Les rues de la Liberté, de l'Egalité et de la Fraternité

Version Française

 

Dans nos déambulations « vertueuses et morales » nous avons sans cesse été confrontés à de curieuses situations : des noms de vertus dignes du plus profond respect attribuées à des rues ne présentant aucun intérêt, parfois laides et même misérables. Je vous renvoie à la rue de l’Avenir qui a tout d’une mauvaise plaisanterie comme on l’a montré dans les notes qui la concernent.

 

Comment cela est-il possible ? Supposons que ces noms grandioses ne sont associés à des rues misérables que pour faire montre d’élévation d’âme : les parisiens, philosophes et moralistes auraient donc décidés que si les vertus sont si vertueuses, elles sauront accepter qu’on leur attribue des voies minables, des passages miteux et des chemins mal empierrés. Les grandes vertus sont modestes. Ni les avenues élégantes, ni les places impérieuses ne peuvent ajouter à leurs qualités. Au contraire ! Elles les dénatureraient. Peut-on imaginer une grandiose avenue de l’Egalité qui écraserait de son importance toutes les rues alentour ? On peut comprendre que la Fraternité soit installée dans des endroits peu reluisants : n’est-elle pas faite pour tout le monde à commencer par les pauvres et les humbles ? Peut-on penser que la splendeur d’une grande, vaste et lumineuse place de la liberté la protégerait contre les atteintes des gouvernements dictatoriaux ?

 

Ou bien doit-on déduire qu’à Paris on se méfie des grandes déclarations ? Cela expliquerait qu’en France on ne compterait pas les places de la Liberté quand, à Paris, la liberté n’est honorée que d’une rue.

 

Et quelle rue ! Pas la plus noble comme la rue de la Paix, pas de la plus splendide comme la place de la Concorde. Une rue, petite, pour ne pas dire minuscule, dans un endroit reculé de Paris, dans le XIXème arrondissement, comme si on avait voulu la dissimuler.

 

Donc la rue de la Liberté n’est à Paris qu’une rue un peu perdue ! Qu’en est-il alors de l’Egalité et de la Fraternité. Elles sont toujours ensemble ces trois-là ! Les Français les gravent, réunies, sur les frontons des écoles, des mairies et des bâtiments publics. Elles sont dans la Constitution, la loi suprême, elles sont partout. Ce sont les pieds sur lesquels repose l’ordre français et sa conception du monde. Si la rue de la Liberté est aussi désavantagée qu’on vient de le dire, sûrement les Parisiens auront eu à cœur d’honorer brillamment l’Egalité et la Fraternité.

 

C’est une belle idée, mais ce n’est pas cela qui a été retenu. Pourtant, les parisiens ont tenu à maintenir, ensemble, rattachés par un lien invisible, les trois grands principes. La rue de la Liberté, la rue de l’Egalité et la rue de la Fraternité sont réunies dans un même secteur de Paris, à l’Est d’une des «montagnes de Paris » : les Buttes Chaumont, dans ce qu’on nomme le quartier de la Mouzaïa.

 

On dira un mot rapidement sur ce nom un peu bizarre et pas du tout français. Mouzaïa est le nom d’une bataille que les troupes françaises remportèrent en 1839 lors de la conquête de l’Algérie. Une rue de la Mouzaïa traverse ce quartier et lui a laissé son nom.  

 

A la fin du XIXème siècle, un entrepreneur décida de lotir des terrains. Il perça des rues et des passages pour délimiter les parcelles et leur attribua les noms qui lui plaisaient. Etait-il fervent républicain, voulut-il mettre en valeur les principes sur lesquels étaient bâtis la République Français ? On ne sait pas trop. Etait-il franc-maçon ? On pourrait le supposer, en considérant le positionnement des trois rues de l’Egalité, de la Fraternité et de la Liberté mais, si elles sont bien liées entre elles, c’est plutôt comme une « patte d’oie » que sous la forme d’un triangle, symbole géométrique « maçon ».

 

De petite taille : 100 à 200 mètres et peu larges 12 mètres, elles sont bordées de petites maisons ou pavillons à un ou deux étages, les uns donnant directement sur la rue, les autres précédés d’un petit jardin. La plupart sont dotées de ces jardins qui étaient presqu’une règle dans les lotissements de ce genre à Paris avant la guerre de 1914. Lors de leurs constructions, il s’agissait le plus souvent de logements ouvriers.

 

Pourquoi des pavillons et des petites maisons quand s’imposait à Paris la construction d’immeubles pour faire face à l’accroissement incessant de la population ? C’est une question qu’on a déjà rencontrée lors de la chronique sur la rue de l’Espérance dans le quartier de la Butte aux Cailles. La raison de ces petites constructions se trouve dans le sous-sol où couraient des carrières de plâtre et de gypse. Elles furent exploitées pendant tout le XIXème siècle jusque dans les années 1880, le plus souvent en souterrain, rendant les sols en surface particulièrement fragiles. Il était impossible d’y bâtir des immeubles de plusieurs étages.

 

Aujourd’hui, ces quartiers sont habités par une population bourgeoise. Les maisons sont progressivement réhabilitées et de charmants jardins d’agréments sont plantés. Tout le quartier est un dédale de petites rues qui débordent de verdure, éclairées des traditionnels réverbères parisiens. Les ruelles ou passage sont très étroits, ne peuvent s’y aventurer que les piétons et les cyclistes. Certains guides parlent de « Labyrinthe ». C’est aller un peu loin ! On ne peut pas se perdre, la plupart des rues et passages formant une sorte de damier.

 

Un dernier mot sur ce quartier qui, pendant quelques années, porta le surnom de « quartier des Carrières d'Amérique ». Il semble bien que cette appellation soit le produit d’une légende « économique » : en raison de ses exceptionnelles qualités esthétiques et mécaniques, une partie du gypse extrait des carrières de ce quartier de Paris aurait été expédiée aux Etats-Unis pour la construction de nombreux immeubles de la côte est ! C’est une jolie légende.

 

 


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