Photographier rien

Absolument rien

Soliloquer, voir venir un sujet étrange qui me provoquerait et me lancerait:  

Photographier pour comprendre «photographier»?


Pour attaquer vraiment le sujet: photographier rien. Enfin… pas rien puisqu’alors, il n’y aurait plus de photographie ? Ou bien photographier «rien» ce serait l’aboutissement de « photographier »: on saurait si bien photographier qu’on pourrait même photographier «rien».


Quand on se ne sent pas la capacité respiratoire adaptée à la photographie pratiquée à de pareilles hauteurs de vue et de vie, il faut s’entraîner. Il faut apprendre à photographier « des pas beaucoup » ou des « peu de choses » ou « des sans intérêts », des « il n’ y a rien à voir ». Comme on apprend à respirer pour rejoindre la nuit marine ou pour marcher en gambadant sur le toit du monde.


Un trottoir, la nuit, des dallages sans aucun intérêt. On avance et voilà qu’ils se mettent à attraper de la lumière. Elle est prise dans leurs filets et, pour attirer l’attention, pour forcer d’amicales pensées, elle s’efforce de vibrer comme on le fait quand on est ondulatoire. Franchement, la lumière piégée par les dallages d’un trottoir n’importe où dans Paris et en fait n’importe où il y a des dallages, ne participe pas d’un grand œuvre. Et puis c’est à la portée de n’importe quel regardeur de sortir un appareil photo et de prendre une photo du dallage mouillé avec la lumière qu’il garde prisonnière.


C’est décidé, je serai « n’importe quel regardeur ». Je prendrai des photos de lumière prisonnière qui ondule rageusement. Peut-être en regardant de près, on verra qu’il y a des grains dans la photo. Des grains de lumière. Qui chahutent et qui vibrent, qui particulisent et qui ondifient. De la vraie lumière. Celle de tous les jours. Et voilà, je vous les livre ces photos de n’importe quel regardeur. La lumière paraît joyeuse. Peut-être ne s’est-elle pas rendue compte qu’elle était prisonnière des dalles du trottoir dans Paris, la Nuit.

Les photos de ce rien-là, ne sont pas loin. On les trouvera dans Images et récits.


Tu ne photographieras pas

Il y a quelques temps, j’avais mis en garde les passionnés de photos contre la menace de l'"appeal". Certains paysages, certains monuments, certains moments sont comme des stars people, comme de jolies femmes qui se sont préparées, qui se montrent et s’imposent au regard, qui attirent la photo.


Ils ont un pouvoir magnétique. Autour d’eux, devant eux, s’agglutinent des photographeurs aujourd’hui, des dessinateurs hier. Ils ont un photo-appeal absolument irrésistible. On ne doit pas les manquer. Ils vous le rappellent. Vous DEVEZ les prendre en photo. Vous ne POUVEZ PAS vous soustraire à leur «appeal». Imaginez Bardot se promenant en tenue légère sur une plage et personne ne la photographierait !


Avais-je bien mesuré mon propos ? N’étais-je pas allé trop loin, fustigeant le photographe du Dimanche, le peintre qui près de 150 après la naissance de l’impressionnisme continue les meules de foin et les tâches rouges de coquelicots ? N’aurais-je pas dû me méfier ? Tout ce dit et se répète, et les idées animées des plus belles intentions sont en risque d’être récupérées par des machines sans âmes au service d’intérêts inavouables. L’affaire « Camera Restricta » vient à point malheureusement pour illustrer ce propos. 


« Caméra Restricta » est le nom donné à un appareil photographique révolutionnaire conçu par un « artiste » Allemand du nom de Philipp Schmitt. L’affaire est d’autant plus délicate qu’elle surgit au moment même où se déploie une véritable prise du pouvoir au sein de l’Union Européenne par les Allemands. Dans pareil contexte, le projet d’Herr Schmitt ne laisse pas d’être inquiétant.


Il faut commencer par le commencement: l’artiste allemand, Schmitt, a inventé un appareil photo qui empêche de faire des clichés de lieux, de monuments ou de personnes qui ont déjà été photographiés. Les photos que tout le monde prend, convulsivement, sans y réfléchir, les photos témoignages ou probatoires, celles qui disent « voici la preuve que j’étais à Paris… et vlan, une photo de la Tour Eiffel » ! Ou bien « voici la preuve que j’étais à Rome… et vlan, une photo de Saint-Pierre de Rome ». Photos sans aucun intérêt en tant que photo. Photos prises des millions de fois. Photos qui ont été prises sous tous les angles possibles par des milliers de touristes, ou, pire encore, par des milliers de photographes professionnels. Ce que j’avais décrit comme la conséquence du « photo-appeal».


