Rue de l'Avenir (et cité)

En Français

 

Paris est fantastique. On y trouve même une rue de l’Avenir. Je ne raconte pas d’histoire, c’est la pure vérité. Elle est à quelques centaines de mètres à vol d’oiseau de la rue du Progrès ! En une seule promenade, entre les XIXème et XXème arrondissements, on peut visiter les rues de la Liberté, l’Egalité, la Fraternité, la Solidarité, la Prévoyance et du Progrès. La rue de l’Avenir est un peu plus loin.

Paris est fantastique mais les Parisiens sont souvent fantaisistes. On a montré que leur anticléricalisme atavique ne les a pas empêchés de nommer leurs rues ou des passages, du beau nom de Dieu. Mais, à peine, cette initiative prise, voilà que surgissait une rue Satan ! Il y a une rue du Paradis ? les Parisiens n’avaient pas hésité : une rue d’Enfer fut nommée dans l’alignement de la première.  Il y eût même deux rues d’Enfer, sans compter une place, une avenue et un passage d’Enfer. Pourquoi tant de rues, pourquoi une avenue, une place. Faut-il voir là que les Parisiens étant « infernaux », il leur fallait de l’espace pour s’ébattre sous la forme de diablotins. Ou bien, fallait-il des voies nombreuses, larges et spacieuses pour conduire les parisiens là où ils méritaient tous d’aller tant ils sont insupportables : l’Enfer.

Ils sont paradoxaux ces Parisiens qui parent quelques rues, place ou boulevard des plus beaux noms de la morale, de l’altruisme et du dévouement...mais qui choisissent, pour honorer Dieu, une rue sinistre et ne réservent à la rue des Vertus, qu’une longueur bien misérable et une largeur dangereuse pour les piétons insouciants de la circulation automobile.

Que comprendre ? Que les Parisiens ont le sens de l’humour et de la dérision ? Qu’ils aiment faire montre d’ « esprit fort » ? Que ce ne sont pas Dieu et ses saints qui les impressionneront ? Admettons. Supposons que ces noms grandioses ne sont associés à des rues misérables que pour faire montre d’élévation d’âme : les parisiens, philosophes et moralistes iraient donc en clamant que si les vertus sont si vertueuses, elles sauront accepter qu’on leur attribue des voies minables, des passages miteux et des chemins mal empierrés. Les grandes vertus sont modestes. Ni les avenues élégantes, ni les places impérieuses ne peuvent ajouter à leur qualité. Au contraire ! Elles les dénatureraient. Peut-on imaginer une grandiose avenue de l’Egalité qui écraserait de son importance toutes les rues alentour ?  

Mais, si on se laisse aller à pareilles suppositions, ne rencontre-t-on pas vite quelques absurdités ? On peut comprendre que la Liberté soit installée dans des endroits peu reluisants : n’est-elle pas faite pour tout le monde à commencer par les pauvres et les humbles ? En revanche, quelle nécessité morale a pu conduire les Parisiens à réduire « l’Avenir » à un cul de sac ridicule, plus ridicule encore que les voies, passages et culs de sac des « Souhaits » ou de « L’Espérance » ? Les Parisiens se méfieraient-ils de l’Avenir ? Voudraient-ils le cantonner pour qu’ils ne prennent pas ses aises ? Est-ce un trait parisien que cette méfiance à l’égard des temps futurs ? Une méfiance qui engloberait dans un même doute, la confiance et le progrès ?

Il faut arrêter ici ces méditations, ces questions théoriques et aller sur place pour se rendre compte. Allons ! Partons pour la rue de l’Avenir ! En route pour une aventure ! Cessons de rêver à « des lendemains qui chantent » ou à méditer sur ce bon vieil « an 2000 » qui a pris de l’âge et donne à voir un visage un peu ridé. « Le futur vieillit vite », dit-on !

La rue de l’Avenir est située dans le 20ème arrondissement de Paris. On la trouve en remontant la colline de Ménilmontant. « Ménilmuche » pour les intimes. Une des collines de Paris avec la « Butte Montmartre », la « Butte Chaumont », « la Butte aux Cailles », « la Montagne Sainte Geneviève » et la « Butte Chaillot » sans parler du « Mont Parnasse » ! Comptez, il y en a 7 ! Autant qu’à Rome !

