Quand le cinéma canardisait

Balzac 0 0 0 1 !

Jean Mineur Publicité !

79 champs Elysées !!!

Paris !!!

 

Elle ne me manque pas trop la voix de canard. Mais si ! Vous la connaissez ! Celle des vieux films. Celle du noir et blanc. Avec les grands acteurs et avec les petits. Rappelez-vous la voix merveilleusement insupportable d’Arletty qui doublait sa vocalisation en canard d’un accent parigot « à couper au couteau ». Souvenez-vous… vous qui avez connu le cinéma, le vrai, celui qui venait d’apprendre à parler, celui qui imitait encore le théâtre, tout heureux d’avoir quitté les regards charbonneux et les yeux qui roulaient dans les orbites à s’en déchausser les globes oculaires. On avait abandonné le blanc des yeux et ses lueurs dramatiques capables de réciter l’intégralité de la gamme des émotions ! Enfin, on pouvait trembler de colère autrement qu’en respirant un grand coup et en gigotant des prunelles !

 

Le cinéma était devenu parlant. Rappelez-vous cette voix de nez et d’avant gorge. Elle donnait le ton à la fureur, comme un volatile en furie aurait habité l’acteur et parlé pour lui. Elle savait aussi dire la douceur et résonnait autant qu’un canard qui aurait coin-couiné avec sentiment. Elle permettait des discours d’une certaine tenue en bouche et des répliques de vieux canard à qui on ne la fait plus. En canardisant, le corps prenait des postures inhabituelles (pour notre temps) : la bouche ne disait rien, les lèvres ne s’agitaient pas et savaient ne pas se donner en spectacle. On ne faisait pas donner le fond de la gorge. Le rauque doux et sensuel ? Ce serait pour plus tard. La parole n’était pas encore soyeuse.

 

Tout donc, pendant des décennies, a canardisé : « YiaTTTMMMoossPHahaire » !!! Résonne encore de son impossible sonorité. Essayez donc de vous lancer dans cette tirade sans la canardiser, je vous en promets de pas tristes !!! Jouvet ! J’aime me souvenir de ta voix de canard quand tu nous disais Verlaine (Carnet de bal) et appelais les ombres à passer. J’aime encore davantage ton accent de bœuf carotte et tes « AHein TIIIens » qui ponctuaient tes doutes, tes méfiances et l’incrédulité nécessaire au bon «rendu» d’un policier de base. Au 36 quai des Orfèvres.

 

Etait-on élégant ? On carnadisait encore. On draguait en phrasant comme un beau canard aux plumes nettes ! Et blanches s’il fallait montrer qu’on était de la « haute ». Sacha Guitry était intarissable, flot tranquille des mots bien pesés,  dialogues trop pleins d’esprit qui débordaient en jactance, grandes phrases traînantes quoi qu’il en fut de la scène et du contexte, comédie de boulevard où film costumé. Il demeura rois des canards et grand canard lui-même, toute sa vie, même au temps où les canards, les uns après les autres, quittaient la scène. Et les autres, ne canardisaient-ils pas en permanence ? Michèle Morgan avait de ces accents aigus qu’elle n’aura jamais pu transformer en accents graves. Et la « Maillan » et… Pourtant, un moment, de grâce évidemment, créa une brèche temporaire dans la basse-cour et son troupeau de gentils et de grands canards. Un peu chez Gabin « t’as d’beaux yeux, tu sais » ni ne grasseye, ni ne canardise! Cela ne pouvait être dit comme on aurait pu entendre le cri du Jars au fond des étangs. Il était trop près des beaux yeux. Quand même, les sonorités basses et confidentielles seront pour beaucoup plus tard. La voix grave aux mâles inflexions pour plus tard encore.

 

Belle époque ? Je l’ai connue. Elle a duré plus longtemps qu’on imagine. Les grands « Cocteau » canardisent et la voix inspirée de deux Jean a des accents si nasillards qu’on en vient à se demander s’ils le font exprès ou s’ils sont nés avec une infirmité de la gorge.

 

Nasillaient. Ce mot résonne étrangement. Nasillaient les commentateurs des actualités cinématographiques. Le Retour du Général de Gaulle, en 1958, sera nasillée dans les mêmes conditions que celle du tour de France quand il pût enfin reprendre à la Libération. Elles avaient un ton de mélopée ces actualités. Le ton du commentateur qui nasillait n’était pas monocorde. Il montait de façon conquérante, il partait à l’assaut d’une information à laquelle il conférait une dimension épique, tragique, catastrophique et jamais trop rigolote. Bien sûr, à Cannes on nasillait beaucoup : on peut sourire en nasillant, la bouche et le nez n’étant plus asservis l’un à l’autre. Commode finalement.

