Monnaie de nécessité et monnaie obsidionale

Monnaie de siège, monnaie de nécessité

 

La monnaie de singe, chacun en a entendu parler, et à chaque fois c’était par dérision. Pensez-donc, « être payé en monnaie de singe ! ». Autrefois, le franc était en or. Ne disait-on pas « franc comme l’or », et de nos jours ?  « Mon bon monsieur, toutes ces monnaies ne sont que monnaie de singe ». Et pourtant, elle avait circulé cette monnaie de singe, il y a bien longtemps. Elle ne pouvait conserver de la valeur puisqu’elle était consommée aussitôt par tours et malices dont le montreur de singe gratifiait les agents péagiers du Pont au Change « et se il singe est au joueur, jouer en doibt devant le péagier, et par son jeu doibt estre quites » car c’était un droit donné au saltimbanque de payer en nature de pirouettes et de chansons.

 

Comme il faut bien payer ce que l’on doit, il faut se doter de bonne monnaie sonnante et trébuchante ou bien d’un carnet de chèques. Et avec ce dernier payer 6,23 euros, qui est le complément d’un paiement de médicament ou la soulte d’un change de monnaie ou tout ce qu’on veut.  Mais si on n’a pas la possibilité d’écrire sur un bout de papier « je dois  à monsieur machin, ou la société truc, six euros et vingt trois cent, alors, il faut trouver, soit 6 pièces d’un euro … bref, tout est bien quand l’économie est approvisionnées en monnaies divisionnaires. En pièces pour dire les choses par leur nom.  Pas en pièces d’or ! Ni d’argent non plus, leur valeur en pouvoir d’achat est beaucoup trop élevée.  Surtout pas en Louis ou Napoléon comme les affectionne la Veuve de Carpentras. Il faut des pièces en autre chose, en étain, en cuivre, en bronze ou même en carton.  Il faut en trouver même dans les moments monétaires les plus dramatiques : sous la Révolution, au beau moment de la production sans frein d’assignat, des monnaies divisionnaires étaient fabriquées de façon totalement privée.

 

Et que se passe-t-il lorsque la situation est complètement dramatique ? Prenons un cas extrême dans la vie économique : le Siège d’une ville ! Pendant des siècles, les sièges de ville ne furent pas de petites affaires. Ça durait. Pendant que le siège durait, la vie continuait. Les mercenaires devaient être payés, les munitionnaires aussi, les fournisseurs de services, maçons et autres entrepreneurs en reconstruction de muraille de même, il leur fallait régler les livraisons de pierre, de bois etc. Or, l’argent manquait, les belles et bonnes pièces étaient enterrées dans les sous-sols ou cachées dans des puits…. Alors, comment faire ?  A la guerre comme à la guerre, on se débrouillait ! Un exemple : Landau, 1713, assiégée pour la seconde fois par les Français ; le commandant de la place, Carl Alexander Herzog zu Wurttemberg, mit sa vaisselle d'or et d'argent au monnayage et on battit monnaie comme il faut avec un graveur pour authentifier la frappe.

 

Ainsi furent fabriquées ce qu’on nomme des monnaies obsidionales, c'est-à-dire des monnaies de siège. Elles sont une catégorie particulière des monnaies dites « de nécessité ». Parmi les monnaies obsidionales les plus célèbres, celles frappées par Lazare Carnot, en 1814, alors qu’il était gouverneur de la ville d’Anvers et se trouvait assiégé par les troupes alliées. Il émit des pièces de diverses valeurs et décision frappante dans l’histoire de l’émission des monnaies obsidionales, il modifia la frappe en changeant le sigle Napoléonien en lui substituant celui de Louis XVIII lors de la première Restauration.  Le moins qu’on puisse dire de ces monnaies est qu’elles étaient de la monnaie fiduciaire au sens le plus profond du terme : des monnaies qui reposent sur la confiance des agents économiques et qui, à ce titre, sont acceptées pour solder les dettes et assurer les paiements.

 

Frappées dans l’urgence, les monnaies obsidionales ne sont pas d’une apparence raffinée. Au surplus, les situations inflationnistes se manifestant même dans les villes en état de siège, elles étaient, si le siège durait, surchargées.

 

Et quand le siège cessait que devenaient les monnaies de siège ? Elles demeuraient encore quelques temps en circulation, pour compenser la pénurie de monnaie divisionnaire, mais elles étaient vite démonétisées. De fait, leur valeur faciale était souvent bien supérieure à la valeur du métal dont elles étaient faites. L’écart de valeur pouvait avoir été délibéré, constatant une inflation interne à la ville ou tout simplement pour éviter qu’elles fussent thésaurisées.  On relève pourtant un cas de monnaies de nécessité qui fut maintenue en circulation, celles du Siège de Strasbourg qui ne furent démonétisées qu’en 1856.  La dernière monnaie obsidionale française fut émise durant le siège de Paris en 1871.

 

Ce ne fut pourtant pas la dernière monnaie de nécessité émise. En France, la belle époque de la monnaie de nécessité se situe après ….  la première guerre mondiale jusqu’en 1926 !  Le système du franc germinal avait été complètement désorganisé, les pièces en argent thésaurisées et, par extension, la plupart des petites monnaies. Pour faire face à la pénurie, l'État délégua la frappe de monnaie locale, sous le nom de « jetons » et aussi de « billets de nécessité », par les chambres de commerce, les municipalités et certains commerçants particuliers ! En contrepartie de cette délégation, une réserve devait être constituée auprès de la Banque de France. Au début, en carton, mais très vite, les intéressés en vinrent à la frappe de jetons en diverses matières plus solides.  La situation fut progressivement régularisée à la fin des années Vingt.

 

La France n’a pas eu le privilège des monnaies de nécessité : en Angleterre une grave crise du numéraire éclata à la fin du XVIIIème siècle.  Des jetons, les « Token », furent alors frappés par des ateliers privés, dépendants de marchands, d’industriels ou même de municipalités.

 

 

Les monnaies de nécessité prennent parfois des allures originales : il n’y a pas si longtemps, les commerçants italiens rendaient la monnaie en caramel mou. La lire italienne se dévalorisait si vite qu’on n’arrivait pas émettre des petites pièces en nombre suffisant.

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