Soliloques sur le vaste monde, Septembre 2020

-  Non draco sit mihi dux

- Ascendam? Ascendam? Est-ce que j'ai une gueule d'Ascendam?

- Suivons l’exemple de Saint Martin

- Qu'est-ce qu'elle a ma gueule?

Non draco sit mihi dux

 

Comment peut-on empêcher le diable de conduire le monde ? C’est une question qui devient obsédante lorsqu’on penche son oreille vers les réseaux sociaux. Torrents de boue tout autant que dégoulinades de crapauds : les moyens de s’exprimer qui ont été donnés aux peuples ont donné au monde et aux peuples ce que les peuples peuvent donner !

Etonnant, ce contraste entre l’enthousiasme qui a accompagné la fantastique aventure d’internet et des réseaux sociaux et la réalité d’aujourd’hui. Instruments de libération, ils sont devenus des instruments d’enfermement. Moyens de créer des liens entre les hommes par-delà les classes, les sexes et les continents, ils sont devenus un moyen de dénoncer, de menacer et parfois d’anéantir.

Mais, au fond, n’est-on pas ici en train de répéter une vieille antienne : la foule est barbare, elle est dangereuse et, quand elle prétend servir une opinion, on devine bien vite qu’elle n’est qu’un instrument. Ne suffit-il pas d’appuyer sur le bon « bouton » ? A qui revient ce privilège ? Qui a le pouvoir, et le droit surtout, de mettre en branle les foules ? Qui est le joueur de flute ensorcelant ?

A chanter la bonne chanson et jouer le bon rôle au bon moment se produit cette chose étonnante: une foule se lance dans un soutien indéfectible à un sachant en blouse blanche qui vend une sorte de soupe chimique et psychologique. Et on part en guerre contre les autres, les officiels, les gris, les prudents. Un peu plus tard, on ne se contente pas de combattre les raisonnables, on massacre ceux qui sont sur le chemin, qu’ils s’y soient mis par conviction ou qu’ils s’y soient trouvés par hasard.

Parfois, c’est le plus heureux, la foule comme les tornades ou les cyclones perd d’elle-même l’énergie qui l’animait. Elle n’était qu’un feu, plus dommageable qu’un feu de paille, mais un simple feu pourtant ! Il aura provoqué des massacres, incendies, destructions, jusqu’au moment où pareil à une crise de démence qui s’épuise, la folie s’efface et ne restent plus que les morts, la fumée des incendies et la gueule de bois.

En revanche, l’internet des réseaux sociaux a donné une dimension nouvelle à cette capacité qu’ont les foules à s’enflammer. Les déferlements anciens étaient massifs et quantitatifs, industriels pourrait-on dire, brutaux et sans nuances. Les réseaux ont permis de les « capillariser ». La violence que les réseaux véhiculent a des allures chirurgicales. Le massacre n’est plus aveugle (dieu, reconnaîtra les siens...), il est finement ciblé. Une personne, deux, un petit groupe. Il sera perpétré comme on use d’un scalpel, on coupe pour éliminer, faire disparaître celui ou ceux qui ont été isolés pour leurs opinions ou plus simplement leur existence. Ou bien, on use du réseau, comme on usait des appels à la foule. Grâce au progrès technique, c’est plus rapide et plus efficace.

Comment empêcher le Diable de conduire le monde ? Difficile, il est en avance de plusieurs temps ! Il a une énorme avance « spirituelle ». Les réseaux ne sont-ils pas le produit d’un désir de liberté, de communauté, voire de communion dans la pensée et l’action ? Ne sont-ils pas des lieux de partages, d’échanges et de coopération ?

Qui aura le courage de brider, couper, contraindre les réseaux sera dénoncé par le Diable, on l’accusera de se prendre pour Dieu !!!

Ou bien, certains afficheront le cynisme de la violence ! D'autres poseront qu’accéder à tous ne peut être le fait de n’importe qui ! Ou bien enfin, on cessera cette comédie du progrès de l’humanité, gratuite et accessible sans frais : les réseaux ne vivent pas de liberté et d’avenir « rosy ». Ils vivent de la publicité. S’il n’y avait personne pour payer, il n’y aurait pas grand monde pour parler et moins encore pour écouter ; et ceux qui parleraient ne le feraient plus sans frais.