 

Ce monde-là nous a quittés : les sourires sont silencieux maintenant. On ne sait plus tout faire en même temps. Sourire et parler ! Brigitte avait-elle réinventé la parole au cinéma ? Ou le silence ? Brigitte pouvait se contenter de sourire et c’était un long discours. Quand elle parlait, ce n’était plus une voix, ce n’étaient pas des mots, mais une musique, mais un désir. Avant-guerre c’eût été inconcevable. Pierre Brasseur, Paul Meurisse et les autres ont apporté leurs voix au moment où naissait le microsillon 33 tours. Au moment où on tuait les accents acides du 78 tours. Pierre Freinet lui-même luttait contre la canardisation provincialiste attrapée en jouant le gentil voyou provençal. Avant-guerre on nasillait et pendant la guerre on nazillait ?

 

La politique ? Le Maréchal ? Non ! Il parlait comme vous et moi. Il n’avait pas subi les cours de communication en radio et en cinéma. Voix sourde. Pas d’accents aigus là-dedans. En revanche, les autres, Laval, Déat, Doriot nazillaient à qui mieux mieux par conviction politique. On a beaucoup nazillé pendant la Guerre. Et, après aussi.

 

Enfant, je n’arrivais pas à comprendre pourquoi les gens, au cinéma, surtout les présentateurs des actualités continuaient à parler de la même façon que dans les films de l’occupation. Très longtemps, cet étonnement m’a suivi. Pendant tout le temps où on a continué à présenter des actualités cinématographiques ! Il faut croire que le « personnel canardisant » en place depuis le début du parlant avait conservé ses fonctions. Ils continuaient dans leurs sonorités de basse-cour tandis que de nouvelles nuances apparaissaient. De nos jours, ils auraient été virés, motif : leur inadaptation aux oreilles des auditeurs changées par la mode, la technologie et les modulations « beuristes ». Mais non, bien au contraire, ils ont perduré pendant des années. De la fin de la guerre jusqu’au début des années soixante, ils continuèrent leur office au service de Pathé. Et puis, ils finirent par disparaître. Atteints par la limite d’âge ? Mis à la retraite ? Trop souvent enrhumés à force d’avoir malmené leurs cloisons nasales ? Peu importe ! On rendra hommage à l’industrie cinématographique qui n’a pas cherché à se débarrasser de gens dont le ton n’était pourtant plus de mise et qui rappelait des moments bien tristes. Cette époque-là était respectueuse des gens au travail et maintenait en place les bons et loyaux serviteurs qu’ils aient été ou non dans le ton.

 

Peut-être était-ce encore l’époque du bon ton justement ? Canardiser était une pratique si ancienne, elle avait fait ses preuves sur les ondes et aux cinémas, elle avait exaspéré pendant les années de guerre, mais elle avait aussi soutenu le moral de toute une population : « Lé FrAINçè parl’nt’O FrAINcè ». Puis, vint la télé avec ses airs de nouveautés, de nouvelles manières, de nouveaux intellectuels. Quand on veut promouvoir de nouvelles idées ou de nouvelles attitudes ne faut-il pas adopter un ton différent. Vous canardisiez ? Parlez autrement maintenant ! Parlez naturel, simple et direct. La télé s’est mise à parler une autre langue. Une voix de gorge. Elle a fini par tuer les actualités au cinéma. Il ne resta bientôt plus pour se souvenir d’un temps qui se diluait, fondait et sombrait que Jean Mineur Publicité.

« JIN MInEUUUr puBLiCITE »

 

Il a tenu un bon bout de temps celui-là. Il faut dire qu’il ne coûtait rien. Produit une fois pour toute, il s’était posé dans les salles sombres, comme un volatile domestique, perroquet de grand-mère qu’on ne pouvait pas flanquer dans le fait-tout. Pendant les années sombres de l’effondrement du parler canard, il a été protégé quelques temps.

 

Pourtant, lui aussi, lui le dernier rempart, s’est effondré. Vermoulu. Trop de changements dans la numérotation téléphonique ? Trop de changements dans les machines et la technique des pellicules. Vous le voyez encore ? C’est exact. Pas partout, mais on le voit encore quelquefois. Ce n’est pas la même chose cependant. Pour l’accompagner dans ses exploits de surfeur (il n’est plus mineur, Jean, les mines ont été fermées : il est devenu surfeur), on n’entend plus rien. Elle a disparu la voix off qui rappelait que le petit bonhomme se nommait Jean Mineur et donnait lecture du numéro de téléphone qu’il avait fait jaillir d’un lancer de pioche bien ajusté dans la grande cible.

 

Jean Mineur est parti avec « Pshit Citron, pour TOI garçON, Pshit ORainge, Pour TOuin MÔ nange », avec « Dop ». Les voix acides ont quitté la scène avec leurs consoeurs, les couleurs acidulées. 

Jean Mineur ne nous parle plus.

 

On ne parle plus le même français ?   

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