Les dérives financières du bitcoin

- Le Bitcoin: faut-il lancer une alerte? (publié dans les Echos)

- Sale temps pour le Bitcoin (publié dans les Echos)

- Le bitcoin entre monnaie et chaîne de Ponzi (publié dans les Echos)

- Le bitcoin : monnaie divine, archange de la spéculation (publié dans les Echos)

 

Bitcoin : faut-il lancer une alerte ?

 

Les monnaies cryptées sont-elles des supports possibles pour la mise en place de chaînes de Ponzi ? Le bitcoin et ses cours exponentiellement en progression ne sont-ils que bulles savamment gonflées par une association intelligemment mafieuse ou pur accident financier qui fera mal s’il explose entre les mains de ses détenteurs sans qu’on puisse en imputer la responsabilité à qui que ce soit ?

 

En d’autres termes, ne faut-il pas tant qu’il est encore temps, lancer une alerte ?

 

Allons directement aux faits : les monnaies cryptées qui déferlent sur le marché ne sont pas toutes de bon aloi (digital). Les mauvaises monnaies cryptées ont même un nom, les Scam Money*. En général, elles empruntent (!!!) leurs modalités de fonctionnement au Bitcoin, avec une très grosse différence, elles sont rarement minées et, quand elles le sont les problèmes à résoudre ne vaudront le prix Nobel à personne. Pourtant, régulièrement, dans tels pays, les Etats-Unis le plus souvent, les autorités sont alertées de l’émergence d’une nouvelle monnaie « pourrie » vendue à des gogos.

 

La création des supports monétaires et financiers nouveaux a toujours été suivie de malhonnêtetés. L’inventeur du Bitcoin n’a pas voulu créer un support efficace pour le montage d’escroqueries ; les monarques lydiens n’ont pas inventé la monnaie frappée pour stimuler les escroqueries à base d’alliages douteux ; Monsieur Palmstruch, inventeur du billet de banque, n’a pas poussé en sous-main l’industrie du faux-monnayage.

 

Le risque "Bitcoin"

 

Il n’en reste pas moins que le risque est grand de voir des émules de « Madoff » se saisir des nouveautés technologiques et qu’il ne faut pas le minimiser.

 

Avant même d’investiguer ce risque, il convient d’expliquer en quoi le Bitcoin est un bon « candidat ».

Le bitcoin est un produit « rare ». Sa rareté a été organisée et orchestrée, ni hasardeuse, ni accidentelle, à l’inverse de l’or, la rareté du bitcoin est toujours présentée comme le fruit d’une décision sage et prudente, mathématiquement justifiée. Or, la rareté est un ingrédient important dans le processus de mise en place d’un schéma douteux et en particulier d’une chaîne de Ponzi. La « psychologie financière » de l’investisseur victime d’escroqueries financières la survalorise. Elle est garante de la valorisation du support car « tout ce qui est rare est cher ». Elle est aussi rassurante : « le support » n’est pas partagé par tout le monde mais par une communauté, voire une élite.

Le deuxième élément réside dans l’évolution de sa valorisation : c’est un argument tautologique, ou ce qu’on nomme aussi une prophétie auto-réalisatrice. La montée des prix prouve la rareté et montre qu’il faut faire partie du cénacle. On dira que ce n’est pas la faute des porteurs de bitcoin si le prix de celui-ci s’élève. De même que ce n’était pas la faute des fumeurs allemands si, en 1945, le prix de la cigarette (à l’unité) ne cessait de monter…. Mais, on ne peut pas profiter de la rareté sans risque.

Troisième élément qui peut « interroger » sur le risque potentiel du Bitcoin : le secret. L’anonymat. Dites demain aux membres de la communauté bitcoin que les transactions seront faites au vu et au su de tout le monde, que les paiements seront personnalisés comme c’est le cas avec les bons vieux virements ou prélèvements et que les teneurs de compte devront communiquer à l’administration fiscale, les valeurs des portefeuilles détenues et les transaction opérées, sa cote d’amour en prendra un coup.

