La Fin des Petits Riches

Les pays du Gxyz se sont rassemblés il y a peu. En chœur, copiant Prévert, ils se sont écriés, visant les émigrés fiscaux et tous les fuyards de la recette publique: « Bandit, voyou, voleur, chenapan ». Cependant, à l’encontre de ce que disait le poète (« pour la chasse l’enfant, pas de besoin de permis… »), il a bien fallu préciser les conditions qui encadreront la chasse à l’émigré fiscal.

Certains pays se sont sentis très concernés par ces décisions. Les havres fiscaux, les premiers, ont voulu réagir et faire face à la pression internationale. Même les plus paisibles. Cela ne s’est pas fait sans souffrance morale. Les mesures que certains d’entre eux ont été conduits à prendre ont pris parfois la dimension d’un drame antique. L’horreur n’a pas été absente. On a vu dans quels abîmes, des pays sans histoires pouvaient tomber, en toute lucidité, en conséquence de choix clairement formulés.

Le pire est possible de la part des individus et des groupes les plus doux. Peut-être, dans leur cas, est-il probable ? Le conte qui va suivre est évidemment une fiction. On ne peut pas penser que des extrémités pareilles soient envisageables. Les protagonistes sont inventés et les limites qui s’imposent à l’Homme fût-il sauvage ou égaré sont caricaturalement outrepassées. Comme dans tous les contes.


Mais aussi, comme dans tous les contes, les excès sont porteurs d’enseignements et d’avertissements. Comme le disait l’inventeur de la bande dessinée : « quand on a dépassé les bornes, il n’y a plus de limites ». C’est bien de ce risque-là qu’il est question dans ce « Conte fiscal ».


Le conte qui va suivre comporte 5 épisodes. Ils succéderont tous les jours pendant une semaine. Ils seront illustrés de photo-témoignages. Bien loin des photos artistiques. Elles ont été prises sur le fait, à la volée, sans souci de « bel ouvrage ». Pour informer. Elles ne doivent pas être mises entre toutes les mains, les scènes sont trop dures et pourraient heurter les esprits sensibles et les jeunes enfants.


Les noms des personnages et des lieux ont été « simplifiés ». La ville de B est une charmante bourgade suisse. Max E et T sont des artistes célèbres. On a voulu épargner tous ceux qui sont proches de la ville, qui y résident et qui l’aiment.


La Suisse havre fiscal, entre douceurs et stridences


La Suisse est le plus paisible des pays. Tout y respire, sinon le luxe et la volupté, au moins le calme. Le calme. Ecoutez-le ce mot. Le calme ! Faites durer ce son si doux. Vague qui se dissout sur la grève, repos céleste des lacs de montagne, feuille d’automne qui chute dans la fraîcheur de l’aube ou fumée toute droite au-dessus du chaume dans le silence de la clairière. Ce mot, en français ne chante pas, il apaise.  Il murmure doucement le sens dont il est chargé.

Le calme, sied bien aux Suisses. Et à leurs montagnes. Et à leurs lacs. Ressource naturelle plus vraie que nature. Richesse délicate qui s’oppose à celle clinquante de l’or et de l’argent. Sagesse.

Étonnez-vous que les amoureux du calme rêvent de la Suisse et de ses habitants si paisibles ! S’écarter des tumultes du monde. Fuir aussi ses violences. Renoncer aux passions qui le déchirent. Il est naturel qu’on coure pour s’y mettre à l’abri et pour offrir paix et tranquillité à sa famille ! Pour y déposer sa fortune pour, simplement, la laisser accroître au rythme de lentes sédimentations boursières.


Les contempteurs de la Suisse disent qu’en fait de ressources naturelles, il n’est que l’ombre des montagnes et la discrétion garantie à ceux qui fuient la lumière. Surtout celle, trop crue, que projettent les polices, les fiscs, le qu’en dira-t-on, le journalisme d’investigation, celui qui veut tout mettre à jour, et le journalisme de caniveau qui ne s’intéresse qu’à ceux qu’il met à nu !

