La couverture de la Libra : illusions et manoeuvres

 

article publié dans les Echos 

 

Le sous-jacent d’une monnaie n’est pas le gage de sa valeur, mais un garde-fou contre les abus et les tentations des émetteurs, un frein à une production monétaire irraisonnée.

Dans le cas de la monnaie lancée par Facebook, la fameuse « réserve » qui se pose comme « sous-jacent », a une saveur particulière : elle sera constituée de monnaies souveraines, sous la responsabilité des banques dites traditionnelles, ces fameux « tiers » que les monnaies cryptées veulent pousser dans le fossé…  

La couverture à 100% de la Libra est donc une belle manœuvre « tactique ». Une opération de diversion ou mieux, une opération de marketing, une illusion.

 

Sous-jacent fictif ou opération marketing ?

 

La présentation qui est faite de la Libra insiste sur l’opposition entre la monnaie nouvelle et l’ensemble des monnaies cryptées : à l’inverse du bitcoin la Libra n’est pas une production algorithmique, ni la chose de quelques « nœuds » dans la blockchain. Elle s’appuiera sur un « sous-jacent solide » : des monnaies souveraines.

 

Pour autant, le mécanisme par lequel le sous-jacent exerce son office et qui légitime la Libra face à la multitude des monnaies cryptées, n’est pas si simple que le white-paper le présente.

Rien à voir avec le lancement du bitcoin et l’émission, goutte à goutte, de chaque bitcoin jusqu’à ce que 21 millions d’unités soient produites : la Libra partira avec une cagnotte bien remplie d’au moins 100 milliards de dollars avant la fin de l’année 2019.

 

Mais, il ne s’agit pas, au moyen d’un sous-jacent solidement campé sur ses 100 milliards de dollars, de lancer une monnaie sur laquelle tous les agents économiques se précipiteront.

Vis-à-vis de la Libra, la « Réserve » vise à conquérir les deux éléments-clés qui fondent une monnaie : croyance et confiance. La réserve de 100 milliards est un élément de preuve nécessaire au démarrage et à l’édification d’un édifice reposant sur les deux éléments mentionnés.

 

Pour que la Libra prenne forme en tant que monnaie, il faut apporter la preuve qu’il est raisonnable d’y croire et de s’y confier. Il est donc « politique » de constituer un élément de preuve, radical et incontestable, sous la forme d’une Réserve constituée de monnaies souveraines sous la forme d’actifs financiers comme en accumulent les banques centrales dans leurs réserves.

Le produit Libra est donc lancé comme un bon et solide produit marketing : appuyé sur de « vraies valeurs », engagées vis-à-vis de « vraies institutions » dans le cadre de vraies « relations confiantes » avec ces dernières.

 

Les premiers pas seront de petits pas. Pour qu’ils soient même entrepris, il faudra avoir lancé des réseaux d’acceptation. Sans eux la Libra terminera comme un « stable coin », moins dangereux que toute autre monnaie cryptée, avec un profil de risque paisible et donc une fonction de conservation de valeur plus assurée.

 

L’indicateur de confiance sera au plus haut lorsque des agents économiques, feront preuve de conviction au point de changer des actifs en euro, dollars et autres contre des actifs en « nouvelle monnaie ». Plus précisément, des crédits en compte bancaires détenus par des agents deviendront des crédits en compte de « la Réserve » affectée en tant que « sous-jacent de la nouvelle monnaie créditée sur les wallets, reflets du compte Libra général.

 

Une fois les premiers pas assurés, une fois que des transactions banales auront été débouclées rapidement et sûrement, alors, l’acceptabilité de la « nouvelle monnaie » sera assurée : les agents économiques « croiront » que la « nouvelle monnaie » a une réalité « monétaire » et se « confieront » aux processus d’échanges suggérés.

 

La tactique relative à la « nouvelle monnaie » évoluera alors nécessairement. Le sous-jacent « classique » installé dans la « Réserve » venant à être contre-productif.

 

La « fonte du sous-jacent »

 

Pour que l’opération « nouvelle monnaie » soit véritablement « enrichissante » et « disruptive », il sera incontournable de se débarrasser de ses encombrants parrains, les banques qui fournissent et conservent le sous-jacent en monnaie souveraine de la « réserve ». La déconnexion entre les monnaies souveraines de la réserve et la masse des Libras sera donc une étape incontournable.

La couverture de la Libra s’éloignera de la règle auto-proclamée des 100% pour plusieurs raisons.

Raisons de rentabilité : si la « nouvelle monnaie » se contente d’être un « stable-coin », elle en suivra le sort, or, les quelques « stable-coins » lancés sur les marchés ne sont pas des succès. De plus, s’appuyer sur les monnaies souveraines réduirait les profits de « seigneuriage » attendus par les initiateurs de la Libra.

 

Mais il y aura des raisons plus « stratégiques » : à reposer sur les monnaies « souveraines », la « nouvelle monnaie » passerait en fait sous leur contrôle : rien n’obligeant les banques en question à l’approvisionner en réserves complémentaires. Pire, la « réserve » constituée serait dépendante de la conservation des banques traditionnelles, lesquelles pourraient en prendre le contrôle….

 

Enfin, se trouvent des raisons techniques : plus nombreuses seront les transactions en « nouvelle monnaie » et plus il sera difficile d’en suivre l’exacte couverture. Conséquence : des décalages se produiront entre les besoins de « nouvelle monnaie » et sa disponibilité ; entre la « réserve » et le montant total des Libra en circulation. La contrainte de réserve à 100% deviendra un point de blocage et justifiera les décalages.

Ajoutons que si la « nouvelle monnaie » est performante, elle sera demandée. La multiplication des demandes dans un univers de 1,5 milliards d’agents économiques, dont des demandes de très petits montants, provoquera des contraintes de rapidité informatique. Ne pas fournir la monnaie sous prétexte de délais dans le traitement des versements en monnaies traditionnelles conduira à créer la « nouvelle monnaie » en anticipant l’attestation du renforcement de la Réserve par les apports de « monnaies traditionnelles ».

 

Il faut aussi tenir compte des risques d’insuffisance locale de monnaie nouvelle : si une zone est déficitaire dans ses échanges avec une autre, ou bien on admet que les agents de la zone excédentaire prêtent aux agents déficitaires les actifs qu’ils ont accumulés en nouvelle monnaie. Ou bien, les agents déficitaires apportent à la « réserve » des actifs dans les monnaies anciennes en contrepartie de l’émission de nouvelle monnaie.

 

En conclusion, la couverture à 100% a tout d’une jolie manœuvre. Il ne pourra y avoir de démarrage de la Libra sans cette sécurité apportée à la Réserve. En cas de succès, la couverture à 100%.

Renversons le propos : la Libra ne pouvait pas avoir la portée disruptive que ses initiateurs lui confèrent, sans être détachée, nettement, fortement de toutes les monnaies dites souveraines.

 

 

 

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