 

Ces trois éléments réunis aggravent le risque mais ne le crée pas. Certaines chaînes de Ponzi ne reposent pas sur les trois éléments réunis mais sur l’un ou l’autre : une chaîne récente et étonnante reposait sur les livres anciens. La rareté était là. La valorisation aussi : de plus en plus de gens pour un stock qui est en régression par nature. En revanche, les investisseurs n’étaient pas cachés…. Quant au résultat ? Les prix montaient, les investisseurs accouraient, les fonds répartissaient des gains sur les plus-values de revente (en fait, les fonds des nouveaux venus) ; jusqu’au moment où les prix se sont effondrés…

 

Une autre chaîne de Ponzi était à la fois plus triviale mais aussi beaucoup plus internationale : elle avait été montée par le baron mexicain de la drogue, Joaquin « Chapo » Guzman. Plus de 80.000 Français auraient été piégés. On dit « auraient » car les victimes tiennent beaucoup à l’anonymat. Un peu comme pour le bitcoin.

On peut continuer et on listerait des petites, des grandes, des chaînes de Ponzi intelligentes et d’autres un peu bébêtes !

 

Les éléments d'un doute

 

On doit tirer de tous ces exemples quelques leçons. Les victimes sont toutes animées par le lucre à l’état pur : faire de l’argent, vite, sans se fatiguer et sans l’aléa du billet de Loto. Gagner de l’argent, n’est pas nécessairement un défaut ! Quand les orpailleurs du Klondike tombaient sur un beau filon, on peut dire qu’ils l’avaient mérité : dans le cas des chaines de Ponzi, on ne tombe sur un filon, c’est le filon qui tombe sur vous. Sans que vous vous soyez fatigué. L’anonymat, est très utile sans être indispensable. Recevoir beaucoup d’argent sans avoir à en parler au fisc, c’est mieux.

 

Cela ne suffit pourtant pas pour confier son argent à n’importe qui : il faut y croire. La crédulité est un élément incontournable de la réussite d’une chaine de Ponzi. Elle en fait la force et la durée. Une personnalité crédule, fait plaisir à l’initiateur de l’opération et se fait plaisir en lui faisant plaisir. Elle peut être sophistiquée : la victime d’une opération « livres anciens » est au fait de la bibliographie et compétent (du moins le pense-t-il). La victime d’une opération « ne vous inquiétez pas, ce sont des placements en Afrique, c’est trop compliqué à vous expliquer mais ça rapporte 20% » fait peut-être partie des gens simples qui ont gagné leur argent à la sueur de leur front et qui ont envie de rêver un peu.

 

Mais il manque encore un ingrédient : « le story telling ». On n’a jamais convaincu personne en ne s’appuyant que sur des rendements ou des profits « vite faits ». Il faut une belle histoire. Parler à l’intelligence des gens, leur montrer qu’ils sont des privilégiés, qu’ils sont les seules à connaître pareille aventure. On leur explique le placement en termes généraux ou, pour les mieux dotés en neurones, en termes très compliqués. Il faut qu’ils se pensent dans le saint des saints de l’histoire économique du monde, pas loin d’une secte. En tous cas, c’est bien de communauté qu’il est question.

 

Pas de système Ponzi sans ce discours et sans discoureur. L’argent a des oreilles, il va à celui qui use d’un beau langage. Le discoureur discourt, il n’est pas là pour débattre. Si lanceur de débats il y a, alors on fait donner la troupe (des investisseurs). Ils sont en risques, ils ont toutes les raisons de penser qu’ils vont gagner de l’argent et voilà qu’un trublion brise le rêve. Le premier cercle du discoureur fournira « les éléments de langage ».

 

Dans ce débat où se trouve le bitcoin ? On l’a dit plus haut, ce n’est pas une Scam money. En revanche, dépouillé d’une partie de son story telling, ce pourrait n’être qu’une invention de plus, dans l’univers déjà bien chargé des monnaies cryptées. Peut-être s’est-il malencontreusement fait trop rare ? Mauvais choix ? Le nouveau venu, l’Ether jouerait dans une cour plus grande ? Il ne resterait plus au bitcoin que l’argent facile ?

