La photo entre Art et Illustration à la MEP

La photo, ce n’est pas toujours pour accrocher sur un mur

b.barbey
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En visitant les accrochages de la Maison Européenne de la photo, ceux où étaient rassemblés les photos de Bruno Barbey et de Massimo Berruti, j’ai eu du mal à décider si le format sous lequel ces photos étaient exposées était justifié. Dans la plupart des cas, il s’agissait de grands formats. Pas nécessairement des formats à la Helmut Newton, mais des formats excédant largement une feuille 21/27 !

Le grand format, c’est évidemment fait pour les murs. Pourtant, la plupart des photos qui étaient exposées étaient avant tout destinées à des revues, des journaux ou des livres… Il s’agissait de photos destinées à accompagner des textes ou, sans texte, des photos rassemblées en livres sur des thèmes, portraits, régions, villes etc.

Aujourd’hui, on le sait bien, les dessins des auteurs de bandes dessinées sont devenus des œuvres d’art qu’on expose, comme autrefois on n’aurait pas osé exposer des photos. Aujourd’hui, ce qui était conçu en petit format, en raison de contraintes techniques (la photo), ou de principe même de « lecture », (livres de photo, journaux, bandes dessinées), devient « tirable » en grand. Il n’y pas de limite technique et, pourvu qu’on se soit doté d’optiques adaptées, les photos peuvent être gigantesques. Cela peut être fait pour des raisons décoratives comme je l’ai vu à la maison de l’Amérique latine où, pour l’exposition de Lola Bravo, quelques-unes de ses très belles photos avaient été développées en « 3 mêtres sur 3 mêtres ! ». Cela est malheureusement, le plus souvent, fait pour les besoins de l’exposition « moderne ». Exposer des photos de petite taille transforme le regardeur en liseur et contribue à ralentir le flux des visiteurs. En plus grand cela se voit mieux par le plus grand nombre !!! Donc, les tirages « modernes » seront mieux « taillés » et passeront du « 15 fillette » au « 45 » et plus…

Malheureusement, on rencontre vite une autre limite que les conditions techniques : si on peut techniquement transformer un nu de Watson en nu king size « à la » Helmut Newton… ce n’est plus un Watson, toujours excellent, mais un mauvais Newton. La finesse est perdue, la photo devient publicitaire, ce n’est plus une petite musique, c’est une fanfare municipale.

On dira que les grandes photos, les photos qui ont marqué l’histoire de l’art supportent les agrandissements. On dira, argument rhétorique pur, que justement, les photos « inflatable » sont celles et seulement celles qui sont de véritables œuvres d’art. Celles qui ne supportent pas le passage « en grand » ne mériteraient que leur statut de vignettes, d’illustrations, de photos accompagnées de textes où le texte l’emporte sur l’image. Encore une fois, c’est de la rhétorique pure : parmi les très belles photos prises « autrefois », avant la seconde guerre mondiale par exemple, les formats de petite taille n’étaient pas simplement une contrainte purement technique, c’était aussi, au sein d’une technique, les conditions acceptées, intégrées et voulues de l’œuvre d’art. Si on veut prendre un exemple « basique » et intemporel, on dira que les enluminures des « riches heures du Duc de Berry », n’ont de sens que dans les dimensions pareilles à des vignettes où elles ont été réalisées. On peut les reproduire en des dimensions 4, 8 ou 12 fois supérieures à celles de l’original, on peut ainsi chercher à montrer, au plus grand nombre ces chefs d’œuvre de finesse, de couleurs, d’habileté et de construction, on peut vouloir enseigner plus commodément en s’appuyant sur des grands formats, il n’en reste pas moins qu’une partie essentielle de l’œuvre disparait. Œuvres de dévotion privée, de lecture, de soutien à la méditation, elles perdent leur « dimension artistique, spirituelle » à subir les agrandissements « démocratiques » pour le plaisir du plus grand nombre. C’est qu’on devient vite lourd à trop insister sur la finesse. On va vers une conception de l’œuvre parfaitement étrangère à ce que voulait son auteur. On la fait œuvre d’art ouverte au plus grand nombre quand elle était destinée à une personne et aux quelques rares élus que cette personne, roi ou duc, voulait ravir d’un regard sur un objet exceptionnel.  Le modèle agrandi des « Riches Heures », n’est pas un seul instant l’œuvre « des Riches Heures », comme le modèle réduit du Parthénon n’est plus le Parthénon !

Il en est de même pour les photos de reportage ou les photos destinées à être rassemblées en livres de photos, avec ou sans texte.

C’est ainsi que de salles en salles, j’ai eu du mal à décider de ce qui était de belles photos ou de belles illustrations, photos pour journaux ou photos pour livre de photos.

Le cas est flagrant avec les photos de Bruno Barbey. Son engagement dans le photo-journalisme est très clairement présenté. Il n’a cessé de se considérer comme un « reporter » au sens fort du terme, qui consiste à aller à la rencontre des gens et des lieux et, dans le cas d’un photographe, d’en saisir les images et les couleurs. Qu’il s’agisse de photographie en noir et blanc et de photos en couleurs, elles sont toujours bien faites et sensibles. Les sources d’inspiration ne manquent pas non plus et Cartier-Bresson n’est jamais loin. Parmi ces photos, quelques-unes sont magnifiques en grand format. Mais la part la plus importante y perd son sens et son âme. Tous les tirages ne réussissent pas à préserver le charme de ces images d’illustration ou de présentation, voire même le dénature.

Même observation pour les photos de Massimo Berruti. Elles sont belles et on n’ira pas discuter là-dessus. Elles sont trop grandes. Elles ont une taille en contradiction avec le message que leur auteur veut faire passer. Les images de destruction qu’elles portent, ce territoire blessé qu’est Gaza, corps déchiqueté, couturé, scarifié. Quitter le format du reportage, ou du livre de témoignage, c’est faire s’effacer l’intensité du discours, la pertinence de la démonstration. C’est en tout cas, ce que j’ai ressenti. Les images de destructions, de maisons écrasées, d’immeubles éventrés, d’escaliers en équilibre incertain, conduisent plus souvent à un romantisme de fins de guerre qu’à la dénonciation d’un état de guerre. On se rapproche trop des expérimentations du post ou néo-expressionnisme et du côté « trash » de certaines œuvres. Entre romantisme noir et violences extraites de l’imaginaire des artistes, surgit une exaltation artistique à cent lieues de ce que le photographe voulait montrer et qui n’a rien d’artistique.

 

 

Massimo Berruti

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