12 contributions sur le Bitcoin

La plupart de ces contributions sont parues dans les colonnes du Huffington Post France et ont été reprises par le Huffington Québec. Elles se sont étalées sur plus de 6 mois. On les retrouvera sur ces sites en reprenant les titres de chaque article. Cette reprise se déroulera sur 12 semaines. 

Cette réflexion sur les monnaies cryptées est un des éléments d'un livre rédigé par Pascal Ordonneau, à paraître fin octobre 2017 aux Editions SEFI Franel: "de l'idéal bitcoin à la réalité blockchain" qui  retrace et caractérise les mouvements et constructions autour du cryptage de données et d'une nouvelle "révolution internet". 

1. Monnaie sans banque : une révolution qui pointe ?

2. Les monnaies cryptées vs monnaies traditionnelles

3. Or numérique et or métallique

1. Monnaie sans banque : une révolution qui pointe ?

Depuis l’Islande jusqu’à Chypre, depuis Los Angeles jusqu’à Vienne, les banques ont été violemment secouées : cause de la crise la plus grave depuis celle de 1929, elles ont ruiné des Etats et leurs propres clients. Elles se trouvent aujourd’hui mises en accusation, qu’elles aient été prudentes ou non. Celles qui avaient bien géré leurs situations se sont vues rattrapées par des compromissions dangereuses. Celles qui se sont effondrées ont coûté de fortunes à leurs concitoyens. Elles sont toutes mises en cause, psychologiquement, socialement, économiquement. Quant à leurs dirigeants on les accuse de s’être servis abondamment, d’avoir couvert des politiques scandaleuses de bonus mirifiques et de n’avoir montré qu’éthique vasouillarde ou fausse ingénuité : « ils ne savaient pas » ou « découvraient, mais un peu tard » que leurs subordonnés étaient de vrais sales types soucieux de leurs propres intérêts, peu concernés par le sort réservé à leurs clients.

Rendez l’argent !

Dans ce contexte, étonnez-vous que le monopole des banques en matière monétaire soit contesté voire radicalement mis en cause. De tous côtés déferlent des propositions tendant à rendre la monnaie au peuple, aux nations, aux organisations financières internationales. On ne veut plus des banques et de la vision édénique d’un certain libéralisme qui prétendait que de leurs activités de crédit autorégulées par le marché ne pouvait sortir que de la bonne monnaie. Aussi, entend-on de plus en plus haut et fort ce cri un peu étonnant, adressé aux banques et aux pouvoirs publics : « rendez l’argent ! ». Traduit dans la langue des économistes cela signifie que le pouvoir monétaire, lorsqu’il est placé entre de mauvaises mains, ne donne que de la mauvaise monnaie.

Rendez l’argent ? Mais à qui s’interrogent les économistes effarouchés. Au peuple, s’entendent-ils répondre comme si on avait rétropédalé vers les diverses révolutions du XIXème siècle. Vieille revendication depuis que la monnaie n’est plus uniquement frappée dans du bon or, loyal et franc et depuis que le billet de banque a rapproché les citoyens de sa fabrication. Revendication réinventée et qui prend des formes très diverses, depuis les formulations les plus « sociétales » où l’humain domine jusqu’aux formules qui renverraient les algorithmes du speed trading au niveau du fameux jeu de Pong, ancêtre de tous les jeux vidéo.

Les trois ambitions de la monnaie sans banque

Trois ambitions se croisent et, pour le moment, ne se rencontrent pas vraiment. La première est celle qui veut en finir avec toutes les intermédiations. L’Homme doit pouvoir parler avec qui il veut, commercer, participer, projeter sans qu’une autorité se prétende habilitée à réguler, organiser, permettre, interdire, surveiller et donc fliquer. Elle est célébrée sous le vocable : « peer to peer », « pair à pair » où « pair » prend son sens le plus noble. On entend ici et là que les mânes de Thoreau et d’Emerson sont convoquées sur le berceau d’une monnaie qui ne devra rien à personne, si ce n’est à ses utilisateurs et aux membres du réseau auquel elle appartient. On comprend qu’il s’agit de la monnaie qui fait trembler les colonnes du temple : le Bitcoin. Celle-là et ses émules ou ses concurrentes, d’autres monnaies « cryptées » comme on les nomme, sont sur les rangs pour se partager un marché qui devrait croître à la même incroyable vitesse qu’internet.

