Henri Yves Cazin, Paris et ... Ailleurs à Paris

 

Un ami qu’on rencontre, comme ça, par hasard, dans une de ces très longues rues de Paris (elles ne sont pas nombreuses), la rue Cardinet. Et on parle. De photos, de documentaires, de l’art qui se fait, des Français qui ne sont pas foutus de soutenir leurs propres artistes mais qui préfèrent acheter à l’extérieur. Et les artistes français qui ont l’impression d’être abandonnés. On parle et puis, il me dit, « tiens, puisque les artistes français auxquels on ne pense pas vous intéresse, j’en ai un, il vous intéressera, en plus il est sympathique, mieux, il ne se prend pas la tête, ce n’est pas Helmut Newton, ce n’est pas Depardon non plus, mais…et puis tiens, ça ne sert à rien de discuter, il faut voir, je vous envoie de petits opuscules qu’il a fabriqué lui-même, vous verrez ! C’est ça qu’il faut faire, voir ce qu’il a fait ce photographe pas très connu ».

 

On se sépare. Je n’aurai évidemment pas les « opuscules ». C’est toujours comme ça. On se croise. On se promet des tas de choses. Et la vie reprend le dessus. Chacun va de son côté.

 

Pas de bol ! Ce n’est pas ça qui se passe. Mon ami a pensé à m’envoyer l’opuscule. Mieux, il en a envoyé trois. Incroyable ! Les gens se mettraient à faire ce qu’ils disent ! Trop fort, comme ils disent les jeunes.

Et il avait raison de me parler avec chaleur et amitié de ce photographe que je ne connaissais pas. Lâchons le nom : il s’agit d’un monsieur d’un bel âge (pas loin du mien) du nom de Henri Yves Cazin.

 

Les opuscules étaient splendides. Il faut cependant, par honnêteté intellectuelle dire que je suis parisien de naissance, de vie, de conviction et de famille. Or, les photos de Henri Yves Cazin (on dira HYC : c’est plus court !) sont pour l’essentiel des photos de Paris. Il y a bien des photos de Montreuil, des photos de Saint-Ouen… mais c’est quand même un peu Paris ces banlieues-là, comme Neuilly ou Levallois. Si Haussmann revenait, il n’hésiterait pas, il annexerait. Donc ce sont des photos de Paris.

 

Puisqu’on est dans les précautions scripturales, on devra dire qu’il n’est pas le seul photographe de Paris. On en connait d’autres et pas de tous petits. Avant tout le monde, il y a Atget. Mais c’est un Paris bizarre. Il n’y a personne. Il y a ceux de l’entre-deux guerres, les Tchèques, les Hongrois, les Slovaques qui débarquaient à Paris et qui en tombaient amoureux à ce point qu’ils le photographiaient dans tous les sens. Après-guerre, on a les amerloques qui draguent à Pigalle et les Suédois et aussi les Français…

 

On s’en fiche. HYC, photographiait Paris à fond la caisse, dans les années 60-80. Il n’a pas toujours pu prendre toutes les photos qu’il aurait voulues. Il fallait vivre. Gagner son pain et son beefsteak. Tant pis. Ce qu’il a pris a été bien pris. Essayons de résumer des milliers de photos : Paris, à Paris les gens, les gens. C’est simple. Noir et blanc. Pris parfois à la volée. Parfois, il s’est installé et a pris une photo comme on doit faire quand on est sérieux.

 

Souvent, il a volé des images. Des faces hilares. Des vieilles ridées comme des pommes. Un peu de misère (mais dans les années 70, la misère à Paris a encore ce charme fou qui faisait vibrer les Américains). Tout un opuscule, justement nommé « Travailleurs, travailleuses » fourmillent de notations, de tableaux de la rue, de scènes drôles et aussi de scènes très graves. « P’tit Claude » à la trogne de parigot, sceptique (on m’la fait pas à moi), rigolard, bosseur. Le rémouleur existait encore sans risquer sa vie à traîner ses instruments au beau milieu des rues. Et les marchandes de quatre saisons. Et les ateliers où on bossait sans se trop se soucier de l’environnement (L’UE n’avait pas encore créer le droit au logement opposable pour les lapins). Parmi toutes ces photos de « travailleurs, travailleuses », l’une, le 1er mai 1970, la manifestation de la CGT, un homme cravaté, jeune, moustache et cheveux brossés, très sérieux, c’est une belle manifestation pour une grande chose, le travail : on ne vient pas pour gueuler ou casser. Mais aussi, il y Marie-Thérèse qui vous attend devant sa boutique de remmaillage. Elle va disparaître avec les collants « dim ». Elle ne le sait pas encore.

 

Comme vont disparaître les restes de ces bâtisses branlantes des fortifs. On finit le périphérique. Levallois, Asnières, Clichy vont bientôt être boutées hors de la capitale, enfin ceinturée d’une tranchée protectrice. Qu’ils y reviennent les Prussiens, on les attend ! HYC est là, témoin attristé de la mort des petits ateliers. Les réparateurs de bagnoles, les carrossiers, les mécaniciens pour vieilles bagnoles, tout ça va être cassé, pilonné, détruit, envoyé à la décharge. HYC, essaie de saisir ce qui n’est pas encore totalement démoli. Il montre des poutrelles comme des ossatures. On a enlevé la viande dans ces abattoirs à vieilles maisons. Chaises pour enfants, fils électriques qui tissent des toiles dans le ciel, un vieux monsieur à béret qui erre dans une cour ravagée, escaliers qui continuent de monter alors qu’ils ont perdu leurs paliers.

 

Et Saint-Ouen ! Quand le marché étalait ses puces. Des trognes, des savates déglinguées, des cartons qui débordent de n’importe quoi… On ne sait plus, aujourd’hui, dans notre monde de 0 et de 1, qu’il y avait des choses, des objets, des machins qu’on pouvait saisir de ses doigts, soupeser, gratter et essayer. Les photos de Saint-Ouen, ce sont des morceaux de vie où la vie s’accroche, se déglingue et parfois rampe. Une vieille femme, une romanichelle (pas une Rom) sûrement, qui sourit à la cantonade, trois types qui essaient d’être debout, un déballage de chaussures en toutes formes et tous genres qui ont pour seul point commun d’avoir été porté par des centaines de pieds !!!

 

 

J’aimerais continuer avec les photos de Pigalle, de fêtes à Paris, de promenades… toujours de belles photos. J’aimerais que HYC, parviennent jusqu’au regard de regardeurs français. J’aimerais que quand on a la chance d’avoir des Vivian Maier sous la main, on s’abstienne d’aller les chercher à 6000 kilomètres.

 

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