Monnaie et technologie

Les trois articles "A l'ère digitale, qu'est-ce que la monnaie" paraissent dans le Huffington post.

La première partie est accessible en suivant ce lien. Et celui-ci pour le Huffington Québec: 

Pour la seconde, suivre ce lien, et, pour une lecture sur le Huffington Québec sur ce lien

Enfin, vous trouverez la troisième sur le Huffington post et sur le Huffington Québec en suivant ce lien.

A l’ère digitale, qu’est-ce que la monnaie ? Première partie

 

On n’aurait pas ajouté « à l’ère digitale », la question aurait été « fusillée » à peine émise ! La monnaie fait partie des évidences économiques. Ses caractéristiques sont connues depuis, dit-on, qu’Aristote a bien voulu s’y intéresser. Tout le monde l’a rencontrée depuis les puissances économiques de ce monde jusqu’au SDF du coin de la rue dont la sébile doit se remplir de pièces de monnaie. La messe est donc dite depuis longtemps. C’est pourquoi on a pris la précaution d’ajouter « à l’ère digitale » !


En introduisant cette nuance a-t-on déplacé le problème de la nature de la monnaie ou modifié les raisonnements qui conduisent à la définition de cette nature ? Si la nature de la monnaie fait partie comme on l’a souligné plus haut des évidences économiques en quoi « l’ère digitale » permet d’introduire un questionnement ? Ou bien, il faudrait admettre que la nature de la monnaie, telle qu’elle est aujourd’hui définie, soit contingente. Elle serait relative à certains évènements, à certains systèmes de pensée, voire à certains états de la technologie et de la connaissance scientifique.

Les lignes qui suivent se posent donc comme une pensée sur cette question « à l’ère digitale, qu’est-ce que la monnaie » ?


Repenser la monnaie ?


Avant d’arriver à l’ère digitale, la revue des idées qui portent la monnaie ou gravitent alentour, présente une difficulté : penser la monnaie d’hier avec les idées de la monnaie d’aujourd’hui parait une entreprise aussi vaine que de penser l’astronomie chaldéenne avec les idées de l’astrophysique contemporaine.

En fait, de nombreux historiens ou observateurs de la vie sociale, cherchant les origines ou s’efforçant de montrer une « universalité » utilisent le vocable «monnaie » dans le contexte de sociétés où les transactions commerciales sont infinitésimales et, quand elles ont lieu, relèvent davantage du domaine de la diplomatie et du religieux que du domaine commercial et privé. On n’hésite pas à parler de monnaie, comme si la nature des transactions et leur place dans la société concernée n’avait pas d’effet sur la nature de cette dernière. Quelques historiens ont conféré à quelques monnaies d’il y a très longtemps, les noms prudents de paléo-monnaies, de proto-monnaies etc.


Dans la foulée de ces « extensions » du domaine de la monnaie, on peut lire parfois que les objets utilisés comme « monnaies » ont tous en commun de n’avoir aucune utilité…. Sans que la question de l’utilité soit adressée : qui dit qu’il y a ou non utilité ? L’observateur ou l’observé ? Cette assertion est si peu pertinente qu’il n’est pas rare de lire dans de nombreux manuels, récents ou anciens que « les premières monnaies ont été des marchandises répondant à un besoin répandu » !

Décidément la nature de la monnaie est complexe ! Il faut ajouter que les monnaies, y compris les plus antiques sont jaugées selon des trois fonctions identifiées par l’illustre Aristote (qui n’a pas toujours été très heureux dans ses idées scientifiques : grâce à lui et jusqu’à Kepler, l’Occident a regardé le soleil tourner autour de la terre). Depuis que la monnaie est l’objet de pensées, on ne cesse de rappeler que la monnaie comporte trois fonctions comme Aristote l’avait si bien dit : instrument de valorisation, de conservation de valeur, et de transaction.


Quelques originaux ont, un temps, imaginé qu’il y en avait quatre, mais, la tradition étant la tradition, la trinité monétaire a triomphé. Ceci conduit directement à la remarque suivante : si la trinité monétaire aristotélicienne a tenu jusqu’à nos jours, y compris sous les cieux musulmans, n’est-il pas étrange sinon audacieux que de poser la question « qu’est-ce que la monnaie ? ». Quand on connait l’évolution fantastique de la pensée monétaire, de sa pratique et des technologies monétaires depuis Aristote, quel sens cela a-t-il de s’interroger sur les trois fonctions. N’ont-elles pas « tenu » 3000 ans ? N’ont-elles pas été le support d’une pensée économique en progression constante dans sa scientificité et sa pertinence depuis près de 500 ans.