Il est certain qu’ils ne viennent pas en Suisse pour le calme et une douce philosophie du renoncement, les Emigrés fiscaux de France, d’Allemagne et d’autres lieux. Ils viennent se mettre à l’abri des poursuites et de l’avidité de la puissance publique. C’est ainsi que la Suisse est devenue, naturellement, parce que c’était dans l’esprit des lieux, le pays où il fait bon vivre dans le calme. Entre soi. Entre riches. Loin des violences spoliatrices.


Pourquoi penser aux riches, à cet instant même ? Je n’étais pas en Suisse pour m’éloigner des tumultes et de la violence du monde, ni pour trouver le calme que recherchent les riches ou y entreposer fortune et famille. J’étais à B pour une magnifique exposition sur l’œuvre de Max E. Rien moins que tranquille. Rien moins que paisible. Et puis, je voulais revoir les machines infernales et grotesques de T. Agrémentées des boursouflures ricanantes de N de S P.  Stridences, grincements, dénonciations, inquiétudes. L’inverse du calme Suisse ? Ce serait méconnaître que les Suisses savent créer des lieux calmes où cantonner le doute et l’incertitude, la souffrance et la crainte. Ils les installent dans des bâtiments de rêve, fondation B, musée T, prisons dorées dans lesquelles sont enfermées tout ce qui menace le calme. Les machines de T ne dévalent plus les rues de B en semant confusion et provocation. Les cités surréalistes impossibles de Max E, ses forêts noires comme l’encre d’une condamnation, ne viennent pas troubler le tracé paisible des rues et ne font pas ombre à ses immeubles ventripotents et gonflés de suffisance.


Ce jour-là, l’été battait son plein à B. La température montait depuis le début de la matinée. On s’approchait d’un temps de canicule auquel je ne m’étais pas du tout attendu. La chaleur faisait son chemin sur l’asphalte des rues, rebondissait sur les pavements des quais le long du Rhin, à peine atténuée par les quelques arbres dont ils sont plantés.

Au sortir du musée T, élégante machine à exposer les machines impossibles de l’artiste, d’un coup abruti par la masse d’air en feu, ébloui aussi par les reflets en miroirs brisés que le fleuve jetait aux yeux comme un feu d’artifice tiré au hasard, je tombai sur lui au physique pareil à Quasimodo, le roi de l’émigration fiscale.


Quasimodo, agent de tourisme fiscal


C’était bien lui, rien que lui, tout lui! Je ne pouvais pas me tromper. D’une laideur banale, ni attachante, ni repoussante, il avait la physionomie du bonhomme « Michelin » d’autrefois, le célèbre « bibendum », en pire. Certains assuraient qu’il en était la version mise à nu ! Débarrassées des pneus superposés, les chairs rendues à leur liberté d’aller et de venir ondulaient au rythme de sa marche. Le décrire était simplissime : une grosse boule pour le corps, plantée sur des pieds de style Louis XV; une petite boule pour la tête, colorée d’un filet noir de cheveux épars. Sur cette boule, trois autres posées, globuleuses (mais quelle boule n’est pas globuleuse ?), les yeux pour deux d’entre elles et le nez pour la dernière. De très petite taille, il ne risquait pas de faire de faire de l’ombre à qui que ce fût.

Il m’avait reconnu. Toute connaissance étant un client en puissance, il se porta vers moi, m’interpellant de sa voix de fausset qu’un accent clafouilleux vaguement auvergnat ne faisait pas chanter.


-         Cher ami, si heureux de vous revoir. De passage ? En repérage avant le grand exil ?


