Martenchon et Mélinez, février 2025


Manger

 


Nos deux amis s’offraient rarement une détente télévisuelle. Pour une fois, ils se laissèrent aller. Une émission passionnante « à la Française » les attira et ils s’installèrent devant l’écran (autrefois on disait « devant le poste » ou « la petite lucarne »). L’un équipé d’un whisky japonais « mouillé » de deux glaçons, l’autre plus sagement équipé d’un « porto-gin » de son invention, le tout complété de quelques amuse-gueules.

L’émission dont s’agissait concernait les rapports entre les Français et la nourriture, ou pour être plus précis, entre les « Français et le fait de manger ».


Mélinez qui n’aimait rien tant que de prendre le « lead » dans le domaine des idées, fit souvenir à son ami, que si les Français passent beaucoup de temps à table, ce n’est pas nécessairement pour manger mais surtout, et par-dessus tout pour parler.

« Ce n’est pas pour rien que les Français sont considérés comme les inventeurs de l’art de la conversation » ajouta-t-il assez fier de lui.


Martenchon, dont chacun sait qu’il a un tempérament frondeur, rétorqua « ce goût pour la conversation à table est sérieusement malmené depuis que la « bouffe » a pris le pas sur toute autre façon de manger. C’est à ce point qu’on devrait attendre plus souvent cette formule: « Ne parle pas la bouche pleine ! »

Mélinez se montra amicalement agacé par cette pique et préféra renvoyer Martenchon au documentaire sur les habitudes culinaires et l’importance que la chose prend dans le mental de nos concitoyens.

« Regardons, les interviews que les spécialistes du micro-trottoir, ont recueillis, elles nous diront plus franchement que nos élucubrations, ce que manger veut dire aujourd’hui »
Ils se concentrèrent tous deux sur une série d’interviews dites micro-trottoirs dont les images et les dialogues commençaient à se succéder.
Marie-Caroline, qui enquêtait sur le vif, venait d’interroger une femme d’âge assez mûre et de corpulence représentative des habitudes à table.
« Alors, chère madame, que pensez-vous du coup de pouce de notre gouvernement sur les allocations-machins »
La réponse ne se fit pas attendre : « Cela va nous donner un peu plus d’aise dans la gestion de notre budget. On pourra même s’offrir un restaurant de temps en temps »


Mélinez sauta sur son fauteuil « Tu vois bien Martenchon, que la nourriture n’est pas quelque chose de secondaire : l’interviewée ne se propose-t-elle pas d’utiliser son augmentation pour aller manger ? »

Martenchon bougonna que cela allait tout à fait dans son sens :
« Elle est complètement dingue la place qu’ont pris les restaurants, les bonnes petites « cantines », les interviews des chefs qui non contents de montrer leurs recettes philosophent la chose et nous invitent à penser.


Mélinez dépité : « Tu ne vois pas que tout ceci nous montre un vrai art de vivre et le désir de le diffuser ?»

Martenchon vindicatif « Je vois surtout que, mentalement, nos concitoyens ne rêvent que d’une chose, consommer au sens propre du terme, comme autre fois les fils de famille mangeaient leurs rentes. »

Mélinez : « Et que proposes-tu, toi qui es si malin ? »

Martenchon : « Au lieu de s’enthousiasmer pour une sauce, des champignons à la crème ou des magrets à la florentine, ne devrait-on pas réserver ces augmentations de pouvoir d’achat à de la formation professionnelle, à l’amélioration de l’enseignement des enfants, à l’achat de livres… que sais-je,

Mélinez : « A des nourritures intellectuelles ? »

Martenchon : « Tout juste »

 

Fermer les yeux, une mauvaise stratégie


 

Nos deux amis considéraient, sur l’écran de leur télévision, la fameuse histoire de l’A 69. Voici un petit extrait de leurs pensées à cette occasion :

Mélinez, outré, « Il aura fallu que l’autoroute soit pratiquement achevée pour qu’un tribunal décide que son lancement étant illégal, l’interruption des travaux devait être immédiat ? »

Martenchon, fataliste « Il faut dire que les défenseurs des petites bêtes, scorpion à gorge rouge, salamandre violette dit épiscopale, papillon tête de mort, ont su mobiliser les foules. Ils se sont même accrochés aux arbres, ils se sont enchainés aux pelleteuses, ils ont fait venir des agriculteurs soucieux de l’environnement…et des hommes et des femmes politiques etc.