Seconde ambition, qui est presque à l’opposé de la première tant elle insiste sur l’humain, le proche et le compassionnel, c’est celle des monnaies alternatives. Ici les enjeux ne sont plus ceux d’une technologie « quantique » à base d’ordinateurs ultra puissants ou mis en réseau par milliers pour fournir les capacités de calculs monstres, ni de miner de l’or numérique, comme on le verra plus tard. Il s’agit de faire ré-émerger de plus belles ressources, celles qui sont le produit du travail humain et de sa dignité. « L’expression ré-émerger » est ici employée à dessein : le mineur d’or numérique fait émerger du monde binaire des 0 et des 1 quelque chose qui, instantanément, indépendamment de toute activité humaine, acquerra de la valeur et enrichira son détenteur. Le monde des monnaies alternatives se fonde sur cette idée que les crises dépouillent l’homme de son travail et des valeurs qu’il peut créer (morales, humaines ou économiques). Or, cette faculté de créer n’est qu’occultée, oblitérée par la crise et le chômage, il faut la faire revenir dans la société qui s’en enrichira et rendra à ceux qui étaient poussés à l’écart, dignité et participation sociale. La valeur créée sera reconnue par des monnaies solidaires émises pour la circonstance et pour répondre aux besoins de crédit, c’est-à-dire de confiance, des offreurs de travail. Les monnaies alternatives ont toutes pour caractéristiques de se déployer, on en verra les raisons plus loin, dans des univers restreints géographiquement et socialement. Il s’ensuit qu’elles sont nombreuses bien que fonctionnant souvent selon les mêmes modalités.

Troisième ambition qu’on pourrait qualifier « d’ambition africaine » : des zones géographiques entières, voire des continents, le continent africain en est l’exemple le plus caricatural, sont mal desservis par les réseaux bancaires et monétaires. Comme on peut aussi le dire des réseaux routiers, électriques, d’eaux potables, de voies navigables. Pas de réseau bancaire, pas de possibilité d’user des moyens classiques, virements et chèques, instruments dits « monnaie de banque » pour compenser les millions de dettes et de créances nées du commerce entre l’ensemble des agents économiques. Comment, faute de banques, s’arracher du commerce de proximité insuffisant pour assurer l’écoulement des très grandes quantités et l’approvisionnement de centaines de milliers d’acteurs économiques ? Comment garantir la liquidité des parties à un contrat et comment procéder au transfert des créances destinées à apurer les dettes ? C’est alors qu’apparaissent les acteurs d’un nouveau mécanisme de paiement et de compensation : les sociétés de téléphone combinant la technique du smartphone et celle de l’e-monnaie.

Perplexité des Etats et des Banques centrales

Ainsi, de nouveaux acteurs, de nouvelles ambitions, les moyens qui les caractérisent se mettent-ils en place sous le regard interloqué, inquiet ou courroucé des acteurs traditionnels de la vie bancaire et monétaire. Il est clair que les banques qui tentent depuis plusieurs années d’investir l’univers « électronique » voient avec peu de tendresse s’interposer les émetteurs de monnaies cryptées. Leurs projets ne sont ni plus ni moins qu’une sorte de déclaration de guerre lancée à l’encontre des anciens pouvoirs « techniques ». Les pouvoirs publics sont concernés : on le conçoit d’autant plus naturellement que la monnaie, sa valeur, sa sécurité et son aptitude à assurer l’apurement des dettes et des créances, sont des enjeux essentiels dans la vie d’une nation ou d’un groupe de nation. Les débats sur l’Euro en sont un témoignage difficilement réfutable.

