Retour sur Giotto

Giotto au Louvre retour sur une exposition de 2013

« Giotto et les compagnons ».

 

Comment dire quelque chose sur Giotto ? Tant a été dit ! Pourquoi dire alors ? C’est qu’il y a tant à dire !!!

C’est sur cette pirouette que j’irai tenter de dire quelques mots sur les œuvres exposées au Louvre dans le cadre de la belle exposition « Giotto et ses compagnons ». Deux ou trois choses qui ne cessent de me frapper chaque fois que je retrouve Giotto. Deux ou trois choses pour concentrer le regard sur un aspect, essentiel à mes yeux, de son œuvre.

 

La « Vision » de Giotto

 

La première est que Giotto est un artiste au sens le plus fort, au vrai sens du terme. Un visionnaire et un acteur. Parmi les hommes qui ne veulent rien de plus que la récitation du monde tel qu’ils n’ont pas envie qu’il bouge, il est de ces hommes qui l’annoncent dans tous ses craquements et ses lendemains. Ils enfoncent des coins fragiles dans la tradition pétrifiée et provoquent le déchirement de blocs spirituels et mentaux. Puis, saisissant les temps nouveaux à leur émergence, issus des fissures et des béances, ils les portent à la lumière et les donnent à voir, comprendre, sentir.

 

Parmi les tableaux présentés, un très beau signal de cette rupture est donné par la confrontation des œuvres de Giotto avec l’Annonciation du Maître de Cesi. La facture traditionnelle, très belle, de ce dernier efface tout effet de matière, de présence au monde des hommes, de distinction entre les personnages. Pas de perspective, des aplats. Le monde ne se représente pas, il se raconte pour ce qu’il a à dire, c’est-à-dire peu qui soit utile. Le vrai monde, celui des purs, des ors, des bleus, des cercles parfaits et de la musique des sphères n’est pas « de ce monde ». Les couleurs, les matières, la position des corps y sont dites, signifiées mais jamais représentées.

 

A l’opposé, la « stigmatisation de Saint François » fait montre de ce que Giotto a fait de l’ancienne hiérarchie des sphères. A la légèreté de la façon traditionnelle, celle des anges, des séraphins, du monde doré ou parfaitement bleu, impalpable et immuable, sérénité de l’éternité, douceur de la sainteté, Giotto oppose le roc, le monde imparfait et l’homme dans sa nature, rustique et dure, le marron de la bure, s’oppose à l’or des étoles. Il pose ainsi un homme qui ne se contente pas d’être là, comme une pure et fine présence que les cieux concèdent à la terre.

 

Giotto introduit deux personnages, deux héros dans sa peinture, la gravité et l’irrégularité. Il renverse les propositions de la vieille peinture (qui saura survivre à l’affront !). Il représente le lourd, ce qui est collé à la terre sans espoir de pouvoir s’en détacher jusqu’à ce que mort survienne. Il faut raconter les rochers dans la représentation de Giotto. Surtout, qu’on n’y voit pas du naturalisme ! Qu’on n’y recherche pas les poncifs sur la réinvention de l’Homme dans la Nature. Qu’on ne se méprenne pas : la montagne est lourde, c’est-à-dire grave et la terre est gravide, enfantant la vie et la mort. Grave et gravité. Les montagnes, les rochers de Giotto ancrent l’Homme dans son monde, celui d’en-bas, celui où il est tombé un jour, quittant le monde des circularités parfaites pour celui des géométries incertaines. Dans la « stigmatisation de Saint François », la montagne fait le lien entre le Saint et le Christ. Elle monte vers les cieux et encadre parfaitement le Saint, de toute sa masse et de toute sa pesanteur. Elle le porte moins qu’elle ne le retient. Elle ne porte pas non plus maisons, églises, arbres. Ils sont enracinés en elle et participe de sa gravité.

 

La gravité de Giotto ou : tout le poids de la terre, retrouvé. Le monde nouveau annoncé : monde d’où est exclu, même en rêve, tout espoir d’envol vers des mondes légers, « divins ». Un monde qu’il faut accepter en tant que non parfait et à parfaire, œuvre non finie et qui ne le sera pas, où rien de beau n’existe par nature car le beau ne sera pas donné à contempler et où il sera le fait d’un acte et d’une présence à cet acte. Sous les couleurs et les formes de Giotto, Saint-François devient le démiurge qui prend le parti de l’Homme rattaché à sa glèbe. En récompense : les blessures humaines qu’un Dieu a endurées pour s’être fait homme. Le temps de l’homme est revenu. Giotto annonce cette nouvelle incroyable, le renversement de la vieille histoire. Il se fait le héraut de la nouvelle : l’homme n’a pas été chassé du Paradis, perdant toute légèreté et chutant, il vient de chasser le paradis pour se retrouver en tête à tête avec lui-même dans un univers lourd et grave, où dominent le laid, l’imparfait, l’inachevé, le fugitif.

 

Gravité, lourd, massif…

 

Ceci ne répétera pas ce qui vient d’être dit : c’en est l’illustration, celle du lourd et du pesant chez Giotto. Une vierge à l’enfant est merveilleusement explicite de la recherche par l’artiste d’une autre clé, d’une façon radicale de renouveler la représentation du divin et de renouveler les hiérarchies et leurs signes. Cette Vierge est pesante et son enfant avec elle. On pense non plus « peinture » et « couleurs », « pinceaux et matières » qu’on broie et mélange à l’œuf, on ne voit plus l’or en feuilles finement collé ou ces tâches dorées posées par un pinceau délicat, il n’y a plus de bleu pur, « bleu ciel », pour découper les visages et les nimber de lumière sans ombre. C’est au burin, à la pierre, au ciseau qu’on pense devant cette figure de la Vierge et de l’Enfant. Rudesse et sévérité des visages dont les rondeurs paraissent aussi solides que le marbre dont ils auraient pu être faits. Ils sont posés, là, en premier plan, imposant leur présence, lourde et grave. Les anges et les séraphins qui ne pouvaient pas ne pas être là, en sont effacés, présences diaphanes comme dessinées et non pas peintes.

 

A deux pas, un panneau : Dieu le Père, en majesté. La masse du corps est imposée physiquement. Elle occupe la quasi-totalité du panneau. On peut imaginer qu’il s’agit d’une partie intégrée dans un ensemble plus vaste, que ce panneau était accompagné, complété, encadré. La vérité est que l’effet rendu est celui d’une présence physique et pesante. La toge intégralement blanche ne vient pas contredire mais, de façon magistrale, renforce l’effet de masse et de gravité, évoquant la pierre et le marbre comme on l’a dit un peu plus haut de la représentation de la Vierge.

 

Le regard

 

 

Faudrait-il ajouter que les personnages de Giotto ont tous un regard. De leurs yeux vient cette lumière si particulière qui illumine l’œil attentif et concerné. La tradition faisait de Dieu et des Saints des sujets d’adoration. Ils se laissaient regarder, le regard vers l’infini, au-delà des adorateurs, regard de toute éternité plongé dans des pensées et des contemplations éternelles. Giotto confère au regard, une intensité et une lourdeur tout à l’inverse de cette tradition. Le regard divin se pose sur la terre et ses habitants comme s’il avait été courbé par cette nouvelle gravité, par l’attraction des montagnes, par l’irruption des irrégularités. 

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