Pareilles remarques nous renvoient à la fiabilité de l’astrophysique aristotélicienne ! Et nous renvoie aussi au fait que la science est faite de la mise en cause de systèmes qu’on croyait universels et définitifs. Repenser la monnaie n’est pas sacrilège. En revanche, mentionner un changement technologique considérable, en précisant: « à l’ère numérique » invite à accélérer le mouvement !


Penser la monnaie est-ce penser l’état des technologies ?


On peut lancer ce travail de « repensée » en usant d’une boutade : « On ne peut pas penser plus loin que la technologie dans laquelle on baigne ». Certaines idées peuvent voler au-dessus des plus belles têtes, si leur concrétisation ne se peut faire parce que la technologie utile n’est pas disponible ces idées n’avanceront pas. Le papier-monnaie est inventé en Chine bien avant qu’il n’apparaisse en Europe, pour la simple raison que les technologies relatives à la fabrication du papier étant opérationnelles, le papier y était couramment disponible. La généralisation de la monnaie scripturale n’aurait pas été concevable sans l’informatique et avec elle l’apparition de la banque moderne. L’explosion des techniques financières contemporaines, dont celles qui relèvent du High speed trading et de la mise en œuvre de robots dotés de capacité de calculs algorithmiques, sont le sous-produit direct de la mise en ligne globale et massive d’ordinateurs à la puissance de calcul considérable et de l’interconnection quasi-généralisée des réseaux informatiques.


Cet univers-là, l’univers digital, est-il neutre à l’égard de la monnaie ? Ne porte-t-il pas atteinte à l’antique conception aristotélicienne ? Peut-on imaginer qu’il en fasse exploser les composants comme les savants se sont ingéniés à casser les atomes et à les recomposer en d’autres éléments ? Avant d’envisager une révolution anti-aristotélicienne, ne faut-il pas revenir sur la « nature » de la monnaie.


 Ce faisant, il faudra insister sur le fait qu’elle est le plus souvent définie par ce « qu’elle peut faire » (les trois fonctions) et non comme le serait une « monnaie en soi », un être de la monnaie. Pour caricaturer, se contenter d’une définition « fonctionnelle » devrait conduire à  penser que chaque fois qu’un bien matériel ou immatériel est capable d’assumer les fameuses trois fonctions, on se trouve en face d’une manifestation de la monnaie.  Inversement, ne serait pas monnaie, quoique l’apparence puisse le laisser penser, un billet de banque dans un univers inflationniste de type « Hyperinflation allemande ». Enfin, serait-il une monnaie, le billet de banque qu’un explorateur sortirait de son portefeuille pour s’offrir quelques denrées alimentaires dans la forêt amazonienne auprès d’une famille indienne isolée depuis plus de cinq siècles ? Pourquoi, perdrait-il sa qualité de monnaie, ici, dans cet univers alors qu’à quelques encablures, on tuerait son porteur pour le lui voler ? Faut-il alors imaginer qu’à s’en tenir aux trois fonctions, on rate quelque chose sur la nature de la monnaie.


En somme si cette façon de définir la monnaie était abusive, quand dirait-on qu’il y a monnaie, quel serait son utilité et surtout, quel outil viendrait s’y substituer ? S’agirait-il d’un outil ou d’un moyen de s’en passer ?

 

Troisième partie : la monnaie entre technologie et confiance


La monnaie, un complément ? Un outil pour faire la soudure ? Si la monnaie ne vaut, pour solder les comptes, que si elle recueille confiance et croyance, pourquoi et comment peut-elle émerger et par quel miracle a-t-elle pris pareille importance dans les sociétés modernes par opposition à la compensation directe des dettes et des créances? Pourquoi n’est-elle pas restée au niveau de ce complément qu’on a évoqué ? Pourquoi s’est-elle systématiquement imposée, pour chaque transaction ou à peu près, quelle qu’en soit la taille ou la nature ? Une même monnaie couvrant les besoins en cash pour les pourboires dans les cafés et l’apurement des journées du High speed trading ! A cette question, il faut ajouter : quelles contraintes technologiques ou sociétales ont conduit à cette situation où des opérateurs spécialisés se sont attribués et la fabrication de la monnaie et sa circulation.


La monnaie entre apogée et révolution

La réponse tient en ce qu’elle a évolué partant d’un socle novateur au XVIIème siècle, sous la forme du billet de banque, et devenir un moyen remarquable pour oublier le temps et l’espace, une technique absolue, universelle, intemporelle et, pour le mieux, impersonnelle. La monnaie moderne, en quelques périodes qu’on l’utilisera, emportera l’abstraction de l’échange, sa désincarnation ou, plus justement, sa déréalisation.

