Soliloques sur le vaste Monde: Avril 2017

- Deux films à éviter

- Big Vota

- Les bonbons acidulés de Jean-Luc

- Ils cassent tout

- Les petits sont-ils plus grands qu’on ne le pense ?

- Le carnet de note de l'élève Macron

 

Big vota

 

 

Demain, grâce à la myriade de petits faits que nous aurons égrenés dans le courant de notre vie de tous les jours, nous ne voterons plus. Nos décisions? Les fraises françaises que nous aimons acheter le vendredi ; les secondes de Dire straits;  les dépassements de vitesse ; les images où nous aimons cliquer,

Toutes nos micro-décisions permettront de faire le bon choix de candidat.

Il nous restera à participer à la fête s’il a gagné et à l’enterrement de ses espoirs s’il a perdu : on nous aura caché le candidat jusqu’au bout afin que nous ne produisions pas de « bruits » parasites dans la computation générale de tous les datas. Imaginez cette pure impossibilité : introduire un soi-disant choix individuel dans la chaîne électronique des calculs de nos décisions passées ! N’avions-nous pas préféré le café au petit déjeuner pendant des dizaines d’années ? N’avions-nous pas décidé d’aller voir des films sinistres à pleurer ? Ces milliers de décisions rassemblées ne suffiraient pas pour constater notre décision de vote ?  

Nous irons dans la salle des fêtes que l’ordinateur aura assignée pour crier notre joie ou hurler notre déception. En criant un peu plus, on modifierait la chaîne de nos algorithmes. La prochaine fois, rien ne dit que nous ne voterons pas un peu plus à gauche.

Mais aussi parce que nous aurions changé : le matin, ce serait du thé. Un bouleversement de datas.
Un battement d’ailes de papillon au Parc Monceau peut faire s’écrouler l’Arc de Triomphe.

Ils cassent tout

A Moscou, des bâtiments des années 1920 dans le style constructiviste soviétique vont être détruits. Un pur scandale ! En France, un aménageur inculte déclencherait la Révolution s’il s’avisait de casser la Cité Radieuse à Marseille. Songez à ces fous de la construction fricarde qui ont démoli le Paris du Moyen Âge. Tous ces Louis XIV, ces Louis XV et ces autres qui anéantissaient sans vergogne de magnifiques maisons à pans de bois et les remplaçaient par de sinistres maisons de pierre. La folie destructrice a défiguré nos villes !  Pour faire la place des Victoires (du vide) on a cassé quatre charmants hôtels particuliers (du plein).

Or, même les barbares hésitaient à casser. A Paris, les rois francs avaient installé leurs trônes dans les salles de bains romaines. Grâce à eux, les thermes sont encore là. Les Russes, en cassant la vaisselle soviétique des débuts, sont dans le déni. Comme les Français qui, ayant détruit le château des Tuileries, ne veulent pas le reconstruire parce qu’il gênerait la pyramide chinoise.

Il faut résister. Le refus de l’histoire se traduit par des haussmanneries blasphématoires. Si on laisse faire les Russes, qui sait, les immeubles d’Emile Aillot y passeront, les magnifiques barres de Bobigny, du logement au kilomètre, et les tours de Nanterre qu’on a décorées avec des larmes et des nuages faute de parvenir à gratter le ciel. Même le Palais de l’Elysée pourrait être livré aux bulldozers.
Qu’on ne casse plus ! Tant pis si on ne construit pas ?