Les enjeux pour les institutions « étatiques » sont ceux de la sécurité dans les processus de transaction et dans les rapports qu’entretiennent les agents économiques entre eux. D’autres enjeux, parfaitement étatiques, au sens même où les pourfendeurs du « détournement de la monnaie » le pensent, tiennent aux risques systémiques que comporte le « peer to peer ». Comment contrôler que l’ordre et les bonnes mœurs sont respectés puisque par définition ce « peer to peer » écarte toute surveillance des parties à une transaction ? Comment s’assurer que les taxes seront payées ? Où que les interdits concernant des transactions ou des acteurs ne seront pas contournés ?

On ne s’étonnera pas que ces questions se posent de façon presque identique dans les trois cas exposés plus haut. On ne s’étonnera pas non plus de relever que l’émergence de ces modes de paiement et des ambitions qu’ils ont pour objectif de satisfaire provoque des tensions de plus en plus vives. Reconnaissons aussi que les plâtres essuyés par les nouveaux venus ont de drôles de consistances et ne sentent pas toujours très bon ! Mais souvenons-nous que les deux modes de paiement révolutionnaires que furent en leurs temps le billet de banque et la monnaie scripturale ne sont pas nés dans des draps de soie embaumant la rose. Escroqueries, faillites, épargnants spoliés, commerçants ruinés jonchent la vieille route suivie pour la constitution des systèmes bancaires et monétaires dominants. C’est donc presque logiquement que les belles idées qui sous-tendent le « bitcoin », pour prendre cet exemple, n’ont pas résisté à quelques tentatives douteuses et mafieuses bien ciblées.

Il n’en est pas moins vrai qu’un mouvement se développe qui voit naître des « monnaies sans banques » véritable menace pour ces dernières, possible révolutions pour les modes de paiement et les sociétés dans lesquelles ils s’inscrivent.

2. les monnaies cryptées vs monnaies traditionnelles

Le bitcoin est-il une monnaie bidonnée ou une opération marketing qui a réussi ? Résumons en disant que c’est la seule monnaie dite cryptée dont le public entend parler depuis deux ou trois ans. Il n’est pourtant pas le seul dans son genre ! On décompterait un peu plus de 500 monnaies cryptées… Paradoxe ? Au moment où les zones monétaires réduisent le nombre des monnaies traditionnelles se multiplient les monnaies « internet ».

 

Les monnaies se multiplient

On ne rappellera jamais assez qu’il est plusieurs types de monnaie : monnaies de jeton,  monnaies obsidionales, monnaie marchandise, monnaie électronique, e-monnaie etc. Dans ce foisonnement monétaire, trois monnaies « générales » : l’une qui correspond à l’antique « pièce de monnaie », aussi nommée monnaie métallique ou divisionnaire, l’autre qui fut une révolution conceptuelle, le Billet de banque, aussi nommée monnaie fiduciaire, et la dernière, la monnaie de banque qu’on connaît aussi sous les noms de monnaie de compte ou monnaie scripturale. Parmi toutes les différences qui les distinguent, l’une est essentielle : la production des billets de banque et de la monnaie scripturale n’étaient pas limitée sauf « règles contraires » posés par une puissance publique ou économique, à l’inverse des monnaies métalliques dont la production dépendait du… stock de métal disponible et de son coût de production.

Libéralisation des marchés financiers et bancaires aidant, la monnaie dite de banque, créée par les banques sur la base des crédits qu’elles consentaient, fut en quelque sorte privatisée, devenant la chose des banquiers sous le regard, soupçonneux disent les uns, endormis disent les autres, des banques centrales

