Une grande question jamais posée : Le « Direct » dans « les Révolutions-Dégage »

Je ne vais pas me faire des copains. C’est sûr que je vais avoir droit à des insultes, des « t’as rien compris » ou « juste un pauvre réac » etc.

Tant pis. La vie est une prise de risque et penser aussi. Je vais donc prendre le risque.

 

C’est au sujet de la Révolution Ukrainienne.

 

Et de toutes les révolutions modernes de type « Dégage ». (Pas grand-chose d’original : toute révolution a pour objectif de « dégager ». Il y a un changement : depuis quelques temps on dégage « simple ». C’est moins compliqué que des idées un peu fumeuses et difficiles à expliquer : liberté, égalité, fraternité, charité etc…)

 

Pour les « Révolutions-dégage », le paradigme est la roumaine. La télé était de la fête. On n’y voyait absolument rien, mais quand même c’était du direct. Une première dans les révolutions. On entendait des commentaires en roumain, immédiatement traduits en toutes les langues. C’était beau. Intense. Gai et chantant comme toutes les révolutions. Les moyens techniques de communication étaient encore frustres, pas de téléphone portable, pas de Wifi. Pas d’internet. Rien quoi ? Les images étaient statiques. Deux ou trois caméras filmaient des trucs qui devaient être des foules révolutionnaires en mouvement. Mais, on ne voyait pas le mouvement.

On était épouvanté par les « massacres ». Et leurs images atroces. Les images surtout. En direct. Sans intermédiaire. Le fait brut. Timisoara ! Ton nom claquait comme une oriflamme. Baignant dans le sang de tes martyrs, tu portais la Révolution, à sa fin ultime. Fermez le Ban. La révolution avançait implacable, directement du producteur au consommateur. J’écartais les enfants quand les plans se faisaient gros sur le « charnier fatal ». Pourtant, je ne pouvais résister : il fallait leur montrer une révolution en train de se faire. « Comme nous, autrefois, les peuples veulent se libérer. Les Roumains, torturés par des monstres sanguinaires, arrachent leurs chaînes ».

 

Les enfants écoutaient.

 

Plus tard devenus grands, ils ont compris qu’ils avaient assisté à du grand guignol.

Les Révolutions revenaient, orange, bleue, blanche. Par délicatesse ou par prudence, on évitait le Rouge. Elles se répétaient au sens propre du terme. La roumaine et Timisoara avaient permis de roder la com. Les techniques de communication modernes avait enfin permis de multiplier les champs. La prise de vue était devenue mobile. Aussi rapide qu’un CRS en action.

 

Les révolutions avaient pris de la bouteille. Pour retirer les chaînes, le mot avait été passé qu’il fallait d’abord attirer les « chaînes ». Mais pas des trucs grossiers comme Timisoara  qui ont fait des dégâts considérables. Par exemple : je ne suis pas sûr que mes enfants ne changent pas de chaîne quand on leur passe une révolution à la télé.

 

Et surtout le bruitage s’est considérablement amélioré. Claquement de bombes, sifflements des sifflets, hurlements « ambulance, ambulance »… et des ambulances arrivent en hurlant et clignotant à l’américaine. Je n’ai toujours pas compris comment elles arrivent à arriver. Les chaînes doivent avoir passé des accords pour pouvoir filmer l’ambulance qui arrive.

La Révolution respecte les canons du théâtre classique français : unité de lieu, (la place), unité d’action (la révolution), unité de temps (la semaine ou le mois, pas plus… quand c’est plus, on est en Syrie et ce n’est plus une révolution mais une boucherie.)

 

Bruitage… j’ai dit bruitage ? Mais oui ! Les gens qui parlent. Qui racontent. Les images sans le son, ce n’est plus possible. Les reporters « live » sont là sur le terrain pour donner un peu de chair aux images. Ou de la clarté. Toutes les révolutions ne savent pas poser clairement les signes qui départissent « révolutionnaires » (les révolutionnaires) et « forces du mal » (les autorités). On installe les reporters dans des endroits pas trop agités de la place, mais quand même un peu dans la révolution (« derrière moi, les manifestants s’apprêtent à livrer une contre-attaque »). Et ils attendent qu’on leur pose des questions de Paris, Londres, Berlin ou d’ailleurs. Peut-être ne font-ils qu’attendre ces questions ? Peut-être vont-ils utiliser pour répondre, les informations que des grouillots vont pêcher sur la ligne de front, au risque de leurs vies.

La division du travail, ce n’est pas pour les chiens.

 

Mais surtout, surtout, ils vont donner le « la ». Et ça c’est plus important que tout le reste. Ils vont accompagner la révolution d’accents enthousiastes 

« on me dit que les forces du mal sont mal en point et en viennent à douter » (elles auraient tendance à se transformer en forces du bien. Aristote est à nouveau pulvérisé. On peut être une chose et son contraire ! ) Ou bien des accents dramatiques « Autour de moi, des blessés ! Beaucoup de blessés. Les forces du mal ont décidé de ne pas traiter pacifiquement les manifestants. Ils les battent quand ceux-ci résistent. L’espoir est là cependant. Ils disent qu’ils vont tenir jusqu’au moment d’un repli stratégique dans la partie S-S-E-O de la place qui est plus facile à défendre ».