Son enthousiasme était celui du commercial assumé et actif. Il dirigeait une Agence de voyage fiscal, il en assurait les destinées en tant que propriétaire, patron et unique employé. Autrefois, on l’aurait dit passeur, il aurait accompagné des valises de billets, il aurait transporté des caisses remplies de lingots d’or et aussi, moyennant des commissions considérables, fait traverser des cols glacés par des petits matins brumeux ou par des temps de pluie et de froid, de longues files de fuyards fiscaux, riches proies apeurées des souverains avides.  Bon vieux temps et « rosy good all days » qui n’étaient plus. Aujourd’hui, il organisait des « fuites fiscales ». Il s’affairait à délocaliser des familles entières. Déplacer des capitaux n’était plus une affaire de muscles et de costauds mais de quelques jeux d’écritures. Il se vantait, sur son site internet et dans les cocktails mondains, d’avoir mis au point des formules d’émigration « packagées », de véritables « produits » pour Exilés en puissance, en instance et en partance. 


« Emigrations fiscales en Kit » et surtout : « One way trips » ! Car, on s’en doute, l’Emigré fiscal, à l’inverse de l’Emigré de la Révolution, part pour ne plus revenir. Les « produits packagés » étaient standardisés selon le niveau de fortune à transférer. Il fournissait, clés en main, un logiciel « mon choix de pays de refuge » qui permettait de choisir le meilleur pays d’Emigration possible en jouant sur des paramètres personnels. (« Choisissez le pays où vous aimeriez vivre, c’est essentiel pour bien réussir son émigration fiscale »). Dans son package, bien sûr, toutes les techniques juridiques de l’émigration et de la relocalisation (en fonction du pays d’Emigration). Selon que vous étiez riches ou très riches, (ce qui est loin d’être la même chose) les packages étaient surnommés « petit cachottier » ou « grand cachottier ». Ils déclinaient des propositions absolument « tailor made » pour les grands riches. Pour les petits riches, quelques outils de « customisation » étaient concevables, à prélever dans un panier limitatif d’options prêtes à l’emploi. Il fournissait le banquier d’accueil et se chargeait des papiers utiles. Il pouvait aussi rechercher un hôtel pour les premières nuits d’émigration et assurer une recherche d’hôtel particulier, de maisons dans une banlieue paisible et discrète etc….


En échange de cette ingénierie, il prélevait des commissions. Pour les petits riches, un forfait de 5% à 10%. 20% quand des techniques très particulières étaient requises. Pour les vrais riches, il proposait une tarification aussi personnalisée que l’étaient ses prestations. « Très cher tout ceci !» vous étonnerez-vous ! Pas quand vous saurez qu’il garantissait la parfaite protection qu’offraient ses « packages ». Cerise sur le gâteau d’une offre commerciale alléchante, l’esprit « satisfait ou remboursé» était mis en avant.  Et puis, une fois que vous lui aviez confié vos soucis et vos affaires, ne connaissait-il pas tout ce que jusqu’ici vous aviez gardé dans le secret de vos comptes et de vos coffres ? Ne vous devait-il pas la discrétion ? Tout à un prix.

Et ça marchait bien.


Entre petits riches et grands riches, il faut choisir


Ça marchait bien en Suisse où il avait créé un bureau. Il y disposait aussi d’un somptueux chalet pour recevoir clients et prospects durant les mois d’hiver.


-         Cher ami, glaviota-t-il en me grimaçant un sourire de fabrique.


Malformation génétique ou cours d’orthophonie inappropriés durant ses études primaires et secondaires, il semblait incapable de sourire ou de complimenter sans être contraint de rattraper un filet de salive naissant à la commissure des lèvres.

Pas très content de cette rencontre imprévue, je lançai par provocation:


-         Par un temps d’été et de vacances, vous voilà donc encore en chasse. Il n’y a pas de saisons dans votre métier ?


Il fit face d’un air enjoué.


-         Pour une fois, ce n’est pas l’organisation de mes traditionnels voyages fiscaux qui me retient à B. En ce moment, je suis, comme qui dirait, d’astreinte.

 

Comme je marquai une hésitation, il continua, parlant bas, sur le ton de la confidence, s’assurant que personne dans les alentours ne pourrait entendre ni comprendre ses propos.