Entre les violences trumpienne et poutinienne et la sévère vérité des prix, y a-t-il un choix? 

Suivons l’exemple de Saint Martin

 

On lit partout, en ces temps durs, que, la violence étant partout, partout notre monde s’effondre et nous ne le reconnaissons plus.

Il s’ensauvage, disent certains évoquant les tueries à coups de couteau, les adolescent sans histoire flingués sans raison et les repris de justice qui ont repris de mauvaises habitudes. Il donne à voir des combats dans les rues et même dans les centres-villes, des luttes mortelles pour accaparer des territoires de drogues et des violences de migrants qui ne comprennent pas pourquoi ils ne peuvent pas se servir.

S’y ajoutent les manifs pour affirmer ce qu’on est et qu’on ne veut pas voir méprisé, négligé, combattu, où des noirs veulent compter, où des jaunes agitent leurs gilets, où des hommes (et des femmes) politiques battus à plate couture dénoncent l’iniquité des votations populaires et les abus dont les électeurs sont atrocement victimes.

Tout ceci ne serait pas bien grave si nos amis américains animés par leur bon président « Donald » n’avaient pas décidé de s’aligner sur la psychologie « BPM ». Ce qu’un black peut reprocher à un blanc aux Etats-Unis, n’est-il pas du même bois que ce qu’un Américain peut reprocher au reste du monde. Le microcosme et ses fantasmes à 10 balles a muté en macrocosme avec des obsessions en milliards de dollars. Les objectifs sont les mêmes, ils se résument en un même « on me doit »; seule l’ampleur diffère.

Et nous, qui découvrons que le monde est méchant, qu’il est envieux et qu’il pense que nous devrions payer et nous taire, que faisons-nous ? Il parait que nous ressemblons de plus en plus au pauvre Ruteboeuf .

 

"Que sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés

... Je crois que le vent les a ôtés"

 
Trop de vent?
Le climat ? ou un manque de quelque chose quelque part ?
 
C’est qu’avant, on connaissait le noir et le blanc, l’ombre et la lumière, l’Est et l’Ouest. Avant, quand les gens étaient au Sud, ils rêvaient du Nord, mais ils n’y allaient pas. Avant, quand Aragon ou Sartre disaient des conneries, la France ne vibrait pas trop et parfois pas du tout, en tout cas, on ne pouvait pas relayer ça sur internet. Avant, on disait "bonjour monsieur", "merci madame" et les règles grammaticales étaient respectées dans leurs genres et leur complexité. Avant, il y avait deux Allemagnes, deux Corées et deux Vietnams, et cela n’avait rien avoir avec le Ying et le Yang. Avant, il y avait ceux qui avaient la bombe et ceux qui ne l’avaient pas.

Avant…
 
A la question « après le covid » dans quel monde aimerions-nous retrouver ? » la réponse me parait de plus en plus simple : dans le monde d’avant. Enfin… pas tout à fait puisque nous n’aurons plus ces moments intenses où nous passions à deux doigts d’une confrontation nucléaire. Ce n’est pas la faute du covid si le monde n’est plus coupé en deux. C’est notre faute. C’est le fait d’une fantaisie spirituelle qui a conduit à rechercher l’unité de tous les hommes, l’amour universel et la spiritualité œcuménique. Pour vraiment revenir au monde d’avant, il faudrait revenir à ce qui en faisait le charme, le ressort et le resourcement permanent : Il faudrait que le monde revienne à des conflits simples. Entre Est et ouest, entre noir et blanc, entre ombre et lumière.

Et, disons-le tout net, la médication ne pourra pas venir de l’Europe, elle n’a ni l’âme, ni l’esprit à la division du monde en deux camps, elle-même étant divisée en une vingtaine de petites associations. Il faut que nous refassions amis avec les Américains? Et se taper leur philosophie de promoteur immobilier? Nous pourrions choisir la Chine bien que le visage des Chinois soit impénétrable. S’allier avec des gens qui sont tout au bout de la terre? Mais "loin des yeux...".

Allez, prenez un dé, Trump ou Xi?