Mélinez, plus outré encore : « Tu m’as l’air d’approuver les manœuvres d’une minorité qui a profité d’un vide politique pour avancer ses pions. »

Martenchon, tristement : « Comme tu le dis, ils ont profité d’un vide. Aucune personne favorable à cette autoroute n’a pris sa défense. On n’entendait que les opposants. On les voyait à la télévision, dans les réseaux, jusque dans « l’hémicycle »… »

Mélinez, se voulant rassurant : « Mais on dit que maintenant les gens de bon sens, les professionnels, les politiques, les collectivités, tous ceux-là qui sont favorables à l’autoroute, manifestent pour qu’on l’achève… »

Martenchon, ricanant : « Et c’est seulement maintenant qu’ils viennent soutenir ce projet ! question : Que faisaient-ils avant ? Rien ! Ils ne s’affligeaient même pas des comportements stupides des défenseurs de la nature, de l’environnement et des bestioles. Ils laissaient aller, bien contents de n’avoir rien à faire. Rien à choisir. Rien à défendre. A ne rien prévoir, on finit par devenir aveugle…"
 

Après avoir découvert grâce à la télévision qu’il y avait des défenseurs du projet de l’A69, nos deux amis, furent interpelés par une émission sur les menaces de guerre.

Martenchon, approuvant : « C’est une bonne chose qu’il soit mis en évidence à quel point les Russes sont bellicistes. Et c’est une bonne chose que nos gouvernants mettent en œuvre des politiques militaires préventives »

Mélinez : pessimiste : « Rien ne dit que les Russes vont arriver en personne via les chemins habituels soit, passer par la Pologne, puis l’Allemagne et enfin arriver en France, comme en 1814 ».

Martenchon, interrogatif : « Et par où veux-tu qu’ils passent ? L’Italie? mais ce serait un détour considérable, il faudrait franchir le bourbier des Balkans… »

Mélinez, suggestif « Peut-être ne viendraient-ils pas en personne ? Peut-être useraient-ils de ressources tierces ? « 

Martenchon, un peu perdu « Je ne vois franchement pas ce que tu sous-entends… Ils viendraient par le Sud ? Mais tu te rends compte qu’ils n’ont pas de flotte d’invasion digne de ce nom »

Mélinez, prémonitoire « Ils nous ont fichu à la porte de l’Afrique, ils sont en train de nous pousser en dehors du Maghreb… »

Martenchon, choqué : «  Tu veux dire qu’ils pourraient décider leurs nouveaux alliés à porter le feu chez leur ancien colonisateur qui, au surplus, en a tant accueilli »

Mélinez, amusé : « Tu me parles de trahison des pays du sud de la méditerranée et de leurs ressortissants quand, au même moment, notre grand allié de l’ouest de l’Atlantique est en train de faire ses bagages et de rentrer chez lui ! C’est çà le nouveau monde : plus de copains, rien que des coquins !

 

 

 

Seigneur protège moi de mes amis

 

Un soir d’hiver, alors que la bise était venue et que la froidure s’infiltrait dans l’interstice des fenêtres du salon, Mélinez et Martenchon, enfoncés dans leurs fauteuils respectifs, se taisaient, plongés qu’ils étaient dans des ruminations mentales plutôt que des réflexions (ce qui, chacun le sait, est à peu près la même chose).

Mélinez rompit ce silence qui virait à la chappe de plomb : « Je me demande s’il est vrai qu’on n’est trahi que par les siens »

Martenchon, prit un peu de temps avant de répondre : « Je pense que, si nous nous reportions vers les cyniques grecs, quelques morceaux de philosophie pourraient nous apporter un début de réponse ».

Mélinez, énervé : « Mon interrogation est contemporaine : je vois bien que nos ennemis font tout pour nous faire dommage, mais, j’ai l’impression que les plus dangereux sont bien nos amis. Et je n’ai pas le temps de me plonger dans la littérature philosophique grecque. »

Martenchon, caustique « Avons-nous seulement des amis ? Ne prenons-nous pas pour des amis des gens, des peuples qui, en réalité, sont nos ennemis. Ce serait comme si les loups se déguisaient en petites filles au capuchon rouge, pour tromper le monde ».

