Rue de la Félicité

Version française

Félicité (rue de la) 75017 Paris

 

 Cette petite rue commence 88, rue de Tocqueville et finit 107, rue de Saussure. Elle n’est pas très longue en effet : 212 mètres. Sa voie est à peine suffisante pour qu’un camion puisse manœuvrer, puisque trottoirs compris sa largeur n’excède pas 12 m.

 

Elle avait été ouverte en 1840 et donnait sur la route d’Asnières devenue plus tard rue de Tocqueville. Avant d’être parisienne, cette rue, plutôt une ruelle ou un chemin, appartenait à l’ancienne commune des Batignolles. Celle-ci fut annexée administrativement à Paris sous Napoléon III, en 1860 et constitua une partie du XVIIème arrondissement. 

 

On dit que son nom lui aurait été donné par son propriétaire qui, pourtant ne se nommait pas Félicité! Peut-être, le quartier se développant très vite, ce monsieur avait-il mené d’heureuses opérations immobilières. Comme d’autres ont nommé leurs maisons ou leurs bateaux, « premier bénéfice », il aurait laissé éclater son bonheur en qualifiant cette petite rue de "félicité!" On n’en sait cependant pas beaucoup sur ce point d’histoire parisienne. 

 

Curieuse idée que de commencer la description des rues vertueuses et morales de Paris par la rue de la Félicité. Ou, au contraire, n’est-il pas bon de s’appuyer sur une belle vertu, pour fêter ce commencement ? Félicité en Français, vient de « felicitas » un mot latin repris tel quel dans le Français courant. Les Français modernes en usent de moins en moins à l’inverse de leurs ancêtres au XIXème siècle et avant.

 

La félicité nous dit le « bonheur parfait ». Qu’il s’agisse des sens, de l’amour, du plaisir au sens le plus simple du terme. Mais, la félicité est aussi relative aux émotions amoureuses, aux joies pures de l’âme.  

Pour l’illustrer, citons Chateaubriand qui fait tomber René en extase dans son célèbre roman, Atala et René: « Quelle fut ma félicité, lorsque je me trouvai encore une fois dans la solitude avec Atala, avec Atala ma libératrice, avec Atala qui se donnait à moi pour toujours! ».

 

De nos jours, la félicité semble par trop exhaler un esprit religieux ou sentimental. Il exprimerait des sentiments délicats. Peut-être sommes-nous dans un univers trop dur pour qu’il y ait « Félicité »?

 

Mais il faut aussi rappeler que Félicité est un prénom féminin. On ne compte pas les Félicités chrétiennes, Félicité de Padoue, de Rome, de Carthage. Les deux dernières sont des martyrs à l’époque Romaine.Ce prénom, lui aussi florissant dans les familles catholiques traditionnelles au XIXème siècle est tombé en désuétude.

 

Pour revenir à mon propos en exergue : ni la vertu « Félicité », ni le charme de ce prénom ne m’ont conduit à commencer par cette rue la description de « Paris-la-morale »!

 

Je l’ai choisie pour une raison toute personnelle.

Je suis né et j’ai vécu pendant 25 ans dans un immeuble sis rue de Tocqueville, à proximité immédiate de son embranchement avec la rue de la Félicité. Tout enfant, j’avais reçu une mission : aller chercher le lait, dans un bidon en aluminium, chez le crémier qui était installé au tout commencement de la rue de la Félicité.

 

Tâche d’importance. Le lait à cette époque n’était pas encore considéré comme porteur de risques cancérigènes. On en donnait aux enfants pour qu’ils grandissent sainement avec une dose de calcium suffisante. Bien sûr, la crémière me connaissait. J’étais le petit qui vient avec son bidon. Je n’avais qu’une seule chose à faire : attendre mon tour. Pendant que j’attendais, j’observais le va et vient de la crémière et de son mari, la louche qu’on plonge dans un récipient probablement réfrigéré, le lait qui en est plein et qu’on déverse précautionneusement dans le bidon d’une cliente. Surtout pas de goutte sur le bidon. La crème aussi qui coule, plus lentement, blanche, pure, douce, dans la jarre apportée par une autre cliente. Et le beurre qu’on débite au moyen d’une spatule en bois et d’un fil à couper le beurre (En France, lorsqu’on veut dire de quelqu’un qu’il n’est pas très malin, on déclare qu’il aurait pu inventer du fil à couper le beurre… mais pas plus !). La motte en forme de pain de sucre s’amenuisait vite. La guerre et ses restrictions n’étaient pas loin. On compensait les années de privation et tant pis pour le cholestérol (qu’on ne connaissait pas encore) : on cuisinait « au beurre ».

 

Puis venait mon tour. Je tendais mon bidon. La crémière le remplissait. Et je repartais chez moi. Ma mère réglerait tout ceci à la fin du mois.