-         Les Suisses ont décidé un grand nettoyage…


Instinctivement, mon regard se porta sur les quais, les bosquets qui les agrémentaient, sur les poubelles généreusement distribuées…il s’en aperçut et sourit.


-         Ce n’est pas de ce nettoyage là que je veux parler. Ils veulent faire un tri sélectif.


Je ne comprenais toujours pas : je ne l’aurais jamais imaginé dans la gestion des déchets !


-         Plastiques, verres…


J’avais à peine entamé cette énumération qu’il m’interrompit nerveusement.


-         Vous n’y êtes pas ! Les Suisses voient la pression internationale se faire de plus en plus lourde. Ils se rendent compte qu’il va


falloir lâcher du lest. Ils ne pourront plus faire comme si « de rien n’était ». Les émigrés fiscaux se sont trop multipliés ces derniers temps.


Il fit une parenthèse d’autosatisfaction


-         Remarquez : Je n’y suis pas étranger !


Et là, gargouilla quelque chose qui devait être un rire. Il évita l’étouffement en se mouchant dans un morceau de tissu qui avait beaucoup servi.


-         Donc les Suisses, voudraient bien rendre leurs contribuables aux pays qu’ils ont fuis. Une manière de se dédouaner. Mais « rendre » est un mot un peu trop « chargé ». « Rendre », c’est se renier en quelque sorte. C’est donner un mauvais signal pour l’avenir. On peut y voir une lâcheté, un manque de conviction et de courage… donc, ils ont décidé de procéder autrement.


Je commençais à comprendre :


-         Autrement ?

-         Oui, autrement ! Mais avant que je vous montre comment ils procèdent depuis une petite semaine, il faut que je vous dise que j’y ai un rôle critique.

Il se rengorgea, attendant une exclamation flatteuse, une remarque chaleureuse, des félicitations peut-être ? Comme je ne disais rien et me contentais de lui jeter un regard interloqué…

-         Allons, vous ne pouvez pas comprendre. Je suis ici à la demande des autorités suisses pour faire le tri.

-         Le tri sélectif…


Je n’avais pas pu m’en empêcher ! Il ne fit pas attention à ma remarque ou n’y vit rien de désobligeant. Bien au contraire ! En riant, il confirma:


-         Un tri sélectif en effet. Il me faut les aider à distinguer entre les « petits cachottiers » et les « grands cachottiers ». Les Suisses sont convaincus que la majeure partie des Emigrés de fraîche date sont des « petits cachottiers », des petites fortunes, trop facilement convaincues, par des gens comme moi le plus souvent, d’aller voir ailleurs si l’herbe y est plus verte.


Je me lançai:


-         Ils n’aimeraient pas les « petits cachottiers » !

-         Et voilà, on ne peut rien vous cacher ! Les petits cachottiers sont des petits, des minus. Ils ont peu d’argent finalement alors que le coût de la vie en Suisse est exorbitant, peu de dépenses, peu d’épargne, peu de lustre ou de renommée. Des gens du commun somme toute. Beaucoup de peine imposée à la Suisse, beaucoup de risques pris vis-à-vis de ses voisins pour peu de bénéfices. Puisqu’il faut faire quelque chose pour atténuer la pression internationale, les Suisses ont décidé qu’il fallait traiter le cas des « petits cachottiers».


J’ajoutais ingénument :


-         Les rendre à leurs pays d’origine…


Là, il éructa, crachota et rougit comme une locomotive à vapeur mal réparée.


-        Exactement le contraire de ce que je vous ai dit. Vous êtes vraiment nul !

-        Pardonnez-moi, je retire, mais dites-moi tout au lieu de procéder par allusions ! Je ne sais pas, moi, ce qu’on peut faire des petits cachottiers qui ne sont plus utiles. Vous faites tarder vos explications un peu trop, il me semble !