 

*Point développé dans mon ouvrage à paraître en octobre prochain : du rève bitcoin à la réalité blockchain

 

 

Sale temps pour le Bitcoin

 

 

Sale temps pour le bitcoin, on a l’impression qu’il monte (et il monte !) mais on a aussi l’impression qu’il monte chaque fois qu’un ransomware se déclare à un bout de la planète. Récemment, c’est en Corée qu’une rançon a été exigée : «  an unprecedented 550 bitcoins ($1.6 million at the time)”.

 

On dira que ce n’est pas de chance : les voyous ne demandent pas à être payés dans une autre crypto-monnaie que le Bitcoin parce que c’est « LA » monnaie cryptée par excellence et parce qu’elle est efficacement anonymisée. C’est la rançon du succès, sans jeu de mots.

 

Il vaut mieux dire qu’ici le bitcoin est utilisé pour ce qu’il est : un actif financier, comme l’or ou toute autre valeur qui peut avoir un prix de marché. De fait, en dehors de cette fonction de « spéculation », le Bitcoin est de moins en moins crédible en tant monnaie de transaction et perd progressivement toute validité en tant qu’instrument de compte. Des trois fonctions « aristotéliciennes », il n’en garderait qu’une. En d’autres termes ce ne serait pas une monnaie au sens moderne du terme, ce serait tout au plus une énième version de l’or.

 

Le bitcoin, un actif « gold-compatible »…

 

Ses défenseurs voudraient voir dans le bitcoin et dans la limitation de sa production elle-même à 21 millions de bitcoins, une unité de compte fiable quand, pour l’ensemble des observateurs, il devient de plus en plus évident qu’il ne peut pas revendiquer ce statut. Aucune société ne peut fonctionner avec une unité de compte, c’est-à-dire un déterminant de la valeur des biens qui s’échangent, qui fluctue sans arrêt et dont on ne sait pas s’il vaudra un jour un million de dollars ou 50 dollars pièce.

 

On peut trouver une consolation en s’appuyant sur une comparaison avec l’or : du jour où le Président Nixon décidait de la déconnection du dollar par rapport à l’or, du jour où le prix de l’or ne fut plus garanti comme il l’était depuis les accords de Bretton-Wood, il se mit à flamber. Mais les retombées sur la valeur d’échange des biens furent bien faibles, bien plus faible que la seule inconvertibilité Or du dollar, bien plus faible que la disparition des taux de changes fixes.

 

Le Bitcoin n’est donc pas crédible en tant qu’unité de valeur et, s’il demeure possible de le comparer à l’or, ce n’est ni à l’avantage de ce dernier, ni au bénéfice de la monnaie cryptée !

En vérité, le bitcoin, comme l’or frappé, ne vaut qu’à une triple condition : L’or, pour être validé en tant que monnaie métallique, devait être « signé » par une autorité suprême. Le bitcoin est produit et signé par un double collectif de membres de la communauté, mineurs et nœuds, qui disposent de toute l’information nécessaire et qui valident toutes les informations utiles. L’or devait être produit dans des conditions chimiquement et physiquement incontestables. Le souverain s’y engageait (quitte à revenir, de temps en temps sur cet engagement).  Exactement comme le bitcoin qui exige à la fois pour émerger et pour circuler d’être validé, authentifié, intégré dans une suite de blocs, c’est-à-dire d’être numériquement et cryptiquement impeccable. Troisième point, moins connu : l’or monnaie « lourde » en valeur pour chaque pièce de monnaie ne pouvait pas circuler comme la banale monnaie échangée par un banal détaillant commerçant n’importe quelle denrée : la valeur intrinsèque d’une pièce était beaucoup trop élevée (expliquant pourquoi, pendant des siècles de puissants empires, l’Egypte, la Perse, s’en sont passé). En fait, l’or, comme le Bitcoin, n’avait de « monnaie » que la force des déclarations et valait davantage comme actif financier que comme moyen de paiement. Comme c’est le cas pour tout actif financier, la rareté fait la valeur et c’est bien d’une rareté délibérément organisée et proclamée que le bitcoin tire sa valeur.

 

Le Bitcoin « pur actif financier » ?