Les monnaies cryptées s’inscrivent dans un courant un peu curieux de liberté économique et de monnaie raréfiée. Elles ont toutes en commun d’être fabriquées par des ordinateurs selon des algorithmes plus ou moins sophistiqués. Comme les monnaies métalliques, elles sont produites en dehors des systèmes bancaires. Pour cette raison et parce qu’elles sont par principe limitées dans leurs productions, elles sont souvent qualifiées d’or numérique. Comme les orpailleurs du Klondike ou les mineurs de Californie travaillaient dur pour récolter l’or-métal, l’or numérique apparaît après un travail que les supporters des diverses monnaies cryptées nomment « le minage ». Il est opéré par des propriétaires d’ordinateurs qualifiés de «mineurs» parce qu’ils font tourner des programmes spécialement conçus pour « miner » la monnaie cryptée. Ils sont récompensés par l’attribution d’une partie de leur production. Dans le cas du Bitcoin, plus nombreux sont les éléments « calculés », plus long et lourd, et donc de plus en plus coûteux, le temps du calcul. Les monnaies cryptées sont souvent limitées dans leur volume : ainsi pour le Bitcoin est-il prévu qu’une fois atteint 21 millions d’unités (mais on trouve aussi le chiffre de 25 millions), la fabrication sera interrompue. Une société Ethéreum entend lancer une monnaie cryptée « l’Ether » dont la production serait limitée à 15 millions d’unités par an. Mais, on notera que d’autres monnaies cryptées n’ont pas prévu de limitations.

Crypté ou protégée, l’enjeu de la sécurité

Le caractère crypté de ces monnaies tient aux conditions de sécurité qui entourent leurs échanges. En ce sens on pourrait juger que les monnaies cryptées ne sont pas seulement le produit de calculs, elles « sont » ces calculs.  Plus complexe est le processus de création, plus difficile la production de fausse monnaie, c’est le pendant des papiers monnaies de plus en plus sophistiqués ; le cryptage, qui concerne principalement la régulation des échanges électroniques relatifs aux transactions et aux compensations, est pour ces monnaies le pendant des sophistications technologiques qui entourent les échanges internes au systèmes bancaire classique.

Mais surtout, ces monnaies ne dépendent plus d’autorités qui en réguleraient la fabrication, comme c’est le cas pour les monnaies traditionnelles. Les processus de calculs sont donc essentiels pour la légitimité de la monnaie cryptée. Ils doivent être inattaquables : le faux monnayage est possible dans cet univers comme dans les autres, pirates et hackers en tous genres ne doivent pas pouvoir « entrer  dans la  « mine ». Ils ne doivent pas pouvoir se tenir « à la sortie de la mine » pour détourner la monnaie cryptée produite, et enfin ils ne doivent pas pouvoir créer des leurres se substituant virtuellement à la vraie et bonne monnaie et détournant sa fonction de paiement. On est ici dans un domaine fondamental commun à toute monnaie. La sophistication des « algorithmes » est la pierre angulaire sur laquelle repose la confiance des partenaires dans les transactions compensées via une monnaie cryptée, elle est essentielle pour attester de sa « réalité » d’instrument monétaire, d’elle enfin dépend la croyance (au sens fiduciaire, c’est-à-dire au sens de la « foi ») qu’en l’utilisant les partenaires à une transaction apurerons effectivement et sans conteste leurs dettes et leurs créances réciproques.

Anonymat et liberté

En revanche, les monnaies cryptées, divergent sur un point par rapport à l’or ainsi que par rapport à toutes les monnaies de banque qu’elles soient scripturales ou fiduciaires. Le génie « monétaire » a longtemps reposé sur ce principe : la remise de la valeur sous forme monétaire assure, par elle-même et par le seul fait de la remise, la compensation des dettes et des créances. L’or, comme les billets de banque « oublient » les transactions, les partenaires, les valeurs compensées. La remise d’une pièce d’or vaut paiement d’un cheval, sans que plus tard, il puisse y avoir un argument tiré du fait que cette pièce a été incluse ou part entière dans la vente de ce cheval. Il en est de même pour le billet de banque qui « oublie » les raisons de son changement de mains comme il ne se souvient plus des personnes qui s’y sont livrées. En reprenant une expression contemporaine, on ne peut pas « tracer » une transaction dont la compensation a été réalisée via une remise d’or ou de billets. C’est d’ailleurs, on le sait, une des raisons pour lesquelles tous les fiscs de la terre recherchent à substituer la monnaie scripturale à l’or ou aux billets.