Les monnaies telles qu’elles ont été améliorées et raffinées pendant des siècles passant par le billet de banque puis par la monnaie scripturale, passant par l’émission privée pour en venir à l’émission souveraine ont réussi à abolir temps et distance dans les transactions en rendant le paiement, c’est-à-dire la compensation des dettes et des créances, simultané aux transactions,  instantané en tant qu’extinction du rapport débiteur-créancier. L’idéal de la conception classique de la monnaie soit : à chaque transaction son paiement, n’aura été atteint qu’avec la naissance de la monnaie scripturale. En équivalent financier : la  cotation continue l’a emporté sur la cotation périodique. La monnaie est devenu la base de la pyramide des moyens de paiement c’est-à-dire des techniques de compensation des dettes et des créances quand auparavant elle en était le sommet: le dernier moyen de paiement requérable après tous les autres.

Faux concept, celui de réalité de la monnaie s’est longtemps protégé en se cachant derrière un autre faux concept, celui de monnaie souveraine. Avec  l’avènement de la monnaie scripturale, il est devenu rapidement difficile de penser la monnaie comme une chose même si la plupart des agents de l’économie ont toujours eu du mal à penser cette monnaie pour ce qu’elle est : un rapport de créancier à débiteur. Cette difficulté de penser a ouvert la voie à cette conception de la monnaie comme une émanation du souverain via sa « Banque Centrale » : la monnaie n’était pas tangible mais placée sous l’autorité de la Banque centrale, comme au bon vieux temps de la monnaie-or émise sous l’autorité des souverains lydiens, et recouvrait une réalité monétaire « au-delà de la dématérialisation ».

Il est vrai que le souverain conférant à sa monnaie de pouvoir exercer ses vertus compensatoires sur son espace de pouvoir a ainsi aboli les distances entre commerçants. Un habitant de Saint Pierre et Miquelon ne doute pas qu’un paiement en chèque tiré sur une banque française au profit d’un Parisien soit crédible. Le parisien ne doutera pas que ce chèque est recouvrable comme, banalement tout billet de banque émis par la banque centrale. Plus tard, les unions économiques et monétaires ont aboli la contrainte de l’espace national du pouvoir pour le remplacer par un espace plus large et ainsi de suite. Pour autant, la monnaie doit dans l’esprit de ses utilisateurs être rattachée. A l’Etat, à la Banque Centrale, à une quelconque autorité de ce genre, mais surtout pas abandonnée.

L’ère digitale contre la monnaie « classique »

Les technologies nouvelles issues de la combinaison de l’internet et des capacités de calcul des ordinateurs provoquent une formidable mutation des technologies de l’information, de son authentification et de son traitement. Elles portent l’annonce que le couple confiance-croyance va évoluer dans une autre dimension faisant revenir la monnaie à ce qu’elle est essentiellement, un moyen complémentaire dans le déroulement d’une relation entre créancier et débiteur.

La « révolution digitale » autorise maintenant la compensation des dettes et des créances en toute simultanéité et instantanéité, sans recourir à la monnaie, si ce n’est, en dernier ressort, comme complément véritable. De fait, la capacité de calcul des grands ordinateurs doit, dans peu de temps, leur permettre de tenir à jour, instantanément l’état des dettes et des créances des différents agents de l’économie et, partant de procéder à leur compensation en continu. C’est donc une monnaie « digitale » qui se profile et qui va renverser la conception de la monnaie telle qu’elle émergea avec l’apparition du Billet de Banque au XVIIème siècle. Cette monnaie digitale comportera une double caractéristique : elle sera « peer to peer » et elle sera universelle.

A cette vision « digitale » on pourrait objecter qu’il est très présomptueux de présumer que sont homogènes l’ensemble des échéances de l’ensemble des dettes et des créances de l’ensemble des agents dans le monde et que, par ailleurs, il est illusoire de penser que la diversité des systèmes monétaires et des devises puisse être abolie d’un coup de baguette « digitale » grâce aux grands ordinateurs et à la mise en place d’un Big data monétaire. Cette objection est bien fondée si on suit la conception traditionnelle de la monnaie. Et il est intéressant de relever que loin d’imaginer une révolution monétaire les « inventeurs » des monnaies digitales s’ingénient à réinventer l’or.