 

C’est l’inverse de ce qu’on a voulu faire croire. Les exemples avancés par les défenseurs du Bitcoin s’opposent complètement à l’idée d’un « Pur Actif Financier » : le bitcoin, disent-ils, s’est débarrassé des « caractères de la monnaie métallique » en se posant comme la révolution des modes de paiement, en étant ultra-rapide et en cassant les codes et les frontières.

Mais dans les faits, il se révèle à l’usage plus cher à manipuler qu’un banal virement de banque, de plus en plus lent en face de systèmes bancaires qui ont compris la leçon et qui ont multiplié les initiatives pour « gommer » quelques anomalies et lenteurs ! Pourrait-on dire aujourd’hui que le mode de fonctionnement du bitcoin l’apparente à la bonne vieille Ford T, dure à cuire, rustique et ouvreuse de routes et de chemins ? Pas encore…

Et la décentralisation ? Et l’anonymat ? Et la démocratie « peer to peer » ? Et la merveille d’une monnaie rendue au peuple ?

 

Les hérauts du Bitcoin continuent à croire que son anonymat, aussi vertueux que celui des billets de banque et des paiements en or au poids ou en monnaie, lui est une force incontournable. Ils dispensent ce message comme les conseillers financiers « vieux jeu » qui continuent à rêver des paradis fiscaux et de comptes à numéros. Il lui reste, proclament-ils, qu’il serait « acéphale » pour reprendre une expression qui frise le ridicule. A l’écart des gouvernements, des banques centrales et des systèmes bancaires, le bitcoin sortirait de la soupe des 0 et des 1 de l’informatique connectée, comme Vénus sortait pure et belle de l’onde. Il aurait quitté le monde des tiers « à la confiance perdue », et serait devenu le fruit de la science la plus inoxydable, celle des math.et, au sein de celle-ci, fruit de la science mathématique la plus confidentielle, la crypto ….

 

Comme si, la fraude, les détournements, les rançons, où le bitcoin trouve sa mauvaise publicité n’étaient pas en train de faire prendre conscience aux Etats et autres dépositaires de la puissance monétaire, aux régulateurs et tous organismes de défense de l’épargne et des épargnants, qu’il serait utile de placer ici et là, sous des formes variées, des éléments de contrôle, d’identification et de désanonymisation.

Un jour même, peut-être verra-t-on un juge demander que les plus-values sur bitcoin soient reversées à un fond destiné à dédommager les victimes de ransomwares.

 

 

Sales temps pour le bitcoin.  

Le bitcoin entre monnaie et chaîne de Ponzi

 (Publié dans les Echos) Une monnaie dont le cours est instable, même si cette instabilité se traduit par la hausse de sa valeur, ne peut servir aux paiements. En revanche, elle devient un actif financier. Pour le pire quand production et échanges de cet actif ne sont pas régulés.

« Unlike Bitcoin, Ether was not designed to function as a store of value » ce commentaire de la SEC américaine devrait par lui seul, mettre fin à toutes les spéculations sur la nature du bitcoin. Mais voilà, le bitcoin, comme l’or du Klondike est porteur de fièvres. Faut-il un indice de ce grain de folie qui saisit les « bitcoin maniacs » ? Une récente réunion organisée par un sympathique gourou de la monnaie divine, monnaie qui ne doit rien aux banques, ni aux rois, ni aux marchands, a montré jusqu’à quel point d’inconscience ses Héraults peuvent aller. « Nec pluribus impar », la devise de Louis XIV était mobilisée au service du bitcoin. Les symboles du Roi-soleil étaient rassemblés pour épater le goL4go geek. Le Bitcoin solaire était né. « La monnaie c’est moi » a-t-on pu entendre.0

Evidemment, les fans du bitcoin ne se souviennent pas que le Grand-Roi se moquait éperdument de la finance et des financiers et que pour l’avoir oublié, son surintendant des finances, Fouquet termina ses jours dans un cul de basse fosse. Un peu plus tard Madoff… mais n’allons pas plus vite que la musique.