Au fil du Rhin, flottaient les petits cachottiers


Un peu calmé, il continua :


-         Avant de traiter les petits cachottiers, il faut les identifier. C’est là que j’interviens pour les Français. J’ai une part importante des dossiers. De nombreux confrères m’ont confié les leurs moyennant l’assurance qu’ils n’en supporteraient pas les conséquences. Ils ont un peu peur. Une sombre histoire de confidentialité archaïque. Je sais donc dire qui est « petit » ou qui est « grand » cachottier. Les Suisses me payent pour cela. Il faut croire qu’ils sont satisfaits : ils suivent mes conseils et se rabattent sur ceux que j’ai choisis pour les éliminer.

 

Je poussai un cri ! C’en était trop, je n’allais quand même pas accepter les assertions de ce grand malade. Tout le monde savait que sa laideur, sa taille minuscule, son coté bafouillant, la méchanceté qui affleurait sous chaque mot aimable qu’il se forçait à prononcer, en avaient fait une machine haineuse, prête aux mauvais coups, aux dénonciations sournoises et aux allégations diffamatoires. Lancer ainsi dans une conversation de rencontre, sur les berges du Rhin, c’est-à-dire en public, que les Suisses valaient les pires nazis et préparaient un plan d’élimination des « Riches » les moins fortunés m’apparut comme une monstruosité. Les monstres accouchent de monstruosités me répétai-je machinalement : une fois encore la preuve en était fournie.


Il explosa littéralement de rire ce qui, chez lui, n’était pas une manifestation psychologique des plus ragoutantes. Il faisait des hi-hi-hi bondissants, toute sa physionomie s’agitait en vagues contraires, celles du ventre venaient télescoper celles du cou, qui, elles-mêmes entraient en conflit avec les vaguelettes des joues et des bajoues.

Toujours riant, il me prit par le bras.


-         Vous m’amusez toujours autant ! Votre naïveté ! Vos grands principes. Trop drôle ! Tellement à côté de la plaque ! Tellement vieux jeu ! Mais oui, les Suisses, vos gentils Suisses « éliminent » ! Vous êtes un petit riche étranger, élimination ! Vous êtes une fortune sans espoir, il n’y en aura pas non plus pour vous ! On garde les bébés, c’est-à-dire les grands riches, et on vous jette avec l’eau du bain.


Il me regardait tout en me conduisant au travers des quais bordant le Rhin.


-         Vous ne me croyez pas ! Je le vois bien ! Vous ne me croyez pas du tout. Parce que vous ne voulez pas y croire ! Eh bien, mon cher ami, vous allez voir, à défaut de croire! Et si vous voulez toucher…


Nous étions arrivés à proximité du grand pont tout au centre de la vieille ville de B. Il me força à m’arrêter et à me pencher sur le Rhin. La chaleur était à son plus fort. 40° sûrement. Je souffrais. En Suisse, 40 degrés c’est bien pire qu’à Marrakech. Mes lunettes de soleil me protégeaient mal.


-         Regardez, si vous ne me croyez pas.


Hébété de chaleur, je fixai le Rhin. Les morceaux de miroirs brisés avaient laissé la place à des plaques de métal en fusion.


-         Alors, vous voyez ?


Je ne répondis rien tentant de rassembler mes esprits, quand, les yeux fixés sur l’eau étincelante à quelques dizaines de mètres de la pile centrale du pont, j’aperçus une tête qui jaillissait hors de l’eau, qui disparaissait aussitôt après et ainsi de suite. Il me sembla qu’emportée par le fleuve violent et rapide, cette tête pareille à un fétu ne devait qu’à une mince bouée de ne pas couler définitivement.


-         Alors, vous voyez ? La voix se faisait plus forte, plus insistante…


Mon regard suivit la tête et la perdit au moment où elle passait sous les piles du pont. Revenant en arrière, comme automatiquement guidé, il accrocha non pas une tête, mais trois, formant un triangle qui se déformait et se reformait au fil de l’eau. Elles étaient emportées, comme la première, avec cette différence pourtant que, parfois une main, parfois un pied, sortaient de l’eau.

