Soliloques sur le Vaste Monde, décembre 2018

- Y faut bien s’exprimer pour qu’on vous entende.

- On ne se parle plus, les riches le paieront

- Etre Good ou Etre Bad?

- Des Français pour l’Allemagne à l’époque de Moi-Président

 

Y faut bien s’exprimer pour qu’on vous entende.

Samedi, dans l’après-midi, j’étais du côté du Bd de Courcelles. Une bande de gilets jaunes sentait la pression un peu lourde de la maréchaussée. Je les ai suivis. Ils tournaient en rond. Ils n'avaient pas de plan de Paris. Comment rentrer chez soi ? Où est la gare Saint-Lazare. Alors ils sont passés par la rue de Chazelles, là où on a construit la statue de la liberté qui est à New-York et ils ont débouché rue de Prony. Ils ont brûlé une ou deux bagnoles.

 

Et là, j'ai vu qu'ils étaient paumés. Et fatigués. Alors, il y a Julienne qu'a dit à un gars à côté de moi, " Manu, t'es trop con de te balader avec ton pavé, t'en trouveras plus loin. " Il a rigolé, « trop forte la Julienne ». Et hop ! Il l'a balancé dans la vitrine d'une boulangerie. "Bien fait pour les riches qu'elle a dit Julienne". Et puis Kevin a fait la même chose sur la pharmacie. « Tous des riches, les pharmaciens ». Jojo trainait son litre d'essence dans la poche de sa parka. "et vlan sur une bagnole" de toute façon c'est l'assurance qui va payer. Tous des salauds les assureurs.

 

Ensuite, ils ont bifurqué par la rue Médéric. "Eh Julienne, on est sur le bon chemin ou on tourne en rond ». « Jojo fais pas le con ! y a une boutique de vêtements pour enfants rue de Courcelles qu'elle m'a dit Leila. Elle y fait des extra. C'est super. Autre chose qu’Intermarché. Elle m'a passé une commande pour elle et ses copines. Tu gardes un pavé et tu bichonnes ton pied de biche. Moi, j'ai mon sac à dos et les copines itou. On va faire des emplettes".

 

Après leurs emplettes, je les ai suivis rue de Jouffroy. Quand même, ils étaient crevés, les sacs à dos pleins de vêtements commençaient à peser. Ils étaient sur le bon chemin vers la gare Saint Lazare. Mais ça commençait à faire soif. Alors, là, au croisement avec la rue de Tocqueville, coup de bol, ils sont tombés sur Nicolas ; Julienne, toujours raisonnable a dit que pour elle ce serait un jus de fruit, pt ‘te un cidre. Kevin lui aime le raide, il a flashé sur le gin et la gnôle. C’est de l'emprunt révolutionnaire, rigolait Abdul. Juste en face, une banque !!!  Trop beau ! On se désaltère, on se sert gratis et le fric est en face !!!!

 

Les banquiers, des salauds et les salauds, on les casse. Et en avant. Julienne elle a dit que « si y avait des billets » elle en prendrait bien, « passe que, dimanche, y faudra faire à bouffer aux gamins »

 

Je les ai laissés là pour revenir par la rue Cardinet en direction de l'avenue de Wagram et de l’Etoile. De nombreuses voitures immatriculées, 77, 95, 76, 69, etc. occupaient les places de stationnement... Autant de voitures de provinciaux dans ce quartier est rare. Montés à Paris, pour voir ? Pas tous : j’en ai vu qui sortaient de leur voiture avec des cache-cols comme quand on fait du ski.

 

 

Or, ce jour-là il n'y avait pas de neige.

Etre Good ou Etre Bad?

Autrefois, le monde était coupé en deux. D’un côté l’Ouest, de l’autre l’Est. C’était mieux qu’avant quand il y avait des tas de coupures en Europe, en Asie et en Amérique aussi, mais, même en deux, le monde était coupé. On disait que c’était : oui ou non, noir ou blanc, ombre et soleil, liberté et oppression etc…

C’était plus simple mais ce n’était pas encore idéal. Il y avait d’importantes déperditions d’énergie, de dynamisme et de créativité et, par conséquent, des forces opposées qui s’annulaient totalement ou partiellement. Donc ce n’était pas bien. C’était même Bad.