Pourquoi se soucier de tracer l’usage d’une monnaie et de celle-ci en particulier ? C’était justement un des points qui fit le caractère novateur de la monnaie de banque que de ne plus se soucier de ce que devenait le moyen de paiement une fois la compensation réalisée. C’est le dernier maillon des constituants de la confiance et de la croyance dont la validité de la monnaie dépend. Ou bien la monnaie repose sur la conviction des parties aux transactions économiques que le respect des éléments constitutifs de sa valeur est assurée par les dieux ou par les princes, ou bien, chaque élément constitutif de la masse monétaire, doit être identifiée en tant qu’ayant été créée mais aussi en tant qu’ayant été échangée ou non-échangée : chaque unité de monnaie contient tout le passé des transactions à la compensation desquelles elle a participé. De cela on peut tirer que plus une unité de monnaie a circulé, plus son identification en tant que composante de la masse de monnaie cryptée est forte.

Curieusement, c’est le point qui rapproche le plus monnaie scripturale et monnaie cryptée, puisque les opérations de compte, dès lors qu’il n’y a pas de fuite dans le système bancaire, sont traçables… via la trace comptable qu’elles laissent sur les comptes en banques. Une différence, de taille, la monnaie bancaire est traçable au sens où ses utilisateurs sont identifiables (sauf le cas atypique des comptes « à numéro ») alors que la monnaie cryptée ne l’est pas, l’identité des parties aux transactions qui l’utilisent n’étant pas révélée. Tout le monde n’est pas convaincu par cette dernière « intraçabilité ». Elle est cependant revendiquée par les défenseurs des crypto-monnaies.

Ainsi, les crypto-monnaies apparaissent-elles comme des trublions dans le monde autrefois serein de la banque. Les systèmes bancaires s’étaient vu reconnaître un pouvoir éminent sur la création monétaire. Leur recherche d’une globalisation la plus mondiale possible s’expliquait par la nécessité de réduire les « fuites » le plus strictement possible pour que la création monétaire fonctionne impeccablement. La fonction monétaire des banques leur apportait un droit de seigneuriage très puissant et des gains considérables perçus sur l’ensemble des mouvements monétaires de l’ensemble des agents économiques. Il comportait aussi une fonction indirecte mais très réelle de contrôle des activités et des acteurs de l’économie.

Les propagandistes des monnaies cryptées prétendent assurer les fonctions bancaires de compensation et de conservation de la valeur dans des conditions beaucoup moins onéreuses pour les utilisateurs. Ils veulent « libérer » la création monétaire et les transactions et substituer les réseaux « peer to peer » aux réseaux intermédiés des grandes institutions bancaires mondiales. Et ainsi rendre la production de monnaie à ceux qui en ont besoin : les acteurs de la vie économique et sociale.

 

3 Monnaies sans banque : Or numérique, or métallique

 

La volonté des promoteurs du Bitcoin de limiter la production, le minage, de cette monnaie à un nombre de 21 millions selon les uns et de 25 millions d’unités selon les autres relève, en matière monétaire, d’un comportement très original ; En général, les « inventeurs » de monnaie se gardent bien d’en limiter la production. Il faut reconnaître que dans les temps passés, les bricoleurs ou les révolutionnaires économiques ne souhaitaient que libérer le commerce du carcan de l’or-métal, rare, cher et insoucieux des réalités économiques.

Que n’a-t-on pas dit sur la merveilleuse monnaie que les révolutionnaires français découvrirent dans l’Assignat ! On doit à Talleyrand, encore évêque et pas encore duc de Bénévent, une des envolées lyriques les plus enflammées en faveur du monnaie-papier. Selon lui, l’assignat serait à l’économie rien moins qu’un Nil dont les limons fertiliseraient la belle terre de France… Doit-on en déduire que, par un bizarre tour de pensée, les défenseurs du bitcoin soucieux d’exorciser le malheur inflationniste qui pèse sur les monnaies « créatives » se sont attachés à faire de leur crypto-monnaie une sorte de chryso-monnaie, lui attribuant, pour rassurer, toutes les vertus de l’or, tournant donc le dos « au Nil ». 

