Soliloques sur le Vaste Monde, Septembre 2019

Musée de l’économie et de la finance

 

Parmi les dépenses stupides que mon petit billet accroche : la Cité de l'Economie et de la Monnaie - Musée de la Banque de France. Je ne chercherai même pas à savoir si la dépense a été assumée par la Banque de France. Je m’interrogerai seulement sur l’utilité de ce monument, si important qu’il bloque cent mètres de rue parisienne. Manifestement, on a voulu prévenir les risques d’attentats. Il devrait être plus difficile de placer là, contre le musée, une voiture piégée, alors que cela sera enfantin devant l’autre absurdité muséale qu’est le musée Jean-Jacques Henner revampé à grands frais en l’honneur d’un peintre oublié. Ou bien, absurdité complémentaire, on a voulu ménager de l’espace pour mieux gérer les longues queues de visiteurs, assoiffés de connaissance sur l’économie, la finance et top des top, la Banque de France. En lisant cette chronique, vous comprendrez qu’il n’y a aucun risque de « Bank run ».

 

On veut ici dire quelques mots sur un non-sens, architectural, muséal, éducatif et historique.

 

Non-sens architectural : la Banque de France avait acquis l’hôtel Gaillard, sis place du général Catroux, anciennement place Malesherbes. Ce bâtiment, qu’on aurait pu qualifier de palais illustre la rage monumentale qui s’était emparée d’une foule de nouveaux riches et d’anciennes familles. De gigantesques « hôtels » furent érigés dans des styles composites, reminiscents, souvent greco-concierges, rarement d’avant-garde. Tout autour du Parc Monceau, le long du Bd Haussmann et à deux pas des Champs Elysées, ce seront les hôtels des Nissim de Camondo, Cernuschi, Rothschild, Potowski, de la Paîva etc etc…

Celui de la famille Gaillard l’emportait sur les autres : il ambitionnait de faire revivre l’architecture et la décoration des XVIème et XVIIème siècle dont le banquier Gaillard était un collectionneur passionné. Le résultat fut un château renaissance qui émergea au milieu de la frénésie de construction post-haussmannienne.

 

Il fut inauguré lors de festivités réunissant plus de 2000 personnes et son propriétaire se plût à organiser des fêtes costumées dans le goût des siècles qu’il vénérait.

 

Fin du premier acte

 

Les grands hôtels particuliers de Paris ont souvent changé de mains, ceux du Marais ont été « industrialisés », transformés en manufactures cuivre, bronze, imprimeries, textiles etc. Les grands hôtels des VIIIème et XVIIème arrondissements ont été transformés en sièges administratifs ou en musée. Le « Palais Gaillard » fut racheté par la Banque de France qui y établit une succursale. Elle y fit beaucoup de travaux pour adapter une résidence bourgeoise à l’activité bancaire laquelle, dans les années de l’entre-deux guerres, supposait une main d’œuvre abondante dans des domaines de compétence extrêmement variés (titres, chèques, comptes, coffres et garçons de recette).

Les travaux n’ont pas été sans effets sur les décors et l’ameublement du Palais même si tout ne fut dramatiquement modifié : les volumes, les portes, quelques boiseries et décorations de plafond demeurèrent en l’état. La Banque de France y ajouta des aménagements originaux : une salle de coffre splendide, entourée de douves en eau, qu’on franchissait par un petit pont (qui n’était quand même pas levis !!!).

 

Mais, voilà que les choses changent même dans des domaines aussi vieux que le monde, ceux de l’argent et des comptes. La Banque de France ne pouvait plus maintenir des bâtiments surannés d’autant plus que n’ayant plus de clients autres que les banques et les institutions financières, elle n’avait plus de raisons d’entretenir de longs guichets, de prestigieuses salles de coffre et de considérables surfaces de travail pour les employés.

 

La magnifique succursale fut donc progressivement vidée de tous contenus humains et bancaires. Comme il fallait bien faire quelque chose de ce bâtiment énorme, après de nombreuses hésitations, on en fit un musée. Et voilà qu’est né le premier musée interactif d’Europe dédié à l’économie. On ne peut que s’en réjouir sur le plan des principes : en France, l’enseignement de l’économie est d’une indigence sidérante. Tout ce qui pourrait être fait pour inverser cette tendance néfaste est bienvenu. Sauf qu’ici on a dépensé des monceaux d’argent pour faire un musée de l’économie qui n’a absolument aucun intérêt.

 

Début du deuxième acte : Une incohérence permanente

 

La rénovation du bâtiment est le fruit de l’inconséquence de ses parrains et de leurs contradictions.

En effet, le musée hésite entre trois intentions : montrer un palais comme une (très) riche famille pouvait en faire construire à Paris, à la fin du XIXème siècle, montrer comment fonctionnait une succursale de la banque de France de la fin de la première guerre mondiale aux années 1960, enseigner ce qu’économie, finance et monnaie veulent dire depuis la nuit des temps jusqu’à nos jours.