Mélinez, toujours énervé : « Tu dois bien avoir une idée de ces soi-disant amis qui sont en réalité des ennemis et qui, par voie de conséquence, ne nous trahissent jamais, puisqu’ils n’ont jamais fait semblant de nous apprécier »

Martenchon, pensant tout haut : « Les Allemands par exemple… »

Mélinez, outré, « Mais les Allemands sont nos ennemis héréditaires, ils ne peuvent pas nous trahir »

Martenchon, approbateur « Tu as raison, de même les Anglais. Les Espagnols ne nous ont jamais dit qu’ils nous aimaient, ils auraient donc droit de nous trahir sans vergogne… Les Américains ? Tiens voilà des amis qui trahissent ! »

Mélinez, attristé : « Tu as peut-être bien raison, ce serait la raison pourquoi ils sont toujours arrivés en retard pour nous donner un coup de main qui finalement n’était qu’un coup de poing. Sauf en 1870…

Martenchon, définitif : « en 1870, ils ne savaient pas contre qui la France se battait, Prusse, Allemagne, Autriche ou même Grand-duché du Luxembourg alors, ils ont pris une position attentiste  inspirée, je pense, des cyniques grecs : dans le doute ne trahis pas tout de suite ! »

 

 

La réserve
 

Nos deux amis regardaient les dernières informations économiques et furent accrochés par une annonce singulière : le Président Trump s’apprêtait à lancer une réserve stratégique de monnaies cryptées, parmi lesquelles, évidemment, le célèbre bitcoin, la reine des cryptos monnaies.

Martenchon, toujours prompt au dénigrement se lança dans une critique en règle de cette nouvelle lubie du Président des Etats-Unis.
« Il va les stocker à Fort Knox ? Stocker des monnaies numériques, cela ne demandera jamais beaucoup de place, par principe et définition ; il suffira d’un tiroir et d’y déposer quelques barrettes-mémoires, qui se recouvriront de poussières et dont les clefs de fonctionnement deviendront rapidement obsolètes ! ».


Mélinez joua en contre :« Les monnaies cryptées existent, tout et autant que les autres monnaies. Il n’y a pas que l’or dans les coffres des banques centrales. On y met aussi des billets de banque et souvent des billets des autres pays…. »

Martenchon, l’interrompit : « Justement, il y a des billets, des vrais billets, des billets américains qui permettent d’acheter des choses aux Etats-Unis, des billets russes avec le même effet, des roupies, des Yuan »

Mélinez ne le laissa pas continuer : « Les crypto-monnaies aussi permettent d’acheter des tas de choses et d’ailleurs le Président Trump veut leur offrir le moyen d’être reconnues, comme toute autre bonne monnaie telle que celles que tu viens de décrire ».

Martenchon : « Sauf que mes bonnes monnaies, comme tu dis, ne sortent pas d’un chapeau, ni de la soupe des 0 et des 1, ce sont de vrais créances sur des vraies économies et elles ont la garantie des Etats qui les émettent alors que tes cryto-monnaies…. »

Mélinez, ne pouvait laisser passer ça :« Elles sont jolies les monnaies qui ont la garantie d’un état lorsqu’elles se nomment, assignat, reichsmark et bolivar, monnaies exotiques sud-américaines, africaines ou autres… »

Martenchon, furieux : « Ce sont des moments exceptionnels quand des gestionnaires en panique abusent de cette garantie et produisent des billets qui par leur masse excédent la production de biens et de services nationaux. En vérité, c’est à coup sûr ce qui se passera avec tes monnaies cryptées : elles sont hors de contrôle des autorités monétaires et sont produites sans qu’on sache vraiment qui est à la manœuvre ».

Mélinez rompit le combat : « Il faut libérer la monnaie, ainsi nous libérerons les économies du monde… »

Martenchon : « J’ai entendu dire que le jeu de Monopoly se jouerait à l’avenir avec des crypto-billets de banque et des crypto-cartes « chance » ou cartes « communauté ».


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