La rareté fait-elle la valeur de l’or ?

Ont-ils dans l’esprit que l’or étant rare, justement, une monnaie en or assure une fonction d’unité de compte imperturbable, sans qu’on puisse tricher, sans que les valeurs s’effondrent face « au trop de monnaie » ? Si la monnaie allemande avait été rigoureusement appuyée sur l’or à l’époque terrible de la fameuse « Grande Inflation », celle qui fait encore trembler le Président de la Bundesbank, l’horreur de la valse des prix n’aurait pas eu lieu ?

Donc, peu d’or, c’est-à-dire une faible liquidité de l’économie, c’est gênant, mais c’est beaucoup moins ennuyeux que « trop de monnaie », tout le monde le répète. On peut imaginer que les inventeurs du bitcoin ont eu cette idée derrière la tête. Rare la monnaie, plus désirable elle est, plus sérieuse elle parait et plus convaincante puisqu’elle se tient à l’écart de la folie des banquiers et de l’ambition des politiques. C’est une vision. De nombreux signes laissent penser à pareille similitude : le coût de production par exemple. Au début, lorsque l’or était découvert aux Etats-Unis, au Canada, ou ailleurs, les filons étaient presque visibles, les paillettes nombreuses. Puis le minage devint de plus en plus long, de plus en plus coûteux. Les coûts dans la ruée vers l’or, version Charlie Chaplin s’exprime en vies humaines, en sacrifices, en famines, en maladie de tous les pauvres types qui se tuent à la tâche ; dans la version bitcoin, au début, même chose, on mine facilement, puis au fur et à mesure que les unités sont déterrées des tréfonds des unités de calculs des ordinateurs, cela devient plus long, il faut calculer plus longtemps afin de doter chaque unité d’une personnalité numérique incontournable, infracturable. Cela ne se compte pas en vies humaines mais en électricité (une consommation qui prend la dimension des besoins d’une ville entière), en chaleur à dissiper, celle qui vient des ordinateurs eux-mêmes moulinant les fameux algorithmes. On peut dans les deux cas comprendre pourquoi il y a rareté : des lois naturelles viennent contrarier le désir de richesse des mineurs : pour l’or métallique, c’est la rareté que la nature impose, pour l’or numérique, c’est le coût astronomique des derniers bitcoin produits.

La monnaie-or n’était-ce vraiment que de l’or ?

Ces calculs, ces ordinateurs mis en batterie pour calculer ces algorithmes plus ou moins sophistiqués créent-ils une monnaie aux caractères si originaux par rapport à l’or métallique ? On a vu que par certaines caractéristiques on peut rapprocher les deux « ors » par-delà les millénaires. Mais on se tient alors trop près des apparences. Les monnaies d’or ne tenaient pas leur statut monétaire de cette fameuse rareté doublée d’un coût de production élevé. Il leur avait fallu beaucoup de transformations avant de se poser en tant qu’instrument monétaire et d’acquérir les caractères qu’Aristote attribuait à la monnaie: instrument pour échanger, conserver la valeur et fixer les parités entre les biens et les services. Lorsqu’on parle de monnaie « or » on ne cesse de revenir en Lydie et aux bonnes affaires du Roi Crésus. On ne parle pas assez d’une révolution monétaire : sous la signature des rois lydiens, la monnaie d’or, valait vraiment …son pesant d’or, personne n’en contestait sa réalité de monnaie et, par conséquent, son pouvoir libératoire.