C’est ainsi, qu’après qu’on a assisté à la désincarnation de la monnaie, l’ère digitale se manifeste par l’apparition de « monnaies digitales » dont le bitcoin fait partie. Elle présente par rapport aux vieilles monnaies une différence de taille : il faut les considérer non pas comme d’abord et avant tout des moyens de solder les transactions mais comme des techniques de « pricing » au sens transactionnel du terme c’est-à-dire d’universalisation des valorisations, par opposition aux particularismes locaux ou techniques découlant des caractéristiques sociétales et technologiques de la monnaie. Ils autorisent la compensation des dettes et des créances, indépendamment des devises, des zones monétaires, et des souverainetés.

L’ère digitale de la monnaie signifiera la disparition de la monnaie telle que fabriquée, diffusée et gérée par les organes et institutions qui avaient accompagné la naissance des monnaies modernes : essentiellement les banques. L’émission monétaire quitterait cet univers pour celui de la masse des agents économiques individuellement. L’émission de publique deviendrait privée.

Simple changement ou révolution économique ? C’est dans la réalité toute l’économie bancaire et financière qui serait secouée. L’essentiel des revenus des banques leur vient de leur haute main sur la circulation de l’argent c’est-à-dire la compensation des dettes et des créances. Plus complet et total est ce contrôle, plus les banques en tirent la capacité de prêter, sans contrainte, sans frein. L’ère digitale augmenterait fortement ce qu’on nomme « les fuites » dans le système bancaire et poserait une entrave à leur liberté de création monétaire, mettant en cause par voie de conséquence l’existence des banques qui ne parviendraient pas à s’adapter à ce gigantesque choc, bien plus lourd que les mesures prises pour les contraindre à renforcer leurs capitaux propres et, ce faisant, limiter leur capacité de création monétaire.

L’ère digitale décidément, risque de bouleverser toutes les conceptions qui gravitent autour de la monnaie.

 


A l'ère digitale, qu'est-ce que la monnaie? Seconde partie

 Lorsqu’on lit que la monnaie assume les trois fonctions aristotéliciennes, il est bien rare qu’on lise que l’une est prédominante sur l’autre. Si on émet cette assertion: « la monnaie est fondamentalement l’instrument qui permet aux transactions de se faire », qui est la conviction d’à peu près tous les commentateurs, peut-on considérer que les deux autres fonctions sont secondes ? Ce qui revient à proposer ceci que la fonction de conservation de valeur n’a de sens que pour les transactions futures et les espoirs indifférenciés qu’elles entretiennent. La fonction d’étalon de valeur n’a de sens que pour sécuriser les transactions présentes et en cours. Ce serait donner une importance cardinale à la fonction  « transaction » ?


La fonction « transaction » est la fonction monétaire essentielle


Qui dit que la fonction transaction est première et non pas dérivée ou seconde ? La fonction valorisation n’est-elle pas première ? C’est elle qui légitimerait que la monnaie serve aux transactions. C’est d’elle seule que dépendrait la capacité de la monnaie à ménager le futur en conservant la valeur. Belle conservation de valeur que cette monnaie dont on sait que la valeur d’aujourd’hui est plus grande que la valeur que la monnaie de demain. Le vieil adage, prudent et matois « Un tien vaut mieux que deux tu l’auras » a précédé l’idée que sur le plan actuariel, 100 euros aujourd’hui valent plus que 100 euros demain et encore davantage s’il s’agit d’euros après demain. Poser au premier plan la fonction de valorisation comporte beaucoup de risque.


La monnaie est une unité de compte, entendra-t-on en réponse, la valeur est ailleurs : c’est confondre les choses que de penser que la monnaie et la valeur des biens et des services ont quelque chose à voir ensemble. La monnaie sert d’unité de compte, elle exprime les rapports que les choses, les biens, les services ont entre eux. Ces rapports naissent pour autant que les hommes émettent des désirs et arbitrent entre la variété de ces derniers et la disponibilité des moyens de les satisfaire pour enfin les harmoniser dans un langage commun.


C’est bien ainsi qu’il faut comprendre la fameuse histoire des bœufs en tant que monnaie pour les romains. Cela a donné le mot « pécuniaire » en français. Quand on est impécunieux, on n’a pas d’argent, donc pas de monnaie. Evidemment les Romains ne s’échangeaient pas des bœufs pour régler leurs dettes. On ne « pensait plus bœuf » quand on fixait la valeur d’un bien. On pensait étalon de valeur et on réglait en sesterces ou mieux en aureus. C’est-à-dire en monnaie métallique. Unité de compte ? Il faut aussi penser au Franc, terme utilisé en France concurremment avec la Livre, l’un et l’autre longtemps demeurés des unités de compte parfaitement abstraites : jusqu’à la création du Franc monétaire sous Napoléon point de pièces de monnaie en Francs et l’écu qu’on créditait en compte était enregistré en tant que livres…..