L’appareil a été baptisé "Camera Restricta" par son inventeur et s’appuie sur la possibilité de géolocaliser le photographe. Le processus est le suivant. Vous êtes équipé de Camera Restricta. Vous vous positionnez en face de la Tour de Londres. L’appareil note que vous allez vous adonner à une prise de vue inutile, le lieu ayant été photographié des milliers de fois (et en ce moment précis, peut-être des centaines de gens s’apprêtent-ils à photographier le monument). Le logiciel fouille dans les gigantesques big data centers où sont stockées les photos numériques du monde entier et qualifie votre erreur. Il empêche alors l’appareil de poursuivre sur cette voie critiquable. Vous appuyez une fois, deux fois, trois fois, rien ne se passe. Vous appuyez à nouveau en insistant fermement : au lieu de la masse sombre et austère de la Tour de Londres dans votre objectif apparait un message :« Verboten » (« interdit « ). En rouge et en grandes lettres. Vous prétendez ignorer cette invitation à ne pas poursuivre ? Alors, un deuxième message apparaît, vous informant qu’en cas de refus d’obtempérer, le logiciel procédera à la destruction de l’appareil photo.  


C’est tout et ce n’est que ça ! Une Kalachnikov est un pistolet à un coup à qui on a conféré de la rapidité, une « Camera Restricta » est l’équivalent d’une Kalachnikov qui n’aurait plus la liberté du choix de ses cibles. Clairement,  un monde qui se renverse.


Herr Schmitt rêve d’un art idéaliste et optimiste. Il pense que son appareil, permettant d’éviter les redites, les « clichés », les photos faciles, poussera les photographes amateurs ou professionnels vers davantage de créativité. Il pense qu’ils iront chercher le détail que personne n’a vu ou l’angle auquel on n’avait pas pensé. C’est là qu’il montre un beau sentiment vis-à-vis d’une humanité qui nous a pourtant appris à nous méfier et à nous attrister.

De fait, on le devine bien, sa « Camera Restricta » est un fantastique instrument de pouvoir, et en premier lieu, un beau moyen de censure. Qui nous dit que la base de données à laquelle l’appareil se référera ne sera pas truquée ? Qui nous dit que l’appareil ne nous interdira pas de photographier des lieux ou des personnes, ou des objets définis autrement que par l’abondance excessive des prises de vue ; qui nous dit que ces lieux ne seront pas définis par le pouvoir politique ou le pouvoir religieux. Qui nous dit que plutôt d’interdire des prises de vue consternantes de banalité, le logiciel ne laissera pas les passionnés de photos s’étourdir avec des photos sans intérêts. Consacrant leurs loisirs et leur énergie à immortaliser des impressions secondaires, leurs yeux seront facilement détournés des choses essentielles.


L’appareil relève de ces instruments de prise du pouvoir et de contrôle des masses qui conduisent directement vers les entreprises totalitaires et dictatoriales. On comprend pourquoi nous avons voulu attirer l’attention des lecteurs sur l’origine germanique de cette invention. On sait que les Allemands s’efforcent de prendre le pouvoir sur les Etats de l’UE.  Herr Schmitt, un Artiste Allemand ? Ou un survivant de la Stasi ? Il est de notoriété publique que les Services secrets allemands sont étroitement associés au siphonnage systématique et mondial de « la Data » par l’Empire américain. La « Camera Restricta » en serait un des instruments. Il faut craindre que notre « artiste » Schmitt ne développe une version .2 de ce logiciel, ouvrant la possibilité pour La « Caméra Restricta » de décider des photos qu’il faut prendre et même, de prendre des photos, secrètement, sans que le photographe ne le sache, transformant l’ensemble des touristes du monde entier en espions indétectables….


Cet enjeu-là est autrement plus important que l’effet secondaire de l’interdiction de photographier sous la forme d’économie massive. Elles sont évidentes : les photos interdites ne seront plus développées ; le temps passé à montrer des photos d’une banalité affligeante sera enfin consacré à des choses intelligentes, lire, travailler, consommer, étudier ; l’esprit rabaissé par de médiocres répétitions d’images sans intérêt sera enfin libéré. Je laisse à chacun le plaisir de se livrer au décompte et à la valorisation de toutes ces heures récupérées sur le ridicule.


Ridicule ? Il convient d’aborder cette question, délicate s’il en est car il s’agit d’art. Qui a le droit de décréter que telle photo est ridicule ou non ? Au nom de quelle conception de l’art, un logiciel viendrait-il interdire de prendre des photos, les jugeant ridicules et sans intérêt ? La Tour Eiffel ne pourrait plus être photographiée pour l’avoir été trop souvent ? Imaginons les centaines d’appareils interdits de photographies, ce jour de catastrophe inimaginable, quand la Tour Eiffel, victime de Daesh, s’effondrera. Par-delà l’Atlantique, l’horreur des Twin Towers serait passée inaperçue. À l’Est, les temples de Palmyre, trop photographiés et donc interdits de photographie, seraient toujours débout.


