Soliloques sur le Vaste Monde, mai 2018

La mer n'est pas infinie...

 

Un soir sur le sable devant la mer hypocrite, un disciple du Pseudo sentit la caresse d’une douce pensée. Elle était de celles qui, au moment redouté où le jour s’efface, envahissent l’esprit et les sens de tous les hommes, plus forte encore et plus prenante lorsque le soleil se couche sur des déserts, des océans ou dans l’air transparent des montagnes.

 

Face à la mer, le lent naufrage du soleil troublait le disciple.  Mais aussi, quelle sensation suave que le spectacle des eaux rougissantes dans le crépuscule d’un soir d’été.  Combien d’esprits délicats ont-ils pu résister à la mer quand, par mille reflets sur les vagues, elle retient le soleil qui se meurt ?

 

Le disciple se tourna vers le Pseudo et, devant les autres disciples, il dit d’une voix douce ces mots inspirés : « Infini comme la mer ».

 

La voix du Pseudo claqua : « Sûrement pas ! La mer n’est pas infinie, ce n’est qu’une flaque d’eau bordée de continents ! Par où qu’on la sillonne, on en revient toujours à la terre. A ce compte, c’est plutôt celle-là qui serait infinie puisqu’on la trouve partout où on navigue, partout où on chemine ! ».

 

« La mer n’est infinie que pour les peintres émotionnels et vaguement romantiques. Fréquemment germaniques. Ceux-là qui font de l’alpinisme artistique et qui, pour dépeindre la grandeur de l’Homme, l’installent sur le sommet des montagnes, chavirent son regard dans le lent mouvement d’une mer de nuages et encombrent son esprit de belles méditations élevées : quand on grimpe si haut on ne peut avoir des pensées basses.

Plus lascifs et paresseux, leurs confrères en méditations solaires se plaisent à poser une femme élégante et gracile face la mer. Ils la laissent se perdre en extases devant un coucher de soleil sublime, fait de rouges intenses et de jaunes finissants. Tout est humide dans ces scènes-là : les émotions larmoyantes de la belle, pareilles à l’écume salée, se mêlent à la mer et viennent effleurer ses pieds délicats. Elle se laisse à rêver d’une nature sans borne, réceptacle et décor d’émotions sans limites, puis se fond dans la nature généreuse comme le soleil dans la mer immense. Parfois, elle s’effraie aussi, quand les vagues sont menaçantes. Mais on sait comme les tempêtes sont belles pour ceux qui sont hors d’atteinte »

 

Le Pseudo, s’interrompît un instant. Il riait. L’image de ce pauvre type qu’on a monté tout en haut de la montagne et de cette gourde qu’on a planté devant la mer, était d’une drôlerie rare. Redevenu sérieux, il s’efforça de poursuivre.

 

« Pourtant, l’infini ne se trouve ni dans la mer, ni dans les montagnes et non plus dans les airs. Aucun regard sur la nature ne nous autorise à en déduire l’infini. La pensée de l’infini vient de nous qui nous savons «finissables, inéluctablement» ou bien «indéfinissables, essentiellement». «L’infini» que quelques illuminés pensent trouver dans la nature n’est que l’excuse ou l’exorcisme de leurs insuffisances. En effet, avec un peu de courage et reléguant à une place seconde la nature et les émotions lacrymales qui lui sont associées, devrait s’imposer que le « quelque chose » de vraiment infini dans l’univers, c’est l’Homme lui-même.

 

«L’effroi» qu’exprimait cet écrivain d’il y a quelques siècles lui venait du renversement des valeurs venues du fond des âges : l’infini était revenu se loger dans l’Homme qui, autrefois, l’avait chassé de peur de n’être pas à la hauteur. L’effroi serait fils de cette découverte douloureuse: l’Homme n’a pas été chassé du Paradis ! Ce n’était qu’un commode mensonge qui l’a protégé pendant des milliers d’années car il lui est demeuré longtemps difficile de penser la vérité : « L’Homme pour asseoir son humanité a chassé le Paradis qui était en lui ».

 

Il conclut d’une voix impérieuse : «Mes disciples chassent l’infini des lieux marins, aériens ou terrestres où le commun aime à le voir».

 

Alors, sombre et dépité, le disciple s’exclama : « La mer se révolterait-elle en tempêtes et en Tsunami parce qu’on lui a volé son infinitude… ? »

 

 

L’homme éparpillé a remplacé l’homme éclaté

 

Les réseaux, pensaient quelques idéalistes, ouvrent à la fois les portes de l’esprit et les vantaux de l’âme. On pourrait échanger. On pourrait se raconter et être entendu. On pourrait se montrer et être vu. On pourrait …

 

Les réseaux répondent donc à cette grande idée de Michelet, désenclaver les hommes, les sortir du village, les libérer des chaînes des opinons locales, « think global » (ça, ce n’est évidemment pas de Michelet). La noosphère était enfin en vue « tu es nous, nous sommes toi, quelle que soit ta race, ta religion, ta nation, ton village ».

 

On discuterait au niveau mondial. Ce serait « l’art de la conversation » poussé à son plus haut. Un art où tout le monde serait égal. Pas de ces afféteries qui ne sont comprises que par quelques privilégiés. Pas de finesses de langue, ni figures de rhétoriques, pas davantage de mots plaisants qui n’appellent que des sourires complices ; pas « l’art à la française » de la conversation, chose de l’aristocratie, quand on ne parle qu’à la condition d’être écouté par des oreilles habituées aux codes compliqués. Pas de ces joutes à fleuret moucheté où on ne fait mal qu’à l’amour-propre ou à la vanité.

 

Les réseaux assurent que de vrais échanges ont lieu. On a simplifié la façon de s’y prendre. Les mots pour le dire sont transformés en idéogrammes, un peu comme chez les Chinois. Et quand on n’est pas content, on interpelle directement. Genre échanges entre automobilistes. «Et va donc, le vieux». « Dis-donc, faudrait pas que tu prennes des calmants». Regarde-toi d’abord avant de causer». Michelet ne savait pas que les villes peuvent se transformer en «cités» et qu’il est des communautés plus minuscules encore « les quartiers ». Michelet, le Parisien qui se défiait des patois, dialectes et «parlers » locaux, n’avait pas voulu voir qu’à Paris même, sa ville idéale, creuset de l’Homme moderne, libre et rationnel, des sous-langages rassemblaient des sous-communautés, bien éloignées de ses idéaux de liberté et de progrès.

 

Sur les réseaux les aspirations à cette belle idée : « Think global » viennent se briser parce que dans tout discours marketing, le propos est suivi d’« act local ». Le marketing et ses locutions les plus éculées a trouvé ses dimensions et se répand maintenant au plus profond des sociétés. Décidément, le pauvre Michelet en aurait perdu son latin. Les réseaux ont fait exploser les personnalités, trop uniformes, trop monolithiques.

 

Micro-communautés, éclatement des grands ensembles humains, multiplications des monnaies, des collectivités, des groupements d’intérêts. Il fut un temps où les grands esprits dénonçaient « l’homme éclaté », déchiré entre travail et consommation, entre vérité et illusion. Un homme qui ne savait plus où essentiellement il se trouvait. Il avait perdu ses repères. Il fallait les réinventer pour le retrouver. Voilà, c’est enfin fait, l’homme qui était autrefois éclaté n’est maintenant plus qu’éparpillé. Il est multiple. Il est répandu. Il est partout. Comme un protoplasme.

 


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