Le carnet de note de l'élève Macron

Quand j’ai entendu toutes les remarques acerbes, ironiques et nécessairement désobligeantes sur l’erreur géographique de M. Macron, j’ai senti comme un pincement sur le côté gauche, du côté de mon cœur. Et puis, ce pincement est revenu comme une douleur légère. Pas une douleur, ce n’est pas le mot juste, mais une sensibilité, du côté du pincement, au moment où je l’ai vu à la télé, face à face et quand il m’a dit (c'était tellement bien cadré, tellement intime, avec de belles couleurs pastel, fanées et douces) qu’il savait bien que la Guyane n’était pas une île, qu’il connaissait même ses fleuves et ses villes…


Il me regardait droit dans les yeux, sans ciller.
Moi aussi j’avais eu cet air franc et honnête quand il m’avait fallu expliquer à ma mère la mauvaise note qu’un professeur m’avait infligée prétextant que je n’avais pas su dire si la Corse était italienne ou française. Je suis sûr que j’avais voulu qu’elle me croie sur mon regard honnête. Ce regard-là, je le pratiquais intensément quand elle n’arrivait pas à comprendre pourquoi j’avais un très mauvais carnet à la fin du mois, alors que, durant ce même mois, j’avais annoncé, l’œil limpide et sans ciller, des notes tout à fait sympathiques. Moi non plus, disait mon regard, limpide, clair et droit, je ne comprenais pas.

Ce souvenir qui revient, ce serait une Madeleine de Proust ? Un retour sur des moments douloureux quand je sentais que ma mère ne me croyait pas. Et pourtant, j’avais fait le regard limpide et clair et ma voix n’avait pas tremblé comme il arrive toujours chez les enfants menteurs qu’on prend en défaut.

Le souvenir qui me pince du côté gauche, je crois que c’est le souvenir d’un mauvais calcul. Peut-être étais-je encore trop jeune pour comprendre que la mémoire peut être longue ? Moi, j’avais complètement oublié l’histoire des fausses bonnes notes. Ce dont je me souvenais était plutôt gai. Ma mère avait été ravie d’apprendre que j’étais le premier de la classe. Elle m’avait serré dans ses bras. J’avais senti une vague de chaleur m’envahir. Elle était heureuse et c’était l’essentiel pour moi. Mais voilà, qu’elle oubliait sans vergogne ce moment délicieux. Elle regardait un cahier pas très propre griffonné par des gens un peu sales et croyait tout ce qu’il racontait.

Je crois que M. Macron nous a fait ce coup-là. Il nous a envoyé son regard droit, simple et limpide. Il nous l’a envoyé personnellement. Il a été direct. Il n’a pas dit, comme on l’aurait entendu à droite, que c’était un complot. Il n’a pas dit que c’était injuste et que ce n’était qu’un « lapsus linguae », pardonnable par définition : quand on dit autant de choses que lui, il n’est pas surprenant qu’on finisse par dire des sottises. Mais, voilà que sa mère aussi se souvient. Et, elle aussi, elle a un pincement au cœur.

« Apporte ton cahier de notes ! » va-t-elle s’écrier.

Deux films à éviter

 

 

Deux films à éviter: 

 

- The young Lady

- Corporate

 

En quelques mots, quelques déplaisirs. « Ainsi va la vie ! » comme le répète assez sottement un présentateur de télé quand il a fini d’essayer d’être fin et subtile et dit bonne nuit à tout le monde.

 

Commençons par le pire :

 

« The Young Lady ». C’est un film. Une tentative de. Je pense que c’est un des films les plus ennuyeux et les plus stupides que j’ai jamais vu. Résumons : une jeune demoiselle est mariée au fils d’un propriétaire anglais de mine (de charbon ?) peut-être au pays de Galles ou en Ecosse. Le jeune marié ne touche pas sa femme et la laisse dépérir (songez qu’elle n’a pas même le droit de s’endormir d’ennui) dans une vaste maison froide. Et puis un jour, il part pour cause d’accident de mine. Ou pour d’autres causes à commencer par le fait qu’il hait son père et qu’il a une maitresse noire (pas à cause du charbon : c’est une maîtresse d’origine africaine). Et la Young Lady de s’ennuyer à mourir. Et elle tombe dans les bras d’un palefrenier (le frenier n’est pourtant pas pâle : serait-il venu d’un pays du sud de l’Europe ?). Parties de jambes en l’air. Pas beaucoup, tout le monde ne peut pas rivaliser avec l’amant de lady Chatterley ou Women in love ou Emmanuelle 1, 2, 3.