 

Ascendam? Ascendam? Est-ce que j'ai une gueule d'Ascendam?
 

Le même jour, quasiment coup sur coup, deux documentaires à la télé traitant quasiment du même sujet … avec quarante ans d’écart.

Le même sujet ? Il s’agissait de documentaires un peu courts mais percutants sur deux monstres sacrés : Clemenceau et Churchill. Peu de temps auparavant, on avait eu De Gaulle. Et quelques 2500 ans avant, Cincinnatus. (c’est une blague, il n’y avait pas eu de documentaire retraçant la vie du grand homme si modeste).

« Ne te fais pas si petit, tu n’es peut-être pas si grand ! » ce sont sûrement les mots que le Romain aurait reçu en pleine figure si d’aventure, au mépris de toutes les règles relatives aux flots temporels, il avait fait l’erreur d’accepter une invitation sur un « plateau-télé ». Un de nos sachants auto-proclamé l’aurait ramené à ce qu’il était : un paysan de base transformé par hasard en sauveur de la patrie entre deux saisons agricoles. Une fois les catastrophes passées, il lui aurait fait comprendre que, somme toute, le retour à la charrue s’inscrivait dans la nature des choses et, dans la sienne, de bouseux.

« La ramène pas, ducon! » aurait compris le Romain.
Il aurait bien compris.

Je l’ai dit à quelques reprises : celui qui nettoie les ordures, qui éteint les incendies et qui redresse les nuques courbées, celui-là, se verra reprocher qu’il pue, qu’entre incendiaires et pompiers les rapports sont troublants et que c’est trop facile dénoncer les échines courbes alors qu’on loue la souplesse des roseaux.

Quel rapport avec mes deux documentaires plus un ? Voici donc trois hommes d’exception. Voici des héros, le mot n’est pas trop fort. Des hommes hors du commun et qui savaient en rajouter dans l’exceptionnel. Des hommes, au fond, qui se savaient exceptionnels. Pire, (vicieux ?) ils attendaient le moment propice pour être exceptionnels, quoi qu’il en coûtât à leurs concitoyens, comme les sachants des plateaux télé, n’auraient pas manqué de le relever. Des hommes dangereux d’une certaine façon.

Les voilà, tous les trois, sortis de leurs mausolées, dument accompagnés de films documentaires, d’acteurs qui font les héros, et de commentateurs prudents et sagaces. Tous les trois, on le montre sans hésitation, ne se prenaient pas pour rien. Tous les trois sont appelés ou ( c’est plus fort) se sentent appelés. Chacun d’entre eux est illuminé. Une forme d’onction mystique les transfigure. Ils avancent, l’un au nom des valeurs républicaines qui confèrent à l’Homme sa dimension vraie, l’autre pour exalter le culte de l’homme occidental, Anglais évidemment, voué à domestiquer le monde pour son bien ; le troisième, au nom de la belle image de la France, douce et forte, pour les Français d’abord, et pour le monde, par conséquent.

Et maintenant, les voilà soumis à l’inquisition des hommes ordinaires.

Avec l’homme ordinaire, il faut s’attendre à des réactions ordinaires. Nos trois héros étaient-ils suffisamment prévenus. Leur avait-on raconté l’histoire de Cincinnatus renvoyé à sa charrue ?  

Winston, par exemple, avait-il compris qu’on scruterait sa consommation de whisky et qu’on écouterait ses plus grands discours pour déterminer à quel degré il était torché lorsqu’il les avait prononcés ? Clemenceau, l’artisan de la victoire ne savait pas qu’on lui opposerait ses œuvres de ministre de l’intérieur et les manifestants un peu massacrés qui allaient avec. Quant à de Gaulle, aurait-il imaginé qu’on mettrait surtout en valeur les rebuffades incessantes des Américains et le ridicule de ses rapports avec le bon général Giraud.

Les vrais héros ne sont jamais fatigués. Ils en sont exaspérants. Les hommes ordinaires, en revanche, trouvent très vite qu’on pourrait se reposer un peu. Les hommes ordinaires attendent le jour des résultats. A compter de ce jour-là, Cincinnatus, doit repenser aux semailles et à sa charrue. Les gens ordinaires ont le courage de lui dire son fait:
Il sent mauvais à force d’avoir ramassé les ordures,
il pue le whisky
et à se prendre pour le commandeur, il va virer despote.