Le bitcoin disent ses admirateurs est une monnaie, une vraie

Il faut, si on veut s’en assurer, passer ladite crypto-monnaie au crible d’Aristote. Celui-ci, un des plus grands philosophes de tous les temps, avait émis des idées sur la monnaie, parmi les premières qui aient été un peu structurées. Elles ont eu la vie dure. La preuve : pas un ouvrage d’économie monétaire, voire d’économie politique qui ne cite pas les « trois fonctions de la monnaie » d’Aristote. La monnaie disait-il est à la fois, instrument de paiement, unité de compte et moyen de conserver la valeur. Les théoriciens ultérieurs n’avaient eu de cesse de le répéter. De nos jours, c’est un article de foi, il est vrai que toute monnaie est fiduciaire (de fides, le foi) ou n’est pas.

Le bitcoin respecterait ces trois critères : il permet de régler ses dettes, ses achats et ses dons. Combien de fois n’a-t-on pas entendu la belle histoire de l’américain Jim qui reçoit à une vitesse proche de celle de la lumière, le paiement des 20 dollars qu’il avait prêté à son copain français Jean. Je ne commenterai pas davantage sur les thèmes de la rapidité, de l’irrévocabilité, de l’anonymat et par-dessus tout du bras d’honneur fait aux banques. C’est tellement répété que cela en devient lassant. Et en plus, ce n’est pas vrai. (Mais c’est un autre sujet). Instrument de compte ? Eh oui ! Puisque, si je veux vendre un petit rien pour 0.01 bitcoin, je pourrais acheter, une fois ma transaction validée par les noeuds et les mineurs, deux autres petits riens, tout à fait différents du premier, qui vaudront chacun 0.005 bitcoin, soit à eux deux, 0.01 bitcoin (miracle de la comparaison de la valeur d’objets incomparables physiquement). Conservation de valeur ? Et de trois! Plus fort qu’Aristote: non seulement le bitcoin conserve la valeur mais en plus il l’a fait progresser. 1500, 1800, va-t-il dépasser 2000 ! Oui ! En pleine attaque massive « wannacry », il pulvérise les limites et s’en va tutoyer de nouveaux sommets. Quelques méchantes langues ont dit qu’il y avait un rapport entre les deux : les attaquants à base de ransomwares demandaient des paiements en bitcoin. Ils avaient raison, n’est-ce pas une monnaie irrévocable, anonyme et qui fait la nique à tous les systèmes de paiements un peu officiels. Un peu trop fliqués ?

Laissons Aristote de côté et revenons vers des réalités moins souriantes.

Le bitcoin a été lancé comme un beau produit marketing de haut de gamme : inventez un machin dont la plupart des gens ne comprennent pas le fonctionnement (une sorte de Rubick cub) , faites participer des « mineurs », des gens qui mettent leurs ordinateurs à la disposition de la « communauté », qui sont très fiers d’en faire partie et reçoivent des bitcoins en morceaux ou en entier pour rémunération ; annoncez que le produit ne va pas être produit à grande échelle, mais au contraire dans des quantités prédéfinies. Mentionnez l’or : indétrônable support de valeur, unité de compte absolue avec quoi on frappait la monnaie. Et surtout, surtout, clamez les vertus de l’anonymat et dénoncez les puissants qui s’octroient indûment des droits de seigneuriage scandaleux. 
Et voilà ! Les ingrédients de la soupe monétaire sont réunis.

Progressivement, les bitcoins produits en très petits nombres par des mineurs de moins en moins nombreux, de plus en plus Chinois (plus de 50%), voient leur valeur progresser ; elle ne cesse de monter. Et voilà que le fameux mécanisme monétaire se met en branle : « la mauvaise monnaie chasse la bonne », le bitcoin ne circule plus, il est stocké comme on conserve les bouteilles de bon vin. Le bitcoin ne peut plus servir à payer, à évaluer : il est devenu aussi lourd à manipuler qu’une barre d’or après n’avoir eu que la consistance d’un sou mérovingien.

Quand une monnaie devient un actif financier

Franchement, pourquoi s’ennuyer à utiliser le bitcoin comme moyen de paiement ? D’abord, il est lent, de plus en plus lent : à ce point qu’on recommande de préférer une carte visa pour faire un paiement international plutôt que de se lancer dans le paiement en bitcoin.