 

Finalement, elle tue son beau-père, elle tue son mari, elle tue le fils naturel d’y celui (un petit noir pas de charbon) elle fait accuser sa servante (noire) qui devant tant d’horreurs est devenue muette et son palefrenier qui devant tant de turpitudes a essayé des sauver sa peau en dénonçant la Young Lady. Mais que vaut la parole d’un palefrenier probablement interlope face à une Young Lady anglaise. Voilà. La photo est magnifique. Papier glacé garanti. On est à deux doigts d’un Hamilton qui aurait fait des paysages. Les trognes et les minois sont splendides à la hollandaise genre XVIIème siècle. L’histoire est d’une parfaite imbécillité avec incohérences et stupidités : au passage, un détail, dans cet univers anglais reproduit avec sérieux, pesant, lourd, on sert le thé dans des cafetières !

 

Tout est faux dans cette reproduction d’on ne sait trop quelle vie d’industriels anglais. Vous voulez de l’authenticité. Faites simple. Replongez-vous dans Downton Abbey même les outrances et les ridicules ont l’air d’être authentiques.

 

Vous l’avez compris : à éviter.

 

Complétons ce discours attristé par un film engagé. C’est une bonne idée au moment où la campagne électorale bat son plein (plein de bas, je devrais dire, si l’humour avait encore sa place dans ce monde-là qui prête de moins en moins à rire). Il s’agit de « Corporate ».

 

On est dans le monde de l’entreprise. Le dur monde de l’entreprise. Celui où tous les patrons et les cadres sont des ordures et des salauds (pour reprendre les mots si puissants et pertinents de Dupont-Saignant au sujet des banquiers).

 

L’histoire : un patron salaud veut faire virer un cadre gentil. La DRH, une salope est toute désignée pour « exécuter » le pauvre type. Son boulot : nettoyer. Et boum, le cadre gentil se balance par la fenêtre. Evidemment, le patron salaud n’aime pas. Il pense que la DRH a été vraiment trop salope. Même dans la saloperie, il y a des règles de gouvernance à respecter.

 

Alors, là, les acteurs en mettent un coup. Le patron salaud est même capable de ricaner comme JM. Le Pen quand on fait l’éloge funèbre d’un policier assassiné. La DRH salope (point intéressant, le féminin de salaud n’est pas salope, c’est salaude, qui est tombé en désuétude) se dit que son patron est un vrai salaud pour faire tout ce qu’il peut dans le but de lui faire porter le chapeau des salauds. Mais le patron salaud est un vrai malin de salaud et, finalement, la DRH Salope va se trouver marginalisée, les employés de la boîte allant plutôt porter main forte au patron même si c’est un salaud, parce que, c’est peut-être un salaud, mais c’est surtout un patron.

 

 

Vous l’avez compris à éviter.

Les bonbons acidulés de Jean-Luc

Souvenez-vous : un film, « Est-Ouest », était revenu sur un terrible moment de la terreur idéologique soviétique, dénonçant les trahisons du totalitarisme. Staline, partout sur les murs et les usines, le doigt tendu pour vous convoquer à la fête révolutionnaire ou vous inculper au titre d’ennemi de classe, s’était fait patelin. Pareil à Jean-luc Mélanchon quand il parle beau et drôle à la télé, multiplié en dix Hologrammes. Dans le film, Staline parle beau et appelle les Russes qui s'étaient enfuis à revenir au pays. Comme Joseph Mélenchon sait votre désir de revenir vers vos racines, votre jeunesse et vos idéaux.