Alors, ils signifient leurs congés aux héros et leurs montrent le chemin de la charrue.
A-t-on prévenu Macron ?

Qu'est-ce qu'elle a ma gueule?
 

 
Ah les coups de gueule…!  Avant on avait, « glaçant », « clivant », « décapant », « taclant ». Pour animer le net, on a trouvé des mots qui sonnent. « Il faut frapper » disent les écoles de journalisme. Si vous ne frappez pas, dès les premières lignes, dès les « headlines », vous ne serez pas lu. Il faut cogner les gars, le lecteur est un endormi télévisuel, un shooté aux « j’aime », « j’aime pas », il faut le provoquer, il faut des réactions. Et il ne réagira pas dans le consensus, le mou, l’adhésion ! c’est fini. On est dans une vraie société dure où les hommes et les femmes et leurs variantes, genrées, déjantés, trans, de tous poils, doivent se faire une place. Alors, la gueule, tu ne te contentes pas de la faire, tu frappes avec ou dessus, tu donnes des coups de gueule.

Le grand chef étoilé pousse son coup de gueule, et Bigard, le nouveau phénoménologue, pousse de grands coups de gueule, et la maire de Marseille, qui n’avait pas compris que l’explosion de covid lui vaudrait des fermetures de café/ restaurant, elle pousse un coup de gueule. Autrefois, seul Johnny s’attardait sur un truc du genre « hé ma gueule, qu’est-ce qu’elle ma gueule ». Aujourd’hui tout le monde y va de son coup de gueule.

Mais attention, on ne fait pas le coup de gueule, tout seul dans son coin, dans son appart et dans sa bagnole. Ce n’est pas parce qu’on a envie de pousser un coup de gueule qu’il faut le faire dans la rue, au restau, ou pire au bureau, ou sur un chantier du RER. Pour qu’un coup de gueule soit un vrai coup et pas un flop, il faut savoir le faire au bon moment. Et même ! ça ne suffit pas. Pour qu’un coup de gueule soit un vrai coup de gueule il faut avoir le droit de le pousser. Le coup de gueule d’un Dupont ne vaut que s’il est Moretti. Le numéro 2 de la République en Marche, a décidé de s’en aller parce que personne n’entendait ses coups de gueule. (il est vrai que personne ne savait qu’il y avait un numéro 2 chez LREM). Les coups de gueule, il ne faut pas se leurrer, c’est pour le spectacle. On a dit qu’il ne fallait pas se louper dans le timing, il faut encore moins se bercer d’illusion dans le casting.

Dupont-moretti a une vraie gueule à coups de gueule et il a la voix, puissante et qui cogne. Douste Blazy poussant un coup de gueule, çà ressemblerait davantage à de la flute à bec. Il y a bien La Méluche ! Il aime à laisser penser qu’il fait des coups de gueule. « Si, si , il dit , je peux faire un coup de gueule ! ». Personne n’a trop envie de lui en donner l’occasion, ni les journalistes de terrain, ni Marie-Caroline, qui est pourtant une des « grandes » du Micro-trottoir : Mélenchon quand il gueule, il ne peut pas s’empêcher de produire bave et postillon en grandes quantités. Ses coups de gueule sont genre « liquide » (Ti-punch depuis qu’il est créole).

Et puis, il y a les malins, les gars qui savent qu’ils ne savent pas gueuler. Ils n’ont pas la trogne; ils n’ont pas la voix. Bedos (père) ne donnait pas dans le coup de gueule. Il se lamentait. Il jouait le minable (très bien et sans effort). Il incarnait le populo « loser ». Il avait même réussi à se fabriquer une tête qui dégoulinait en harmonie avec un phrasé un peu boueux. Il est vrai aussi qu’à la fin de sa vie (qui avait commencé au beau milieu de ladite), il avait été abandonné par les idées. Elles ne voulaient plus risquer la noyade dans ces déversements.

Allez, finalement, je préfère le bon coup de gueule, solide et chaleureux.

 


 

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