Le cours d’une monnaie ne peut pas varier sans cesse à la hausse ou à la baisse. Les parties aux transactions commerciales demandent à la monnaie un certain calme, une forme de stabilité. En revanche, c’est la caractéristique d’un actif financier. C’est même son charme. En plus, si c’est un actif financier, dont la rareté est garantie, la logique est pour lui : il va demeurer actif financier, non pas monétaire, et va être intégré dans des actifs financiers structurés, dérivés et autres. La première condition : les acteurs vont « stocker » du bitcoin.

C’est ainsi que des discussions s’engagent entre « investisseurs audacieux » et institutions de marchés (Nasdaq et SEC) pour lancer des ETF « bitcoin », comme il existe des ETF « or » ou « argent », ou « cobalt » ou n’importe quoi et même appuyés sur des biens immatériels. Il suffit qu’il y ait un marché. Des demandeurs et des offreurs.

Des offreurs ! C’est indispensable. Il faut quelques institutions spéculatives qui ont accumulé des bitcoins (biens immatériels, vous l’avez bien compris), et qui peuvent ainsi produire des titres représentatifs de l’actif financier Bitcoin. Qu’y a-t-il de mal là-dedans : un bon ETF « or » permet de posséder de l’or sans s’ennuyer avec sa conservation. Et en plus, on n’a pas à s’inquiéter de la teneur du métal et, si on ne veut pas acheter ni barre, ni lingot mais seulement des parts, l’ETF est là pour faire le boulot. Quant à la valeur ? Evident : elle suit la valeur de l’or. L’ETF « bitcoin » fera la même chose.

Alors, le bitcoin va monter. Des gens l’achèteront à des gens qui le vendront. Ceux qui viendront plus tard sur le marché paieront un peu plus cher. Les premiers feront des bénéfices, puis ce sera le tour des autres acheteurs qui, après un moment de détention, s’en iront aussi sur le marché prendre leurs bénéfices. Pendant ce temps-là, on fabriquera chaque année un petit peu de bitcoin : il n’y en aura pas plus de 21 millions. Et comme il n’y en aura pas assez pour permettre aux ETF de bien fonctionner, pour permettre aux gentils spéculateurs de se faire un petit peu de monnaie et aux méchants hackers d’être payés en monnaie discrète et anonyme, alors les prix continueront de monter.

Certaines institutions perdront un peu leurs boussoles : comment satisfaire la demande d’ETF si on n’arrive pas à se faire livrer suffisamment de bitcoin ? Comme le monde est plein de débrouillards, certains encaisseront l’argent des souscripteurs de parts d’ETF et les livreront bien que non couverts. Les gens dynamiques décideront d’anticiper les livraisons d’ETF sur l’accumulation de bitcoins. Le problème est que les cours continueront à monter. Pour couvrir les ETF vendus, ils devront acheter plus cher. Et ils continueront. Ceux qui vendront leurs ETF, repasseront des actifs pourris à d’autres tard venus ; trop tard !

C’est bien pourquoi, si personne n’intervient, si on accepte des montages financiers tels qu’on vient de les décrire, si aucune régulation n’est mise en place sur la fameuse monnaie qui défie les systèmes, on pense que le bitcoin vaudra 1 million d’euros dans moins de 10 ans. Il en vaut 2500 ? Voulez-vous faire « fois 400 » en 10 ans ? ça vaut le risque n’est-ce pas ? A une condition «sortir» (revendre les parts) avant que la baudruche n’éclate ! C’est tout le principe des schémas dits de Ponzi.

 

Le bitcoin : monnaie divine, archange de la spéculation

Les cours du bitcoin ne cessent de monter pour le plus grand plaisir des "early adopters". La monnaie "libre" est en passe de devenir un actif financier. L'appât du gain facile l'emporte sur les enthousiasmes libertaires et fascine dangereusement les nouveaux venus.

 

A quel moment, un économiste, un observateur de la vie économique ou tout simplement un citoyen de base doit-il s’inquiéter pour ses contemporains et lancer une alerte ? Lorsqu’une vie est menacée, c’est clair. Lorsque leur épargne est en risque ? ça l’est moins. Après tout ne pense-t-on pas que toute personne est libre de placer son argent où bon lui semble. On est en démocratie n’est-ce pas ?