 

La rue de la Félicité était une sorte de vilain petit canard dans le monde des belles rues du XVIIème arrondissement. La rue de Tocqueville tout à côté déployait ses belles façades dites « haussmanniennes », ses immeubles en pierre, noires de suie car l’heure du blanchiment de Paris n’était pas encore arrivé. Les autres rues, parallèles à la rue de la Félicité étaient construites dans le même esprit. Il y avait aussi des hôtels particuliers, des maisons de ville, dans l’esprit de la fin du XIXéme. Quelques immeubles étaient de style « art déco ». Mais, dans la Rue de la Félicité, il n’y avait rien de cela. Les constructions étaient modestes. Encore quelques immeubles à charpente de bois. Des moellons et non de la pierre taillée. Des immeubles un peu de guingois, pas très bien stabilisés. De petites bâtisses sans intérêt pour les ouvriers et les commerçants.

 

C’était une de ces rues « de services» comme il y en avait encore beaucoup à Paris, rues d’artisans où on trouvait menuisiers, serruriers, plâtriers, peintres en bâtiments. Au-dessus des commerces de petits appartements servaient à loger les tenanciers. En arrière-cours mal couvertes de pavés disjoints, s’élevaient des remises ou quelques hangars: à deux pas des «bourgeois», se tenait le petit monde parisien des gens modestes, le monde du travail et des petites affaires.

 

En soixante ans, la rue de la Félicité n’a pas beaucoup changé. Les immeubles qui la bordent sont toujours de guingois, en moellons sur charpentes. Les façades ont été ravalées. Tout y est propret. Il y a encore quelques artisans. Plus beaucoup. Ces métiers ont progressivement disparu ou bien ont été relégués plus loin en banlieue. On trouve un petit hôtel, deux ou trois restaurants et quelques ateliers, un menuisier y tient encore boutique. Rien de plus, la rue n’est pas du tout passante ce qui n’est pas très porteur pour le commerce ! Mon crémier a disparu depuis longtemps.

 

On a construit dans les années 1970 un immeuble très moderne. Trop peut-être, avec beaucoup de verre, de métal et de terrasses, de balcons et verdure. Parfois, j’ai le sentiment qu’on l’a posé là, dans cette rue sans intérêt pour qu’il ne départ pas le bel ensemble des immeubles en pierre de taille des rues environnantes !

 

 

Un changement périphérique a modifié l’environnement de la petite rue: partant de la Rue de Tocqueville, la rue de la Félicité, à son autre bout donnait dans le vide… en fait de vide, c’était la tranchée du chemin de fer de « petite ceinture » qui courait autour de Paris (aujourd’hui désaffectée); au-delà, s’étalait une gigantesque gare de triage. Depuis une dizaine d’années tout a changé. Le vide a été comblé. Au bout de la rue de la Félicité, le XXIème siècle vient d’arriver : de beaux immeubles modernes ont fermé la perspective.

Version anglaise

 

This side street runs from 88 de Tocqueville Street to 107 de Saussure Street. It is not a very long street, as a matter of fact: 212 meters. Its width is hardly sufficient so that a truck can manoeuvre since, with sidewalks included, it spans less than 12 meters.

P1220589_Paris_XVII_rue_de_la_Felicité_rwk

La Félicité street viewed from Tocqueville street. Photo by Wikipedia.

It was opened in 1840 overlooking Asnières Road which later on became « de Tocqueville » Street (named for A. De Tocqueville, the famous author of « Democracy in America »). Before it had been changed into a « Parisian » street, this « La Félicité » street, rather an alley or a lane than a street, belonged to the former town of Batignolles. The latter was administratively annexed in Paris under Napoleon III, in 1860 and established as a part of the XVIIth arrondissement (district).

It is said that its name would have been attributed by a Land-owner whose last name nevertheless was not Félicité! Maybe, as the district was developing very fast, this man had carried out many successful property deals. As other businessmen used to name their mansions or their yachts, ” first profit “, he might have made his happiness known by naming this side street ” la Félicité »! However, we do not know much about this point of Parisian history.

What a curious idea to begin the description of the “moral and virtuous” streets of Paris with La Félicité Street. Or, on the contrary, is it not a good idea to lean on a beautiful virtue in order to celebrate this beginning? « La Félicité » in French comes from « Felicitas” a Latin word taken back as it stands in standard French. The modern French people use it less and less, unlike their ancestors in the 19th century and before.

La Félicité means the “perfect happiness”. It can be about senses, about love, about pleasure in the plainest meaning of the term. But, « La Félicité » also relates to loving feelings, to the pure joys of the soul.

To illustrate them, let us quote Chateaubriand who brings down René in ecstasy in his famous novel, « Atala and René »: ” What a « Félicité » it was, when I was once again in solitude with Atala, with Atala my liberator, with Atala who gave herself to me forever! »

Nowadays, « La Félicité » seems to give off too much of a religious or sentimental spirit. It would express delicate feelings. Maybe we are living in a universe too tough to make no room for any “Félicité”?

