Pourquoi photographier? Une enquête, Troisièmes pas

 L’invisible, l’invu et le désordre.

 

On pensait avoir compris pourquoi il fallait prendre cette succession de photo, nous avions commencé à comprendre que ce n’était pas si fortuit. Elle avait imposé son ordre et un sens à la foule des photos prises et justifié par-là la nécessité, l’impératif de photographier, transformant la question du « pourquoi photographier ? » en « pourquoi n’avoir pas photographié ?» si on ne l’avait pas fait.  On avait montré que les photos comportaient nécessairement un dévoilement, une venue au regard de ce qui était jusque-là non seulement invisible mais surtout invu. On s’était souvenu de cette phrase terrible « ils ont des objectifs et ils n’impressionnent pas ». Or, tout à coup, de nouveaux éléments sont venus rompre le beau cheminement que nous avions suivi. (Photos 30, 31 et 32). Ces photos donnent une indication précise et non plus supposée du lieu où se déroule l’action. Ce sont des toits. Indubitablement. Une analyse détaillée des photos montrent que ce sont des toits anciens. Plus précisément, quelques reflets verts indiquent la présence d’un parc à proximité. On n’en dira pas plus, car on n’en saura pas davantage. Pourquoi cette scène se déroule-t-elle sur les toits de Paris à deux pas d’un parc ? Si on n’avait pas pris la photo, on ne pourrait pas se poser cette question.  Ainsi, le fait de photographier serait à l’origine aussi de notre questionnement. Comment peut-on encore s’interroger sur « pourquoi photographier » ?

 

 

 

Les trois dernières photos sont poignantes : photos 33, 34, 35. Le soir commence à tomber (il prend son temps, ce n’est pas la première fois qu’on l’annonce). La nuit qui vient est souvent accompagnée de « tristesse » et « mélancolie », ses deux servantes. Comme un rêve qui ne parvient pas à s’effacer, la jeune femme aux ballons-bonbons apparait à nouveau, lasse peut-être, maussade en tout cas. Les couleurs ne sont plus de ce beau pastel qui chantait au soleil. Assombries, elles s’accordent bien avec la déréliction qui s’est emparée de la pneumophore. Comme pour donner plus de tristesse encore, voilà que le clown du début de notre enquête a ressurgi, regarde devant lui et fait face à son destin? Le "deus ex machina" n'est-il pas là, séparé de lui par une cheminée? Le clown n'est-il pas figé, transi de peur devant ce que le toit ne dissimule plus. La photo le fige aussi cet instant et le clown dont la fixité a aboli le temps. Il fallait cette photo si on voulait rendre compte de cet évènement. Bien sûr, il est infime. Voire! Que sait-on de l'essentiel si on n'a pas voulu le rendre visible aux yeux? Que peuvent dire les yeux qui n'ont de capacité à voir que le temps qui passe? Que peut la photo si ce n'est rendre compte de ce temps en le figeant? Ainsi, prend tout son sens la métaphore du clown figé, gràce à la photo qui fige le temps où s'inscrit la fixité du clown.

 

La dernière photo serait-elle une réponse à l’avant-dernière ? Nous ne le saurons pas. Ou bien, on a oublié de continuer à prendre les photos, ou bien ces séquences apparemment homogènes et cohérentes avaient été classées dans le mauvais ordre. On aurait commencé par les dernières photos et la première que nous avions décrite, au lieu que d'être celle d'une émergence au voir aurait été celle d’une dissolution, d’une évaporation et pourquoi pas d’une vaporisation, comme une brume de couleurs qui s’évanouit quand le soleil s’élève. On aurait dû admettre que l’effacement de ce qu’on a pris pour un clown conduisait nécessairement à l’absence de sujet ou d’objet et à l’impossibilité de la photo.

 

 

Peu importe ! ce que nous voulions montrer est démontré : à la question « pourquoi photographier » on aurait pu répondre : « pour montrer ce qu’on ne voit pas ». On pourrait aussi soutenir que c’est pour montrer « ce qu’on ne voit plus ».

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