On pourrait continuer mais on n’échapperait pas à cette remarque: jamais la monnaie n’a été pensée en dehors des processus d’échange et de transaction. Ses deux autres attributs sont seconds et dépendants : ils ne lui sont pas essentiels.


Faut-il pour autant en conclure que la monnaie est essentielle au débouclement des transactions ?


Payer sans monnaie


Il faut faire un peu d’histoire et chercher quelques exemples : dans les foires de champagne au Moyen-âge, les fameuses foires où se traitaient des affaires considérables entre marchands, producteurs et banquiers, l’or aurait dû couler à flot. Or, les foires ne roulaient pas sur l’or. Moins on l’utilisait, mieux on se portait. Il était rare. A la fin de la foire, on apurait toutes les dettes et les créances qui étaient nées des transactions qui s’étaient nouées pendant ce temps. Seul le solde était réglé en monnaie… mais pas toujours. Est-ce à dire que les marchands se rendaient à la foire avec pour seule « monnaie », du papier et de l’encre ? bien sûr que non, ils venaient avec de l’or naturellement et d’autres monnaies. Par sécurité. Pour assurer la liquidation de leurs comptes au cas où ils viendraient à être débiteurs au sortir de la foire ; pour le cas où la compensation de l’ensemble de leurs transactions aurait finalement laissé un solde à leur charge. La monnaie d’or ou d’argent n’était donc pas rendue disponible pour payer et opérer le règlement des transactions les unes après les autres. Elle n’intervenait que pour solder les comptes. On payait sans monnaie. Les transactions quotidiennes d’achat et de vente de marchandises se réglaient en « monnaie privée » c’est-à-dire en lettres de change compensées en fin de foire. La monnaie servait à régler les soldes. Avec la monnaie : on soldait, on ne payait pas.

Faut-il venir plus près et penser aux méthodes des cambistes : cotations en continu et cotations périodiques.  C’est exactement la même problématique : les séances de bourse doivent-elles se dérouler paiement contre transaction, ou paiement en fin de séance ? Et dans ce dernier cas, qu’est-ce qu’une fin de séance ? Peut-on imaginer des séances qui s’apurent fin de journée, fin de semaine, fin de mois ou d’année ? On sera tenté de dire que plus lointaine est la séance de compensation finale, moins grand est le besoin de monnaie. Ou, ce qui est une autre façon de le dire, plus faible est le rapport entre volume monétaire des transactions et volume monétaire de liquidation.


 Le temps de la monnaie


Liquidation ? Liquider. Solder. Tout serait-il là dans ces mots et dans celui, abstrait, de liquidité. Pour parachever la compensation des dettes et des créances, il faut des liquidités. Ce qui signifie a contrario que la monnaie n’est pas indispensable pour payer. Elle n’intervient que parce que l’apurement des transactions s’inscrit dans la durée. Elle est d’autant plus nécessaire que cette durée est brève. Dans un univers de confiance absolue, on a le temps d’attendre. C’est aussi un univers où le temps n’est pas valorisé. Inversement, dans un univers où le temps « vaut de l’argent », on n’a pas le temps et l’exigence de liquidité s’accroît. Valoriser le temps, c’est accroître, l’exigence de liquidité.


On en vient ainsi à cette idée que la monnaie, au sens strict du terme, celui des économistes traditionnels, n’est pas intrinsèque aux transactions et que ne servant pas à payer, mais à solder, elle est un complément… Que celui-ci soit nécessaire ou non est une autre question. Il se peut qu’il ne soit utile que dans des conditions technologiques ou sociologiques données. Il se peut aussi qu’il ne soit pas utile du fait même d’autres conditions technologiques ou sociologiques.


Dans un univers où le temps ne compte pas, les créances finissent pas s’équilibrer quels que soient les obstacles qui s’y opposaient auparavant : distances physiques, langages différents, formules commerciales hétérogènes, distorsions dans la codification des comptes, etc. … Les termes du paiement s’abolissent et les écarts qu’ils créaient disparaissent. Point n’est besoin de monnaie, puisque le besoin de liquidité s’évanouit. La monnaie, au sens traditionnel est donc bien seconde sur le plan économique quoiqu’il en soit des intentions des parties prenantes à la création monétaire : le souverain et les banques. Outil de la liquidité, son utilité surgit une fois que toutes les compensations possibles ont été opérées, lorsqu’aucun autre moyen de représentation de ces soldes n’est disponible : si les conditions «mentales» et « technologiques» permettent de se passer de la monnaie des Etats ou des banques, alors, la liquidité elle-même pourra se passer de l’outil monétaire.


Prochain article : la monnaie entre confiance et technologie

 

 

 


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