Le monnayage de l’or, c’est-à-dire sa transformation en monnaie n’a donc pas seulement été l’aboutissement d’un processus technologiquement complexe. L’or devait être chimiquement homogène, les poids devaient être identiques, il fallait un solide instrument de mesure poids/densité. Les scientifiques les plus fameux furent mobilisés au service de la monnaie-or: selon la légende, le fameux «Euréka» d’Archimède lui vint de la découverte qu’il fit du moyen de déterminer la teneur réelle d’un objet en or et de débusquer sa part illicite d’argent! Les rois de Lydie n’apposaient pas leur sceau parce que c’était des bouts de métal sophistiqués, mais parce qu’ils étaient Rois : c’est en apposant leur sceau sur un morceau d’or que celui-ci devenait monnaie et pouvait assumer les trois fonctions d’Aristote.

L’or monétaire était, en définitive, une technologie sophistiquée qui avait recueilli l’adhésion sociale et reposait sur un réseau de confiance. Les commerçants disposaient avec la monnaie de  Crésus d’un étalon monétaire au sens le plus strict du terme. On a trop distingué entre monnaies métalliques et monnaies fiduciaires : La monnaie lydienne n’était pas devenue, parce qu’elle était en or « métallique », la monnaie des échanges internationaux dans l’ensemble économique formé par les empires mésopotamiens et la Grèce, elle l’était devenue, en tant qu’instrument de transaction et de compensation crédible et fiable : dans ces deux mots, il faut lire croyance et foi, concepts qui n’ont rien de métalliques. Crésus en était la métaphore. Plus tard, on lira sur du papier-monnaie : « in God we trust ».

A 3000 ans de distance, au-delà des technologies, les conditions de confiance et de croyance conférant leurs forces fiduciaires aux monnaies qui font qu’une monnaie est « crédible et fiable » sont de même nature.

L’or numérique vaut-il son « content » d’or ?

On a vu que ce n’est pas l’or, pas seulement, qui a fait la valeur de la monnaie-or, mais la conviction que la monnaie utilisée dans les échanges était franche et loyale et que ces qualités tenaient autant au prince qu’à la chimie des métaux.

Comment dire cela du bitcoin ? En fait, dans le cas précis de cette monnaie qui se réfléchit elle-même comme une rareté, il faudrait voir dans le minage et ses contraintes, en particulier la limitation en quantité, comme une sorte de mimétisme « tentatif ». Or, pour que le bitcoin devienne une monnaie, on voit  qu’il lui faut surtout rassembler deux éminentes qualités que les « monnaies-or » avaient jointes : la crédibilité et la fiabilité.

Concrètement cela veut dire que tout acteur économique, partie à une opération de compensation - décaissement d’une dette ou encaissement d’une créance -doit être convaincu que l’actif dans lequel il va transformer la dette ou la créance est équivalent à la valeur de cette dernière. C’est l’exigence de fiabilité. On n’imagine pas recevoir en contrepartie d’une créance, un actif dont l’existence est fragile, dont la valeur est volatile et dont le statut est contestable. Et si un filou peut rêver d’apurer ces dettes par ce moyen, un honnête homme craindra pour sa réputation, pour les opérations à venir, voire pour son statut d’homme libre !!!

Pour autant la fiabilité de la monnaie ne se soutient pas elle-même, on peut l’éprouver au sens de preuve et d’expérience. Elle ne prend de forme concrète qu’en tant qu’on y croie. C’est bien ce qu’on a voulu dire lorsqu’on a évoqué le fait que la monnaie-or ne tenait pas sa force d’un argument chimique et de celui-là seulement mais d’arguments qu’on pourrait qualifier d’humains et dont on a dit qu’il était de l’ordre de la foi et de la croyance…

Dans ces conditions, on voit bien que singer l’or n’est pas la garantie du succès d’une monnaie numérique… le bitcoin donne bien l’impression qu’il a jusqu’ici voulu jouer des similitudes, en fait, jusqu’ici, il a surjoué une posture d’or numérique. D’où il ressort des résultats mitigés.

Prochain article : le bitcoin : les hauts et les bas d’une monnaie

 

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