Paris: photo-prétexte

Ralentir le temps … de la promenade

Il y a une autre piste : celle de la photo prétexte. Celle-là n’est pas prise parce qu’on voulait garder quelque chose, un souvenir comme la petite fleur ou le papillon qu’on a coincé entre deux pages du livre qu’on tenait à la main. Elle n’est pas non plus prise pour épater les copains, pour former preuve qu’on y est bien allé, qu’on la bien vu(e), que c’était bien là.

L’autre piste, celle de la photo prétexte, dit qu’il y a des photos dont le rôle est de ralentir le pas. On ne prend pas la photo pour stocker du « voir plus tard », mais pour « voir mieux tout de suite ». L’appareil photo serait utile comme les lunettes à un myope ou mieux encore, comme un compagnon avec qui on bavarderait. On lui aurait dit… par exemple: « Vois ces couleurs, là-bas, le jaune de la luzerne, il contraste si fort avec le vert intense des blés ». Une canne se serait dressée et aurait pointé les champs au loin, puis serait redescendue et aurait battu un peu les pissenlits, sans y penser. Les graines se seraient envolées comme lorsque madame Larousse  souffle dessus. On aurait montré au compagnon de promenade, la course erratique et légère des flocons de pissenlit. On aurait pris le temps d’écouter le vent les emporter et d’en sentir la verdeur : « il est encore frais » parce que ce serait le Printemps. On aurait alors repris, cette marche dans la campagne, mais aussi dans la ville, sur la route ou par les sentiers. Tout en bavardant et en s’appliquant à retarder à nouveau le temps.  

L’appareil photo serait le compagnon qu’on n’a pas invité à partager la promenade. Les choses vont trop vite. On n’a pas le temps. Décidé la balade au dernier moment. Sans y penser vraiment. Envie d’aller se promener ? Pas sûr. « y a pas un match à la télé ? ». Mais on se décide. C’est la balade. Alors,  vite, on prend un blouson, une casquette de football US et l’appareil photo. Se promener un peu n’importe où, en ville ou dans une forêt, sans rien dans les mains fait un peu étrange. C’est moins vrai, lorsqu’un chien s’ébat et joue et cabriole devant vous. Mais il faut avoir un chien. Et le chien, c’est un peu comme l’histoire du compagnon de tout à l’heure. L’appareil photo ce n’est pas mal ! Du coup, on prend des photos comme on aurait devisé avec un compagnon de balade, sur des riens, des choses de tous les jours, pour prendre le temps, le regarder passer, ou comme on aurait sifflé et crié au chien. Avec l’appareil photo le temps passe et soudain, il vous prend un désir d’en ralentir la course, de le goûter sous formes de secondes qui s’égrènent. Là-bas, cette tâche jaune, elle est si… elle fait penser à … oh ! Il faut que je montre ça à… on vise, on calcule et on appuie, on vérifie aussi et on recommence peut-être si on n’est pas content du résultat. 

Avec le compagnon, on serait revenu sur le mot, sur l’idée qu’on voulait partager, on aurait pris le temps d’hésiter et de trébucher sur un accord et aussi on aurait écouté. Les mots savent marquer un rythme si on les laisser venir sans les presser. La photo, prise dans ce moment-là, rythme aussi les instants. Pourquoi la prendre deux fois, trois fois, plus… Pour mieux la prendre ? Pour bien cadrer ? Pour vérifier qu’un filtre rouge… pourquoi tant de précautions ? On ne regardera pas. Ce qu’on gardera ? Un temps un peu plus lent, un plaisir de se sentir dans ce temps-là, ouvert, généreux. Et d’en garder une trace.

La photo alors ne vaut que par la douceur du temps de pose. Par les poses qu’on multiplie. Un peu mieux qu’un compagnon parfois. On va à son rythme et pas à celui de l’autre...

Si ce n’était que cela : « La photo-compagnon » qu’on prend pour prendre le temps ? La question initiale était, pourquoi donc, me promenant dans la campagne, dans la ville, en l’air, sous l’eau, j’éprouverais le besoin non vital de sortir un appareil de ma poche, de me pencher vers une petite fleur, de regarder intensément une meule de foin sous un soleil radieux, ou un pan de mur désolé, un graphiti de prendre un angle, un bon, ou peut-être pas, de prendre la photo tout simplement. Pourquoi ? Mais pourquoi ? Ça ne rapporte rien. Çà ne rassasie pas !

Dans l’hypothèse de départ, j’ai présumé que j’étais seul en face de la meule de foin, sous le soleil radieux, devant la petite fleur. Or, il faut le dire avec lucidité, ce moment-là de solitude est bien rare de nos jours.

Tenez, je les ai mises en ligne mes photos de ce jour où je me suis dit, je vais prendre des photos, mais c’est stupide, puisque tant de gens ont pris des photos avant moi. Qu’est-ce que je vais apporter à l’art de la photo ? Mes photos, elles vont être d’une absolue platitude… et on recommence en boucle. 

 

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