 

Bien sûr ! Nous sommes en démocratie et les bonnes démocraties s’attachent à protéger leurs citoyens contre les propositions d’investissement et de placements qui présentent trop de risques ou des risques anormaux. La loi française s’est progressivement renforcée et a responsabilisé les acteurs économiques et financiers inventeurs ou gestionnaires de produits de placements de l’épargne.

 

Le Dieu « bitcoin » peut-il être impunément offensé ?

 

Dans cet univers glacé et sans pitié de la finance, le lanceur d’alerte est celui qui pointe du doigt les techniques les moins respectueuses de la loi ou celles qui, venant d’émerger, n’ont pas encore éveillé l’attention du législateur. Dans le domaine financier de type « geek » ou « fintech », les autorités de régulation françaises se sont préoccupées des risques liés aux monnaies cryptées. La Banque de France ainsi que l’AMF ont lancé des appels à la prudence. Elles n’ont pas encore pris leurs marques sur l’aspect le moins proclamé et le moins tonitruant des monnaies cryptées : le placement spéculatif.

 

A partir de quand doit-on s’inquiéter et penser à lancer des alertes dans ce dernier domaine? Un premier indice est la manifestation d’un mental sectaire. Une deuxième repose sur l’existence de gains substantiels qu’un certain nombre de spéculateurs s’efforcent de protéger par tout moyen, voire d’amplifier par des moyens discutables.

 

Lorsque l’auteur d’une étude tendant à montrer que le Bitcoin peut être source d’interrogation reçoit des injures, voire des menaces, il y a lieu de s’inquiéter : « banquier entre ignorant et escroc », s’exclame Sajtos Baconos @sajmathieu sur Tweeter » et il continue « un banquier qui trashtalk #bitcoin, le ridicule ne vous tue pas » ? Il y a la version savante : vous avez offensé Dieu, vous serez damné ! Dans cette veine, David Francois @Bitcoin_Central s’exclame (sur le même réseau social) : « votre article aurait pu être moins mauvais s'il n'avait pas fait de procès d'intention au créateur de Bitcoin»! Il y a les représentants de la pensée historique Alexis Roussel @alexis_roussel : « Heureusement l'Histoire s'écrit sans cette vieille France » (la vieille France, c’est l’auteur de la chronique). Il y en a d’autres. On peut s’étonner. Comment, l’auteur d’une chronique évoquant une question d’ordre économique peut-il s’attirer des propos haineux et agressifs ?

 

Il faut en venir à ce commentaire de monsieur David François (ou François David) : « l’article aurait été moins mauvais s'il n'avait pas fait de procès d'intention au créateur de Bitcoin ». C’est bien là un indice de caractère sectaire car, justement, on ne connait pas le créateur du bitcoin ! En dehors de quelques élus perdus dans le saint des saints, on ne sait pas ce que recouvre le terme de « Satochi machin » : une équipe, un héros ou une bouteille de whisky japonais. Interdire qu’on puisse s’en prendre à quelqu’un qui n’existe peut-être pas ou qui se cache on ne sait où, ou qu’on ne veut pas révéler est un comportement typiquement religieux. Même la « main invisible » des libéraux anglo-saxons »

n’exigeait pas pareils renoncements !

 

Le Bitcoin n’est plus une monnaie, c’est un instrument financier

 

Cette idée que le Bitcoin appartient à un univers sectaire n’est-elle que française, parisienne et bourgeoise ? « … Some bitcoin developers have long moved from facts to theology » constatait Andrew Quentson dans un article pour cryptocoins news, dont le titre était très explicite « Are Bitcoiners Losing Faith ? ». Dans cet article, Andrew Quenston interrogeait le monde « bitcoin » et son incapacité à accepter l’idée qu’il fallait absolument qu’il évolue pour rester crédible vis-à-vis des utilisateurs. Perdre la foi ! Cela en dit long sur le mental des « bitcoinmaniacs » ! Le même auteur, ainsi que de nombreux autres, font remarquer qu’ils manifestent un goût de plus en plus prédominant pour les « fees » (le fric !). Cette évolution des membres de la communauté, les mineurs et les nœuds, dépasserait même le pur goût révolutionnaire pour les idées libertaires. La passion pour la liberté monétaire et la démocratie financière laisserait la place à la « greed », prosaïque passion pour l’argent. 