 

Tout ça dans un même espace (vaste certes, mais la capacité de concentration des visiteurs est sérieusement malmenée).

 

Le résultat est désastreux.

 

Qu’avait-on besoin de faire du musée une énième version des décors de la vie des « riches » avant la première guerre mondiale ? Il y a à Paris plusieurs édifices qui ont gardé, dans leur « jus », les décors et l’ameublement d’hôtels splendides. Pensez à l’Hôtel Nissim de Camondo et au musée Jacquemart André. Malheureusement pour l’hôtel Gaillard, la Banque de France était passée par là avec le même effet que l’industrie parisienne dans les beaux hôtels du Marais !!! Qu’a-t-on eu besoin de montrer que la chambre de M. Gaillard avait été transformée en bureau de M. Le Directeur de la Banque de France, avec photo d’un plumitif de haut rang à l’œuvre. Quel intérêt y a-t-il à évoquer la salle de bain du directeur !!! Donc, un désastreux mélange des genres : on ne voit pas comment vivait M.Gaillard dans son palais et on n’a que des informations de détail, au raz des pâquerettes, sur la vie et le fonctionnement d’une succursale de la banque de France.

 

C’est le deuxième point du désastre : on veut enseigner l’économie, on se trouve dans les locaux d’une banque centrale et,  pour toutes explications, sur son rôle, pourquoi des succursales, quelle clientèle, quel rôle vis-à-vis de l’Etat etc on n’a que des photos et des commentaires indigents (l’antichambre du Directeur, le bureau du chef de la comptabilité etc). Or, ce monde de la banque, à cette époque, et au surplus, en tant que banque centrale, commence à être oublié. On ne sait plus comment il fonctionnait, on ne sait plus quelles en étaient les activités. On va de contre-sens en faux-sens parce qu’on imagine la banque d’autrefois avec nos habitudes intellectuelles d’aujourd’hui. Un exemple : les garçons de recette dont nous montre des photos et … leurs matraques. Photos anciennes, rassemblements comme des photos de famille. Sur leur rôle, les raisons de leur existence… rien, si ce n’est qu’ils allaient chercher les recettes !!!!

 

Or, dans le même espace, on montre des objets muséographiques, des pièces de monnaies, des modes de fabrication de ces fameuses pièces et tous instruments pour échanger…. On nous dit que l’essentiel de la monnaie réside dans l’énonciation des valeurs. On nous montre des pièces d’or. Elles sont parfois très belles… et alors ? la vraie question aurait dû être, avec telle monnaie, vous pouviez vous payer un carrosse, un cheval, un morceau de pain. En toute honnêteté, cette collection de pièces de monnaie n’est en rien exceptionnelle. Il y a mieux, et de loin.

 

Donc deuxième confusion, ce qu’on montre n’est pas contextualisé et quand on expose, on ne dit pas comment les objets exposés, des pièces de monnaies étaient employées (c’est tout juste si on ne sert pas aux visiteurs le fameux lancer de bourse à la d’Artagnan « payez-vous maraud » - noter, pour le fun, que la statue de d’Artagnan est justement installée en face de l’hôtel Gaillard-).

 

Enfin, et pour le pire : l’endroit est censé être un musée interactif et ce serait le premier d’Europe dans ce domaine. Cela laisse tout d’abord à penser qu’en Europe, l’enseignement de l’économie est bien implanté et développé : il n’y est pas nécessaire de créer des musées de ce type !!! Imaginons que les Français ont quelques longueurs d’avance et apprécions l’enseignement délivré par notre musée. Confusionnisme et mélange des genres une fois de plus : les exposés, quand il y en a, sont de bonne qualité mais les jeux multipliés de salles en salles sont ou complètement puérils ou supposent un rassemblement de copains parce qu’ils sont multi-joueurs. J’ai laissé tomber quelques tentatives pour faire bouger des flèches, pour former des prix et pour trouver les bonnes combinaisons de matières premières et de produits finis destinées à faire une brosse à dent ou une pièce de réacteur nucléaire (j’exagère).

 

En conclusion : si cela était un musée sur la vie des grands bourgeois de la fin du XIXème siècle, c’est raté. Si cela était un musée sur la vie dans une grande banque française dans la première moitié du XXème siècle, c’est encore raté. S’il s’agissait de montrer les techniques bancaires dans le courant du XXème siècle, après la seconde guerre mondiale, encore raté. Et si enfin, il s’agissait d’enseigner l’économie, encore plus raté.

 

Qu’aura-t-on retiré de ce gâchis ? On aura illustré un dicton qui, dans le monde de l’économie, est essentielle : « il ne faut pas courir deux lièvres à la fois ». Et on aura montré qu’il est insensé d’en courir quatre en même temps.

 

 

 

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