans rapport avec celui auquel on est accoutumé, suppose un travail d’apprentissage de l’autre, des autres, de leurs cultures, de leurs habitudes de pensée, de leur conception du temps.


L’auteure est partie en Indonésie pour lancer une opération qui peut paraître à mille lieux de l’entreprise traditionnelle. Il s’agit de faire germer une idée, un mouvement, un courant artistiques. L’idée originelle vient d’un Artiste Belge : Julien Friedler.  Sous le nom de Boz, il a voulu rassembler peut-être, fédérer au mieux, (mais c’est de l’ordre du rêve), les mouvements artistiques spontanés qui  émergent, ça et là, dans toutes les sociétés à commence par celles longtemps qualifiées « traditionnelles », celles qu’on dit maintenant « nouvelles », « émergentes », celles dont on décrit le dynamisme, la créativité et l’appétit de vivre.


Entreprise folle pourra-t-on penser ! Comme la plupart des entreprises auront envie de répondre ceux qui s'y lancent. Celle-ci à quelque chose de particulier: Que signifie rassembler, lorsqu’il s’agit de création venant du plus profond de ces sociétés en mutations extrêmes ? Ce n’est pas le sujet du livre. Il n’y a pas dans les lignes de Sonia Bressler place pour un questionnement sur le pourquoi d’une action, la possibilité d’une réussite ou l’espoir d’une reconnaissance.  L’entreprise qu’elle mène, la raison pour laquelle elle entreprend cette plongée dans la société indonésienne, tiennent à cette idée :« faire prendre conscience et donner confiance ».  L’art des pays développés se déploie selon des codes maintenant bien défini. L’argent qui s’y investit tire ses motivations d’une conception monétaire de la valeur. Les records de prix se succèdent les uns après les autres et c’est avec un air gourmand que les journaux annoncent que tel peintre contemporain « vient de pulvériser, dans une vente à Londres, toutes les références, toutes les enchères anciennes sur l’art contemporain ». On parle de dizaines de millions de dollars et bientôt de centaines… on parle d’Art quand on devrait parler de Production et de division du travail artistiques. On parle de marché, de marchands et de fonds de placement.


L’entreprise que lance Sonia Bressler, à l’occasion de ce voyage en Indonésie, n’a pas pour objectif de faire coter l’art qui naît dans les rues de Jakarta. L’objectif de Boz est de porter une lumière différente, opposée des sun-lights en vigueur dans les "grandes maisons d'enchères » , de la porter sur l’art qui jaillit. Volcans qui grondent, mouvements telluriques qui font naître des montagnes. L’entreprise engagée par l’auteure vise à ce que des« gens ailleurs » prennent possession de leurs talents et les propulsent à la face du monde.

Et pour ce premier voyage, il faut aller au devant d’un monde qui fonctionne selon des rythmes et des logiques qui ne sont pas celles de l’Occident. Tout entrepreneur, qui a voulu implanter une unité de production ou une entreprise de service est passé par là. Il faut aller à la rencontre des idées que les autres se font des « étrangers » qui viennent les visiter et s’y acclimater : il faut aller à la rencontre de questions étranges « Comment se porte Pierre Teilhard de Chardin ? (mort en 1955) ». Il faut aller à la rencontre des images que nous offrons de nous-mêmes, qui frappent ou ont marqué ceux que nous appelons, tant que nous en sommes éloignés « les étrangers ». L’auteure nous montre, en dehors de toute prétention à l’ethnologie ou à l’anthropologie, que nous sommes pour ces gens « d’ailleurs » des étrangers étranges.


J’aime cette citation factuelle, si simple dans son énoncé : « Il est dix heures du matin, et nous finirons notre entretien à quinze heures….à Java, le temps s’inscrit autrement » et j'aime la mettre en parallèle à celle-ci :« Rien ne sert de pester contre un bus en retard ou un rendez-vous qui ne vient pas. Le temps ne se perd pas, il s’allonge » tirée d’un ouvrage sur l’Indonésie.
Entreprendre hors de chez soi, c’est voir partir en morceau, bon nombre de principes et de codes qui font tenir debout notre propre société et la place que nous y occupons ! Cette idée du temps, si différente de la nôtre, prend son sens au fur et à mesure que l’auteure progresse dans la connaissance de la société indonésienne.


Djakarta n’épuise pas l’Indonésie. Le livre de Sonia Bressler, propulse son lecteur à Yogyakarta, puis sur les flancs du volcan Merapi : Java est sans cesse bousculée, chavirée, renversée par les éléments, par les séismes, par l’explosion des volcans. L’auteure livre l’histoire attristante du gardien du volcan qui « n’a pas cru au déferlement des esprits et à l’éruption du Merapi. Il a attendu trop longtemps….les pertes matérielles et humaines ont été considérables. »

Livre différent. Livre passionnant. L’Indonésie, un « émergent »  bouillonnant de vie dévalant dans toutes les modernités. Encore confiante dans le savoir-faire des gardiens de volcan ?



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