« Bad », voilà un mot simple que tout le monde comprend. Au fait, pourquoi tout le monde comprend-il ce mot simple qui est un mot étranger pour le monde entier sauf les pays anglo-saxons ? C’est très simple de comprendre pourquoi ce mot simple est compris par tout le monde : le monde n’est plus coupé en deux. Il est coupé en un. Plus précisément, le monde est passé sous la domination d’un seul pays : les Etats-Unis

Je sais : les Etats-Unis sont un pays comme les autres, ils ne dominent pas la planète, chaque pays est indépendant. Ce n’est pas parce que les citoyens du monde savent ce que « bad » veut dire (et aussi « good ») qu’ils comprennent le langage des anglo-saxons. Chaque pays a sa langue. La France, par exemple, parle une langue, la sienne, de moins en moins bien, c’est vrai, mais c’est un fait, l’ordonnance de Villers-Cotterêts est toujours d’actualité : Français, nous sommes, français nous parlons, cujus regio, ejus lingua.

Faux, hélas ! Archi Faux ! Les Américains, justement, ont pris le contrôle des esprits et des âmes. En veut-on des exemples ? Les Black Fridays se succèdent chaque année avec davantage de succès. Même chose pour les Halloween Days. Et maintenant les Thanksgiving Days commencent à poindre leurs nez. C’est aussi par le commerce que la prise de contrôle des esprits progresse. On est Prime ou VIP, on paye cash, on a des discounts, on rush aussi. Rappelons-nous que les esprits sont toujours conquis au moyen de mots anodins et de discours simples (genre : « on vaincra parce qu’on est les plus forts »). Quand tout peut être résumé, y compris la politique internationale, en « good » ou « bad », on peut estimer que 70% de la conquête est achevée.

Les 30% restants ? Facile de les trouver : il suffit de se procurer la liste des starts-ups et de leurs managers. Tout est encore une fois limpide : on est CEO, managing founder, co-chairman ou vice-director. On dirige des deliveroo, des tatoo, paycash, hiresweet, skydeals… On dira que toute jeune entreprise ambitieuse doit propulser une image autre que franchouillarde. Pour percer dans le vaste monde et dans le monde américain, le plus riche, ne faut-il pas adopter les us et coutumes, le langage, les modes d’organisation et d’expression qui dominent ?

Le monde est enfin unifié ? Good !
 

On ne se parle plus, les riches le paieront

Tapez 1. On voudrait se parler. Tapez 2. Si on se parlait, on serait sûrement moins stressé. Tapez 3.

« J’y arrive plus, M'sieur Julien ». Le droguiste du côté de la gare n’est pas là pour parler. Son job, c’est de vendre son bazar. « C’est un mauvais moment, madame Germaine. Ça passera ». M'sieur Julien est parti à la retraite. La boutique est fermée. Personne n’a voulu reprendre.

« C’est pas que j’aurai beaucoup d’enfants, maintenant, mais quand même, la clinique de Saint machin, ils auraient pas dû la fermer ». On pouvait aller raconter ses petites histoires. Y palpaient bien. Entre femmes quoi ! Et accoucher à côté de chez soi… comment vous dites ? Personne ne veut venir faire l’obstétrique à Saint Machin ? Mais qu’est-ce qu’ils veulent les jeunes ? Du pain blanc tout de suite. Y a ka les obliger. C’est un service public quand même! Après y zauront toute leur vie pour faire du pognon.

Ils partent tous, les gens à qui on aimait parler. Le café-tabac-journaux. On parlait de tout. J’aime pas trop lire mais j’y allais. J’achetais n’importe quoi. Et on parlait avec mémé Louise, la maman du bristrotier. Même au gars des impôts on pouvait parler. Tu t’rappelles le dernier. Grand Guy, on l’appelait. Une crème de type. Il causait. Y s’intéressait. On était comme qui dirait, des clients. Et les clients c’est important.

Parler des impôts ? Mais madame Julienne, vous en payez pas des impôts. Ouais, peut-être, mais c’est important dans la vie du pays les impôts ! On peut en parler. Et grand Guy, l’était toujours prêt à en parler des fois qu’on aurait à en payer. Il aimait son boulot le grand Guy.

Parlons-en des impôts et de ceux qui en payent. A eux, on leur fait des cadeaux, on les leur diminue. Ça leur fait de l’argent en plus. Et moi ? Rien pour moi puisque j’en paye pas. Ce sont les riches qui profitent des baisses. Pas les pauvres.

Tout le monde est parti. Le médecin, le boulanger, la poste. Y a bien les réseaux. Sur les réseaux, on parle pas. On a les mêmes que soi en face de soi. On a les mêmes souffrances et les injustices. Tu crois que c’est marrant d’entendre l’histoire de cette pauv’fille qu’est toute seule avec ses trois mômes.

Plantée par un connard. Y serait resté, y aurait eu moitié de charges. Maintenant, a peut plus faire face, et toutes, comme elles. Les plantées, elles causent entre elles et deviennent folles et hargneuses. Et moi aussi, c’est vrai! On n’a même plus d’avocats ou de juges dans le coin. Ou de médecins. De café tabac. Faut prendre la bagnole et s’taper 40 bornes.