Alors, Jean-luc Staline a lancé le grand programme du beau parler. En duplex, en triplex son parler s’est fait doux latex en matelas et bonbons acidulés pour adultes « à qui on ne la fait pas ». Il a parlé de votre jeunesse, (« tu te souviens, sur les barricades, bd Saint Germain ? »), de vos amours («la nuit, les discussions sur la liberté sexuelle et les travaux pratiques ») et de vos idées (« Nous aussi nous aurons un petit livre rouge »).

Le bateau de Joseph Mélanchon revient vers le pays du prolétariat. On boit ses paroles si drôles. On rit des blagues si justes. On chante même l’internationale.

Arrivé à bon port, sur le quai, un camarade a foncé, hurlant « Jean-lux. La lumière par Jean !». Une rafale l’a interrompu.

Jean-Luc avait pourtant été clair : Le droit à l’antenne ne se partage pas.

Les petits sont-ils plus grands qu’on ne le pense ?

Vous vous souvenez que, dans un moment d’humeur , j’avais balancé une formule forte à un ministre de l’actuel Présidence : « Ne te fais pas si petit, tu n’es peut-être pas si grand », laissant par-là supposer que certains font les modestes sur leur taille, leur QI ou leur hauteur de vue pour ne pas se mettre à dos le « vulgum » et en recueillir les suffrages.

Cette formule, comme toutes les formules qui se veulent plaisantes, contenait sa part d’approximation. Ils ne le font pas exprès d’être petits, les petits. Passer en revue tous les petits qui furent grands (Napoléon, Mitterrand, Sarkozy, Hollande, Cazeneuve, Taubira) n’y changerait rien. Une masse impressionnante de grands contrebalancerait les résultats de l’enquête.

Il faut aller chercher l’importance des petits ailleurs que dans les présidences, la lecture de Pascal et les boutades.

La théorie marginaliste nous aidera. Pour cette théorie, les prix, dont on sait qu’ils sont le fruit de la rencontre torride de l’offre et de la demande, ne se forment pas à raison des quantités échangées (les grandes valeurs) mais à raison des dernières quantités échangées (les petites valeurs). Que faut-il comprendre ? Prenez, par exemple, un Macron. Faites-lui rencontrer le peuple votant. Qui fera que le prix, c’est-à-dire la votation en sa faveur, tournera à son avantage? Ce n’est pas la masse des convaincus mais un vote marginal, le dernier vote échangé. Celui de Poutou, par exemple, qui dirait « moi et les 2500 passionnés qui me suivent, on vote Macron ». Que cela lui plaise ou non, la faveur populaire basculerait en faveur de Macron. Le « petit » Poutou, n’était donc pas si petit que ça.

On trouve une application de ce principe dans des tas d’autres domaines : Fessenheim. Royal veut qu’on la ferme (la centrale). Tout le monde (Royal et Royal et Royal etc.) est « pour ». Cela devrait faire une majorité. Or, il suffirait du vote d’un administrateur indépendant et d’un seul pour que ça ne ferme pas. Il est petit, il est tout seul, cet administrateur. S’il l’ouvrait…et s’écriait « non ! je ne la fermerai pas ! » Il formerait la décision.

Et le Luxembourg ? Grâce au Luxembourg, l’Europe existe ! Lui, si petit, prit une décision si grande ! Voilà un marginal (au sens économique) qui a joué son rôle de dernière unité échangée. S’il n’avait pas été là, le vote des six n’aurait rien donné puisqu’il n’aurait été que cinq !

Et la Guyane ? Belle preuve par neuf que lorsque la majorité s’est massivement prononcée pour l’équilibre budgétaire (au mépris des pauvres, des chômeurs et des seniors « en dépendance ») un petit peut se lever et, malgré la distance, décider qu’il lui faut deux milliards, montrant aux autres petits comment l’équilibre budgétaire doit se concevoir.

La théorie marginaliste avait raison. Qui donne finalement leurs vraies valeurs aux décisions ? Les petits, les sans-importance, les obscurs, les sans-grades, qui sont là, discrètement, sans se faire remarquer.


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