Ménilmontant était un des quartiers « populaires » de Paris. On aimait à en raconter les charmes et « l’authenticité ». On y rencontrait les fameux « titi » parisiens, ces enfants dont « l’argot » était haut en couleur et l’accent très « parigot ». Edith Piaf naquit dans ce monde très pauvre, rue de Belleville dit la légende. Ces arrondissements du Nord et de l’Est de Paris, à Ménilmontant en particulier et les quartiers qui l’entouraient, étaient fort misérables et abritaient une population d’ouvriers, de petits artisans, de commerces minuscules et d’ateliers obscurs. Aujourd’hui, ce sont toujours des quartiers populaires ou vivent des habitants venus du monde entier : des études internationales très savantes ont classé Ménilmontant et Belleville au second rang des cités du monde pour la diversité de leur population !

En dépit d’une rénovation urbaine considérable qui a couvert ces deux arrondissements d’habitation à loyers modérés modernes et souvent de fort belle architecture, ils ont conservé leurs rues sinueuses, leurs escaliers pour gravir les « buttes » et une quantité impressionnante de restaurants, bistrots, et brasseries en tous genres déclinant toutes les cuisines du monde.

Comment nous ne sommes pas encore rue de l’Avenir ? Nous bavardons et voilà que nous n’avons pas remarqué qu’il fallait quitter la rue de Ménilmontant pour prendre une rue de traverse. Nous sommes un peu essoufflés. C’est que ça grimpe. La pente est sérieuse. Avant que le règne de l’automobile, remonter leurs chargements devait être épuisant pour les attelages de chevaux. On se souvient aussi des images populaires qui montraient des « poulbots » en train de dévaler la rue de Belleville ou la rue de Ménilmontant calés dans des caisses en bois en planches disjointes munies de roues bricolées. Bosses et contusions garanties.  (On nommait « poulbots » les enfants pauvres des « montagnes » de Paris parce qu’ils avaient été immortalisés par un peintre et graveur du nom de Poulbot ).

Nous suivons maintenant la rue de Pixerécourt. Ça y est, on est arrivé ! Non loin de la rue de Ménilmontant. Sur la droite. La voilà ! C’est la rue de l’Avenir. C’est peut-être la rue la plus comique que j’aie jamais vue, portant un nom considérable alors qu’elle n’est qu’un moignon de rue, un morceau de voie, un débris de passage ! Parlons des principes en premier lieu : la rue de l’Avenir a usurpé son nom, ce n’est pas une rue, c’est une impasse ! Peut-être autrefois fut-elle « rue », c’est-à-dire qu’elle a eu deux débouchés sur deux autres rues. Cette période-là est finie si tant est qu’elle ait jamais existé ! A sa défense, indiquons cependant qu’il est des voies à Paris, nommées « rue » et qui ne sont que des « impasses » : la rue du Trésor par exemple. Donc, la rue de l’Avenir est une impasse ! Elle est bordée, c’est toujours le cas, d’immeubles. Peut-on dire quelque chose de ces immeubles ? … Honnêtement, il n’y a rien à dire, si ce n’est que l’un d’entre eux est en brique…. Alors, on évoquera la dimension de la rue ? Il n’y a pas davantage à dire : l’impasse est minuscule et n’a que 30 mètres de longueur.

Notons qu’il existe cependant, non loin de notre rue de l’Avenir, une «cité de l’Avenir», située dans le XIème arrondissement de Paris. Un peu plus longue (90 mètres) que la rue de l’Avenir, mais pas très large (3m). C’est une voie privée, créée à la fin du XIXème siècle et qui finit en cul de sac.

Résumons-nous ! A Paris, l’Avenir est magnifié par deux impasses minuscules oubliées dans des arrondissements « périphériques ». Et cela dure depuis longtemps : la Cité depuis 1864, la rue porte son nom depuis 1893 ! Toutes deux sont des voies privées. On peut imaginer qu’elles furent établies sur les terrains d’un ou deux propriétaires optimistes qui imaginaient de belles opérations immobilières et de copieux profits … dans l’avenir.

A Paris, l’avenir, comme Dieu, ne sont décidément pas à l’honneur. Comprenons par ces exemples que les Parisiens ne se laisseront guider par rien, ni dieu, vendeurs d’illusions !

 


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