Les riches, y zont tout à un quart d’heure de métro. Même y bougent pas. Le médecin y vient. En plus, y parle avec les riches. Les riches parlent tout leur saoul sans prendre leur bagnole.

Et ça, ils le paieront.

Des Français pour l’Allemagne à l’époque de Moi-Président

En 2013 peut-être, il y aura en Allemagne moins de 80 000 000 d’habitants. Les vieux vont être majoritaires ! L’armée ne pourra plus recruter que des jambes flageolantes et des muscles flasques. Il allait falloir importer des exosquelettes de Chine pour avoir des soldats qui ressemblent à quelque chose.

 

Dans quelques années la population allemande reviendra vers son niveau d’il y a cent ans : 67 millions d’habitants. Dans les 20 années à venir, l’industrie allemande perdra 5 000 000 d’ouvriers !

C’était de tout cela que la Chancelière voulait entretenir Moi-Président.

 

Angela lança la conversation.  

-                      Moi-Président, il y a une solution gagnant-gagnant pour tous les deux : le chômage des jeunes Français est inquiétant. Je propose que vous nous en envoyiez quelques centaines de milliers. Avec votre démographie galopante personne ne s’en apercevra.

 

Moi-Président considérait Angela avec une expression d’horreur dans les yeux.

-        Envoyer des milliers de jeunes Français en Allemagne ? Pour travailler ? Comme le STO ? C’est impensable ! Je ne suis pas Laval !

 

Angela ne se laissa pas démonter :

-        Arrêtez de nous suspecter en permanence du pire ! Les jeunes Français chômeurs viendraient avec leurs petites fiancées. Ils auraient un joli foyer avec des fleurs rouges au balcon, comme les jeunes allemands, quand il y en a.  Ils seraient installés en Mazurie, en Poméranie, dans le Brandebourg…. On joindrait l’utile à l’agréable, du travail pour les chômeurs français et une ligne de défense, à l’Est, là où les invasions commencent.

 

Moi-Président avait repris son air épouvanté.

-        Angela ! tu veux déporter des centaines de milliers de mes concitoyens dans vos plaines de l’Est, brouillardeuses, fangeuses et marécageuses, à portée de Polonais et de Russes surarmés. Tu n’y penses pas ! 

 

La Chancelière s’était jurée de revenir dans son Heimat avec un accord sur une première tranche de 500 000 Français. Angela insista :

-        Mais si on les mettait plus près ?

 

Comme s’il se forçait, Moi-Président grommela quelque chose comme : 

-        Où ça ?

 

Angela sentait qu’elle tenait le bon bout. Elle se fit prudemment enjôleuse.

-        Moi-Président, dis-moi où tu aimerais les voir ?

Moi-Président leva un sourcil et murmura :

-        Des centaines de milliers ?

 

Angela répondit avec modération et sérieux :

-        Au début 500 000, moitié mâles, moitie femelles.

 

Moi-Président réagit aussitôt

-        Là où je veux ?

-       Là où tu veux ! répondit-elle sur le ton le plus délicieusement « freundlich».

 

Moi-Président lança

-        Au prix que je veux ?

Angela éclata de rire : elle se passait bien cette transaction ! Finalement on aurait un accord. Mais quand même « ein Grosschen ist ein Grosschen », donc on négocie!

 

-        Pas tout à fait comme tu veux : « l’argent, ça ne pousse pas sous les chenilles des panzers » comme on dit dans mon pays !

 

Moi-Président se raidit :

-        Angela, je vais te donner mon accord et mes conditions. Ce n’est pas négociable.

Il s’était redressé et, d’une voix solennelle, énonça:

 

Madame la Chancelière,

-        Nous vous donnons notre accord pour une tranche de 500 000, portable à un million.

-        Nos compatriotes seront installés sur la rive gauche du Rhin. Un « Land de la Rive Gauche du Rhin » sera créé et il sera francophone.

-        L’Allemagne versera une compensation à la France calculée sur la base du nombre de travailleurs que cette dernière lui déléguera.

Moi-Président en avait fini. Angela souriait toujours. Moi-Président pensa qu’elle n’avait pas bien compris. Il se prépara à faire parler son Premier Ministre qui sait le germanique comme si c’était de naissance.

 

Angela, interrompit le mouvement de Moi-Président et doucement, pour relancer la négociation, répondit :

 

« Les Espagnols sont beaucoup moins chers, les Grecs sont gratuits… ».

 

Ça c’était avant les Syriens. Ceux-là, c’est mieux : l’Europe et les ONG y sont de leurs poches.


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