Harry Gruylaert est-il un suiveur? 

1-De la couleur!

Harry Gruyaert, dans le sillage des grands peintres

Belle exposition à la Maison Européenne de la photographie. Ce belge natif (1941) d’Anvers, a les honneurs d’un étage entier. Ce n’est pas rien que d’être exposé sur un étage entier. C’est une faveur qui ne peut qu’être réservée à un « grand » de la photo, un incontournable, une valeur pour l’avenir, un modèle pour les générations qui viennent.


Je ne suis pas convaincu par la valeur exemplaire du travail d’Harry Gruyaert, cependant. N’en déduisez pas que je le mésestime et que je trouve étrange le choix de la MEP. C’est un bon photographe. Un homme qui sait choisir ses sujets et que mène une idée du regard, une idée de ce qui mérite d’être porté à la vision des regardeurs. Harry Gruyaert est un maître de la couleur parce qu’il est passionné de couleur. Et c’est sûrement cela qui le rend intéressant. Son intention artistique est toute là : la couleur, par la photo, dans la photo, la saisir, la magnifier, la faire chanter, composer des sujets par le moyen de la couleur, de son poids, de son intensité, entre clarté et ombre.


Cet homme qui dort affalé sur une table de fast-food, où le rouge est roi ; cet homme qui déambule, pressé, sur un front de mer, où les nuages sont bas et la lumière tombante entre gris et jaune. La street photography y trouve aussi, de belles lumières, comme on en trouve chez les américains, chez Eggleston, Saul Leiter, et tant d’autres qui ont, eux aussi, découvert la couleur. Et, peut-être davantage que ses collègues américains, il y a toute une atmosphère Hopperienne, de clarté dure sur fonds immobiles, entre scènes fixées et personnages rigidifiés. Mais toujours la couleur, le jaune qui structure une scène de rue, le vert d’une femme dans la rue. Et enfin, toutes ces couleurs d’intérieurs de cafés, de bureaux, où s’assemblent des combinaisons audacieuses, auxquelles nos yeux ont fini par s’accoutumer.


Et progressivement, on voit se dessiner une proximité avec le pictorialisme, à l’ancienne aurait-on envie d’ajouter. Tel qu’il est né et tel qu’il a été illustré au début de la photo, lorsqu’on hésitait encore sur son statut : art de Reproduction  ou production d’art. Très frappantes certaines mises en scène, renvoient à la construction de l’image dans la peinture, on a déjà signalé Hopper, on pourrait citer Bonnard ou certaines œuvres de Spillaert et de Vallotton. Disons le mot : Harry Gruyaert est un peintre et sa vision est celle d’un peintre.

Ce n’est pourtant pas sur ce terrain, somme toute respectable, que je voudrais attirer le photographe belge. Est-il un ouvreur de portes, un découvreur des choses à voir, un inventeur en d’autres termes, comme le sont de très grands artistes, les Saul Leiter ou les Cartier-bresson pour retenir des hommes que tout oppose sauf un fantastique talent ?



2-Dans les pas des maîtres

Et s’il ne l’est pas, où placer son travail, sachant qu’il s’agit d’une œuvre qui ne laisse pas indifférent et que son travail sur la couleur est de très bonne qualité. C’est alors qu’il m’est venu l’exemple d’un peintre dont on ne dit plus grand-chose dans l’univers de l’exhibition muséale ou même dans celui de la critique artistique : Henri-Martin. Post-symboliste, post impressionniste, post-pointilliste. Très bon peintre, maître de la lumière tout autant que de la couleur. Son œuvre est reconnue et fait de beaux prix lorsqu’un de ses tableaux vient aux enchères. Celui qui sera désagréable soutiendra qu’il permet aux collectionneurs à budgets moyens d’accéder à des « impressions » de Monet. Celui appréciera son œuvre montrera qu’il a suivi, et très bien, de grandes visions artistiques. Il les a suivies et servies tout autant et peut-être plus qu’il ne s’en est servi.


Le terme « Post » posé avant un mot en « isme » en ferait un « suiveur » ? On l’affublerait d’un terme qui n’est pas très agréable. Il n’est pas loin de copieur ou d’imitateur ! Ce serait une erreur de considérer l’art sous cette forme-là : j’ai, à plusieurs reprises, cité ce commentaire de Daniel Arasse sur Masolino «  Il faut des passeurs pour qu’une société puisse admettre des peintres vraiment révolutionnaires …. ». Masolino, pourtant ainé de Masaccio fut son « passeur ». Les expressions « muséales » ne donnent pas à ce terme un grand lustre. Quand on ne sait pas attribuer une peinture ou une sculpture à un artiste qu’il soit petit ou grand, lorsqu’on n’est pas trop sûr de l’atelier de provenance, on recourt souvent à la formule, « suiveur de… ». L’expression laisse alors cette impression qu’un artiste suiveur, n’est ni original, ni créatif, il appliquerait une recette qu’il aurait apprise d’un « grand artiste » et il le ferait comme un bon artisan répétant sans fin une façon de s’exprimer qu’il n’a pas totalement comprise.


Ce n’est pas ainsi qu’il faut décrypter le mot de « suiveur »: ce sont ceux qui, justement ont compris, de quoi les grands Maîtres parlent, ce qu’ils ont vus et, qui, en quelque sorte, enfoncent le clou. Ils font passer la leçon et la rende accessible. Parfois, on peut leur reprocher de le faire trop caricaturalement et de faire « beau » là, où leurs « Maîtres » soulevaient des problèmes et essayaient des solutions. Artemisia Gentileschi est exactement dans cette problématique. Elle n’a pas « créé » le style raphaélien et pas davantage le caravagisme. Elle en a montré la force, comme tant d’autres artistes, comme si on disait qu’à défaut de pouvoir se procurer un Raphaël ou un Caravage….


Parfois aussi, les suiveurs, mettant en valeur une « forme », une « façon », une « construction » ne sauront pas se contenter du « fond » de leurs maîtres et s’attacheront à la « forme ». Henri Martin, pour reprendre l’exemple plus haut, a été un remarquable post-impressionniste, mais entre les Nymphéas de Monet et les œuvres d’Henri Martin, la distance est de taille : Monet fait disparaître le sujet de l’œuvre et pousse très loin l’idée que l’évaporation du sujet est le vrai « thème de l’œuvre ». Henri Martin quant à lui rend au sujet tous les honneurs dus à son rang et le sert avec une belle sauce impressionniste. L’œuvre de Monet est révolutionnaire non pas parce que les ombres deviennent violettes ou que les meules de foin comme les cathédrales et les peupliers changent de couleurs tout au long de la journée, mais parce que, par touches successives, il dissout toute perspective et rompt avec un demi-millénaire de peinture. Henri Martin, élégamment, use des manières impressionnistes sans faire de mal au sujet traditionnel ! Mais c’est beau, comme on peut dire que le beau vient des habitudes qu’on a prises. Les suiveurs créent des habitudes de voir.


Quel rapport avec Harry Gruyaert ? Il a fait de la couleur son thème photographique de prédilection, suivant en cela les « manières et façon de faire » de peintres d’avant-garde et de photographes novateurs. A force de considérer son travail, on voit bien qu’il avance dans les pas d’artistes qui marchent avant lui et pas d’un peu.

 

 

 


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