Il faut réagir! En effet, les milliards de dollars économisés ne peuvent justifier la mise sous tutelle du regard des citoyens du monde. Il faut réagir et interdire cette invention sortie de l’esprit malade de ce soi-disant artiste Allemand, probablement à la solde de gens dont les calculs froids et arrogants font trembler les vrais européens. Iconoclaste version informatisée, s’il avait existé au tout début de la peinture religieuse, les scènes de nativité, de mise en croix, de vierge à l’enfant, d’annonciation etc. trop souvent représentées ne seraient jamais venues illuminer les murs des églises.


Enfin, cette machine est à cent lieues de l’homme, de ses bonheurs et de ses drames. Imaginez seulement qu’un homme amoureux décide un jour de photographier son aimée dans le plus simple appareil. Il cadre. Il tremble un peu. Elle est si belle et si désirable. Elle se donne à lui en image, rien qu’à lui, avant de se donner à lui, en chair et en os. Rien qu’à lui. Il appuie sur le déclencheur. Une image s’interpose brutalement entre lui et sa belle, huit lettres en rouge qui font le mot «  Verboten ».

 

 

Pas grand'chose

Et voilà!

Je n'avais pas emporté ma caméra restricta. Celle qui empêche de prendre des photos mille fois prises. Des photos de petites feuilles de toutes les couleurs. Comme un vrai tapis. Des mille fiore. Des choses tellement charmantes que le premier artiste peintre américain ou canadien en met plus qu'il n'en faut dans ses œuvres parce qu'il sait que c'est vendeur.

 

Mais pourquoi, pourquoi, mon appareil est-il parti photographier ces clichés, ces trucs qui chatouillent la rétine? Il a filé un peu comme un chien qui aurait flairé la bonne affaire ou comme Duchamp qui aurait débusqué un bel égouttoir dans une foire à tout. 

 

Ne faudrait-il pas en vouloir aux impressionnistes qui nous ouvert les yeux sur les couleurs et donc la lumière? C'est d'eux que vient notre goût immodéré pour les fleurettes et les sous-bois. Ce sont eux qui nous ont dit "mais non, la nature n'est pas une source de danger, le paysage peut-être serein, on peut s'y promener et même y rencontrer des paysans qui prient, des vaches qui broutent et des enfants couronnés de bérets rouges qui courent se cacher parmi les coquelicots. 

 

Du coup, on serait devenu mièvre. On n'a pas encore vraiment réussi à voir les prés comme Cézanne nous y invitait. 

 

Et les appareils photos ont été trop contents de découvrir notre faiblesse. ils se sont multipliés comme le chien-dent et nous poursuivent maintenant. Ils veulent qu'on les utilise. Il nous impose qu'on se serve d'eux. Ils nous montrent qu'ils peuvent photographier des tas de choses et même faire de l'impressionnisme. 

 

C'est de la photo de pacotille? Peu importe disent les appareils, il faut bien qu'on serve à quelque chose. 

Alors, on en vient à subir ces atroces belles couleurs, ces feuilles si obstinément agréables à voir, ces vraies tapisseries ou mille fiore. "Peu importe!" Grinça-t-il: "sous la couleur, la force obscure". 

Alors, photographier ce serait revoir?

Parce que, franchement, des photos comme celles-ci n'auraient pas été possible si la photo avait eu la politesse d'apparaître au quattrocento. Mais, pour des raisons qu'on ne pas expliquer plus longuement, la photo est apparue en même temps que l'Ecole de Barbizon et aussi au même moment où il fallait aller respirer le bon air et en profiter pour peindre la nature autour.


Et voilà que les ciels se sont imposés, que les terres à la couleur terreuse ont pris les objectifs en otage et que même des artistes dits importants comme Gerhard Richter sont tombés dedans.


A quoi ils ressemblent ces portraits de nature? A des "revenez-y" évidemment, à des bons vieux souvenirs de planche couleur dans des livres sur la campagne française. A des soirées d'hiver à compulser des albums de peinture parce qu'il n'y avait rien d'autre à faire. S'il n'y avait pas eu Corot, Pissaro, Boudin et tous les autres, la verrait-on seulement cette campagne française, avec ses couleurs d'automne, de terre et de boue.


Bien sûr que non, on la trouverait bouseuse et boueuse. On s'écarterait des masures et on se dirait à la vue de ces cieux chargés de nuages qu'il va pleuvoir et qu'il est temps de rentrer pour voir un bon polar à la télé.


Donc, qu'un appareil photo laissé en liberté se prenne à prendre des photos d'une nature aussi peu intéressante, c'est qu'il sait qu'il ne prend aucun risque: les vues ont déjà été vues et nous n'avons plus d'autre effort à faire qu'à nous souvenir d'images qui traînaient dans de vieux livres d'art.


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