Je pris alors conscience que je n’avais pas remarqué les autres têtes, les mains qui sortaient de l’eau, ni les petits ballons précédant parfois les malheureux qui surnageaient à grand peine. Des dizaines d’autres têtes. Parfois en grappes, comme si certains s’entraidaient, d’autres solitaires qui faisaient des signes désespérés, agitaient leur main et criaient à la berge. Je portai mon regard en amont. Des dizaines de têtes flottaient entre deux eaux et allaient bientôt arriver à notre niveau. Et plus haut encore, d’autres dizaines.


-         Aujourd’hui, ils font un beau lâcher, vous avez de la chance ! Un millier à mon avis s’exclama « mon guide ».


Fêtes foraines d’un nouveau genre


Comme hypnotisé, je ne pouvais quitter cette scène d’horreur. Je retrouvai suffisamment d’esprit pour poser cette question :


-         Ils se noient tous?


Ma voix était blanche et sèche. J’étais à bout d’émotion. Je sentis que j’allais pleurer.


-         Ah non ! Ne soyez pas stupide, ils ne coulent pas tous ! C’est de la matière fiscale, mais ce n’est pas la plus lourde. Ce sont des petits riches. Ils ne sont pas chargés de pièces ou de lingots d’or. On les en a débarrassés avant de les jeter à l’eau.


Et à nouveau, ce rire insupportable, mélange de morve et de hoquet strident.


-         On les a bien débarrassés ! Les Suisses n’aiment pas gâcher ! Et comme ça, ils flottent plus longtemps !


A nouveau, cette émotion irrésistible qui nouait ma gorge et humidifiait mes yeux. Fixant les corps dérivants, je voyais cette scène atroce et aussi les drames de la Révolution quand Carrier fit jeter dans la Loire des centaines de malheureux et Foucher, à Lyon, dans le Rhône, tous deux laissant aux fleuves la mission de porter en aval la nouvelle que la République et ses lois étaient sans pitié même pour les innocents.


Il me regardait en souriant.


-         Prenant n’est-ce pas ? les « petits cachottiers » en mal d’émigration sont informés de ce que la Suisse leur réserve s’ils passent à l’acte. Beaucoup hésitent donc pour le plus grand plaisir du Fisc français. Quelques Suisses se dévouent parfois et se jettent à l’eau pour aller au secours d’un malheureux en train de se noyer ou, plus prudemment, lancent des bouées, des matelas pneumatiques, des poupées gonflables trop usagées ou des ballons de foot tirés des paniers de jouets de leurs enfants.

Il ajouta, riant aux éclats:


-         Mais ça ne sert à rien ! Absolument à rien !


Secoué de rire, il ne put continuer. Il reprenait son souffle quand je lui fis remarquer qu’en aval une masse de gens était entassée sur la rive du fleuve.


-         Les secours, j’en suis sûr…


Je l’avais murmuré comme si j’avais voulu formuler un vœu. Mon mentor venait de retrouver son souffle quand, riant plus fort et dégoulinant plus encore de sueur et de salive, il me montra des baraques à l’aplomb de la foule qui avait attiré mon attention.


-         Regardez mieux, mon ami ! Regardez bien : ces baraques sont ceux d’une fête foraine. Ces gens au bord du fleuve ont acheté des billets pour tirer sur tout ce qui dérive dans les flots du Rhin. Tous ne réussiront pas à atteindre leurs cibles. Quelques-uns « petits riches » en réchapperont. Ce ne sera que partie remise : les Allemands sont un peu plus loin. Eux aussi, adorent les fêtes foraines. Et puis, il y a les Français aussi. Avec les Allemands, ils se lancent des défis.


Il gloussa une dernière fois :

Je ne crois pas que qu’aucun « petit riche » n’atteindra les plages de la mer du Nord !

 

 

 

 

 

 

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