But one must also remember that « la Félicité » is a feminine first name. We do not count the Christian « Félicité », Félicité de Padoue, of Rome and Carthage. The latter two were both martyrs in Roman times. As a first name, « Félicité » was popular among traditional catholic families in the 19th century but grew old-fashioned in the 20th century.

At this stage, let us go back to my motto: neither the virtue named “Félicité”, nor the charm of it as a first name, led me to begin the description of “Paris-la-morale” with this « la Félicité » street.

I chose it for a quite personal reason.

I was born and I lived for 25 years in a building located on «de Tocqueville » Street, in the very close vicinity of its crossing with « La Félicité » Street. As a child, I was committed to a mission: fetch the milk in an aluminum can, from the dairy shop located at the very beginning of « la Félicité » Street.

Rue de la fe????licite???? fotor

Félicité street. Photo by Pascal Ordonneau.

An important mission indeed! Milk at that time was not considered a carrier of cancer risks yet. It was delivered to children so that they would grow up healthily with a sufficient dose of calcium. Of course, the milkmaid knew me. I was the young boy coming in with his milk can. Once in the shop, I had only a single thing to do: wait for my turn. While waiting, I watched the milkmaid and her husband coming and going, the ladle which they plunged into a cooled container, full of milk that they poured carefully in a customer’s can, taking care that not a single drop would spill. And there was the cream also which was poured, more slowly, white, pure, sweet, into a jar brought by another customer.

And the butter cut by means of a wooden spatula or a cheese wire (in France, when we want to say that somebody is not very cunning, we say that he would have been hardly capable of inventing the cheese wire!). The slab of butter resembling a sugar loaf diminished quickly. The war and its limitations were not far away. People were compensating for the years of hardship. Never mind the cholesterol (which they did not yet know about): people loved cooking with butter.

 Then it was my turn. I held out my can. The milkmaid filled it. I went back home. My mother would pay for the milk at the end of the month.
« La Félicité » Street was a kind of ugly duckling in the world of the XVIIth district’s beautiful streets. « De Tocqueville » Street very close by displayed its beautiful « Haussmann » facades, its stone buildings, black with soot because the time for the whitening of Paris had not come yet.

Other streets, parallel to « la Félicité » Street were built in the same « elegant » spirit. There were also townhouses, « hôtels particuliers », in the spirit of the late 19th century. Some buildings were of “art deco” style. But, on « la Félicité » Street. there was nothing of that! Constructions were modest.

 Still some buildings with wooden framework. cinderblocks, and not from cut stone. Lopsided buildings not very well stabilized. There were lot of small, uninteresting two- or three-story structures designed for laborers’ and storekeepers’ residences.

This was one of these streets, which were numerous in Paris, where carpenters, locksmiths, plasterers, and painters lived and worked. On the second floor, above the shops there were small apartments to accommodate shopkeepers and their families. In backyards badly covered with disjointed cobblestones, stood wooden sheds. Just a step from « la bourgeoisie » world this was the Parisian world of modest people, the world of laborers and small businesses.

In sixty years, « La Félicité » Street has not changed much. The buildings which line it are still crooked, built of cinderblocks on a wooden frame. Facades have been renovated. Everything there is nice and clean. There are still some craftsmen. Not many. These businesses either gradually disappeared or were relegated farther to the suburbs. Today there are two or three restaurants, a small hotel, some workshops, a carpenter still keeps his shop there. Nothing more. The street is not at all busy which makes it hard for any business to flourish! My dairy shop disappeared a long time ago.
A very modern building was built in the 1970s. Much too « modern » maybe, covered with glass, metal, with terraces, balconies and greenery. Sometimes, I have the feeling that it was built on this tiny and very ordinary street so that it would not disfigure the beautiful set of cut stone buildings located on the surrounding streets!

Rue de la fe????licite???? 2 Fotor

Félicité street. Photo by Pascal Ordonneau.

A peripheral change has modified the environment of this little street: starting from the crossing with « de Tocqueville » Street, « la Félicité » Street, led to an empty space at the other end: the trench of the railroad called « la petite ceinture » that ran around Paris (today this railroad is disused); beyond the railroad trench spread out a gigantic marshalling yard. In the past decade, everything has changed. The empty space has been filled. At the end of « la Félicité » Street, the 21st century has just arrived; nowadays beautiful modern buildings line the horizon.


Quelques ouvrages de Pascal Ordonneau

Panthéon au Carré est disponible aux éditions de la Route de la Soie.

Promotion est disponible chez Numeriklivre et dans toutes les librairies "digitales"

Au Pays de l'Eau et des Dieux est disponible chez Jacques Flament Editeur ainsi que

La Désillusion, le retour de l'Empire allemand, le Bunker et "Survivre dans un monde de Cons".

"La bataille mondiale des matières premières" et "Les multinationales contre les Etats" sont épuisés. 

S'inscrire 

 chaque semaine "La" newsletter (tous les lundis)

et "Humeur" (tous les jeudis)

 

Il vous suffit de transmettre vos coordonnées "Mel" à l'adresse suivante

pordonneau@gmail.com