 

“The atmosphere is depressing in all of bitcoin’s spaces and, for those of us who cheered with many of them in 2013, it is sad”. Cette dernière notation montre à quel point le conflit est violent.

Lester Coleman donne une clef: “If you bought $100 worth of bitcoin in 2010, it would be worth $88 million today. Bitcoin was worth 0.003 cents in 2010. But the future can’t be predicted, and the path to successful investing is not simple”.

 

Si on réfléchit posément à cette situation, voilà bien le fonds du problème : la capacité du Bitcoin à être une monnaie au sens plein du terme n’a plus aucun intérêt pour une certaine partie de la communauté bitcoin. De fait, le Bitcoin a perdu tout le charme relatif qu’il avait « gagné » sur les banques. S’il faut réellement payer très vite, nombre de commentateurs recommandent d’utiliser sinon une banque au moins une carte bancaire : cela coûtera moins cher, cela ira plus vite et dans des conditions de sécurité au moins équivalentes. Donc, il ne reste plus à la monnaie cryptée « reine » qu’une seule vertu : la conservation de valeur. Plus exactement, la conservation de valeur doublée d’une « garantie » de progression. Un vrai produit « dérivé ».

 

Miner pour l’argent plutôt que pour la liberté

 

C’est là que le risque « Ponzi » apparait ! Résumons : le bitcoin était censé être la monnaie que le bon Satochi avait donné au monde. La monnaie, une véritable « commodité », ne serait plus le jouet des banques et la source de leurs profits monstrueux. Les échanges seraient sécurisés par les mineurs et les « fees » seraient à taille humaine. Tout ceci a disparu et les luttes internes à la communauté bitcoin tournent autour de l’inadaptation grandissante de la monnaie « reine ».

 

Mais aussi, aujourd’hui, un certain nombre de propriétaires de bitcoin, les « early adopters », ont de l’or entre les touches de leurs ordinateurs. (Voir plus haut, les gains considérables qu’ils ont pu, par hasard, accumuler). Les « new adopters » voudraient faire partie des gagnants. Ceci déclenche une augmentation de la demande de bitcoin (denrée organisée pour qu’elle soit rare) qui profite aux actifs « bitcoin » des premiers. On aurait pu l’imaginer tout aussi bien d’une monnaie de réserve banale, un peu trop demandée. La différence est que la monnaie de réserve conserve sa fonction de monnaie malgré la spéculation Elle a donc un sous-jacent fonctionnel et social qui lui donne une « réalité sociale et économique ». C’est ce que le bitcoin est en train de perdre dans le silence assourdissant des détenteurs de bitcoin qui n’ont jamais eu l’intention de l’utiliser comme monnaie : il leur importe au plus haut point que le plus grand nombre possible de gens croient qu’il s’agisse d’une vraie réserve de valeur, franche comme l’or en quelque sorte… sauf que ce n’est pas de l’or.

 

A partir de là, les ingrédients d’une chaîne de Ponzi sont réunis : des fondateurs qui ont investi des clopinettes pour l’amorçage, une bonne communication, des suiveurs qui veulent bien essayer et qui font monter les prix et ainsi de suite. Sachant que, dans toute chaîne de Ponzi, le support de la spéculation n’est que du vent.

 

L’évolution du bitcoin va-t-elle dans ce sens ? La question devrait plutôt être : peut-on trouver des agents économiques qui y ont intérêt ? Sont-ils en action ? Y-a-t-il des épargnants suffisamment inconscients pour se faire embarquer dans des affaires de ce genre ? Des deux côtés la réponse est positive, la meilleure image est celle de l’ampoule électrique et des moucherons qui s’y précipitent et s’y brûlent : le risque avéré du Bitcoin est de devenir le jouet d’une spéculation peu scrupuleuse abusant d’épargnants béats devant des performances incroyables.

 

A suivre…

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