Thierry Baumgarten, Chambre sourde

 

 

 

Un livre : Chambre sourde

 

Jacques Flament Editions

 

Jacques Flament est un éditeur compulsif-obsessionnel, non violent. Un de ceux qui ne peuvent pas s’arrêter de faire savoir au monde qu’il est des écrivains, des peintres, des photographes qui viennent les uns après les autres ajouter leurs pierres à l’édifice humain. Il est de ceux qui croient encore au papier, au toucher, au plaisir de caresser les pages d’un cahier ou d’un livre autant qu’à celui de le lire, de le voir simplement.

 

Jacques Flament a commencé une belle entreprise : donner à voir et à toucher des livres de photos. ils sont courts, pour ne pas tomber dans le grandiloquent, ils sont légers pour pouvoir les lire dans n’importe quelle situation, leur taille, modeste, est celle d’un grand livre de poche présenté en format « paysage », le regard ne se perdra pas et les histoires se dérouleront comme dans un vrai livre d’images.

 

Les trois livres que je chroniquerai comme je l’aurais fait d’une exposition sont

 

-        Chambre sourde de Thierry Baumgarten

 

-        A tir(e)d’ailes de Bénédicte Loyen

 

-        Dans mes yeux l’Amérique Michel Lurigneux.

 

 

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Chambre sourde

 

Thierry Baumgarten

 

L’auteur propose un thème. Celui d’une non-rencontre entre un homme et une femme, un échec dans un face à face stérile, une douleur née de cette fêlure, de ce lien qui ne s’est jamais noué, comme ne se sont jamais rapprochées les lèvres de leur baiser.

 

A le lire de près, on se souvient du « parc solitaire » de Verlaine et de sa tristesse appesantie de l’odeur lourde des feuilles qui pourrissent, couleur sépia, dans des lueurs à la Watteau.  Mais ici, les temps ont changé, les ombres qui passent sont plongées dans un univers noir et blanc, sombre et hurlant de lumière, flou et précis.

 

Il y a deux lettres, l’une qui commence le livre et celle qui le clôt. Deux interlocuteurs, le premier masculin, le second féminin. Deux vraiment ? Entre l’écrit et l’image, ne voit-on pas que s’est glissé ce fort sentiment de déchirure. Déchirer, n'est-ce pas séparer par force un en deux parties au moins. Ce petit livre n’est-il pas celui d’une souffrance intime, d’un seul être qui balance entre ce qu’il a rêvé et ce qu’il n’a pas tenté, entre ce qu’il aurait souhaité et qu’il n’a pas eu la force de vouloir. Trop tard ?

 

La beauté de l’histoire est là : illustrée, pour être mise en lumière, les photos qui s’alignent en montrent les zones d’ombre. L’histoire qu’on devrait nous raconter, l’incompréhension de deux êtres qui s’interpellent par de là les photos, change pour une autre histoire, celle d’une plongée dans les tréfonds d’une conscience, des désirs et des échecs.

 

On trouve chez l’auteur de ce court livre d’images un romantisme noir, pareil à celui qui a éclos dans la Mitteleuropa contemporaine. Pareil aussi au réalisme sombre et violent des Japonais des années 60. Art du flou à l’opposé des grandes traditions françaises, art du mouvement par opposition à la photo américaine, art des grandes traces du noir et du blanc.

 

Thierry Baumgarten a intégré toutes ces influences et se situe dans des univers pareils à ceux d’Ackermann, Schtrömholm ou de jeunes photographes, Alexia Monduit, Erwan Morere, Yusuf Sevincli.

 

« Chambre sourde » alterne les images complémentaires ou, au contraire, franchement opposées. Statue d’une vierge sulpicienne au visage explosé de lumière en contraste avec la trace d’un corps, d’un visage ou d’un baiser, plongés dans une obscurité où la clarté émerge comme une sorte de graffiti. Immeubles dans le lointain dont l’image troublée appelle à s’interroger sur les hésitations de la mémoire : ils font face à une photo où le doute s’installe entre ombre projetée et ombre révélée. Petite fille, gaie et rieuse qui court vers une salle où, dans l’ombre, sont à peine visibles deux personnages peut être enfantins. Comme s’ils regardaient la projection d’un film sur un mur de briques.

 

Les photos sont belles et profondes.

 

Le livre est bien équilibré et porte à penser et à rêver.

 

Il faut l’acheter absolument : 20 euros, ce n’est rien pour un travail sur lequel on reviendra sans cesse jusqu’à ce que les ombres du parc solitaire aient dit tout ce qu’il y avait à dire.

 

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