 

Je sais, c’est facile.

Je sais, on peut se moquer alors que ces gens-là font leur boulot et que ce n’est pas toujours commode. Je sais.

 

En revanche ce que je ne sais pas : pourquoi tous ces gens qui font des commentaires sur la Révolution en cours ne les font-ils qu’en prenant un seul angle de vue. Leurs attendrissements vont à ces « enfants de la révolution qui, au péril de leur vie… ». Ils ne cherchent pas l’épate. Ils ne nous rappellent pas ce pauvre Gavroche. Ils ne disent jamais, que, touchés par des balles meurtrières, ils ont encore, ces enfants, le temps de chanter « c’est la faute à Voltaire ». Mais, quand même, ils n’en sont pas loin ! Les voix qui tremblent d’émotion disent plus de choses que celles qui usent de mots choisis.

Leurs questions ne s’adressent qu’aux leaders de la révolution et non pas aux Etats-Majors des forces du mal. Et ils s’approprient parfois la révolution : « alors… », suit un prénom inaudible pour les besoins de la sécurité de l’interviewé qu’on ne reconnaitra pas de toute façon car il porte un burqa, «  alors, où en sommes-nous ? ».

 

Un peu plus tard, les mouvements de révolutionnaires prenant enfin le tempo qui convient à la chaîne (de télé) « enfin, le pouvoir recule, c’est une joie immense qui se laisser entrevoir sur tous les visages.Sous la burqa, les sillons qui burinent les visages se font joyeux et s’adoucissent. Etc… »

 

Alors voilà, moi je me demande deux choses.

Pourquoi, les journalistes « live » sont-ils toujours du côté des révolutionnaires ? N’y a-t-il pas un risque de partialité ? Ne devrait-on pas imposer aux « chaînes » qu’elles postent des reporters du côté des « pour » et d’autres reporters du côté des « contre ». (Disant cela, je reconnais immédiatement qu’on double le coût de couverture de l’évènement. Je sais. Ce que je vise ici, ce sont les principes. Pour les détails, on aura toujours le temps de voir : une solution possible, couvrir l’évènement deux fois moins longtemps, ce qui ne change rien puisqu’on commente deux fois plus !)

 

On aurait ainsi l’opinion des gens de l'autre côté, celle des « forces du mal » :

Le reporter « live » posté du côté des « forces du mal » :

« Monsieur l’officier. Où en est-on ? Vont-ils enfin abandonner cette attitude agressive qui ne les sert pas aux yeux de l’opinion internationale »

 

L’officier :

« Je ne peux pas trop vous parler. Je peux vous dire qu’ils n’avanceront plus d’un centimètre ».

 

Le reporter « live » à un membre lambda des « forces du mal». « C’est dur, hein. Pas très réglo de balancer des jerricans d’essence sur des forces de l’ordre ! Que comptez-vous faire ? »

Le membre des forces du mal : « Alors-là, on les attend. Tu vois, ils vont essayer de pousser vers N-S-O de la place. Ils ne savent pas qu’on a placé des mines anti-personnelles ». .

Le reporter « c’est efficace ces mines ? ».

Le membre des « forces du mal » : « Je veux mon neveu, c’est des russes ! Pas des pétards pour petites filles ».

 

Ou bien,

Le reporter à un officiel représentant « les forces du mal » : «Vos hommes repassent à l’assaut ? En face, chez les révolutionnaires, on voit beaucoup d’enfants. Ça devrait être facile.»

 

Le membre des « Forces du Mal » : « Ne croyez pas ça ! C’est dur pour nos gars de massacrer des enfants. Mais c’est ça les Khmers rouges. Beaucoup d’enfants en première ligne pour le "Direct". »

 

 

 

Et si « dégage ! » annonçait un monde de valeurs nouvelles?

 

C'était en mars 2011....

Dégage ! N’est-il pas étrange et peut-être nouveau, ce monde qui voit déferler des hordes de gamins sur des places de centre-ville pour réclamer le départ des séniors ?

Et si « dégage » était devenu le slogan de ralliement du monde nouveau ?

Cela avait commencé avec Castro. L’homme au cigare privé de cigare. L’homme à la puissante carrure, transformé en ombre claudiquante, bon pour le pyjama du quatrième âge. Qu’on pense à Mugabe que d’aucuns, anciens colonialistes et jeunes locaux ambitieux voudraient peut-être bien vouloir « dégager ». Et le coréen ? En signe de révérence et pour avoir aimé ce charmant film sur le Roi qui voulait discourir, je ne suggèrerai pas qu’on dise à M’am…

 

Car c’est devenu une sorte de leitmotiv. Dégage ! N’est-ce pas Angela Merkel qui s’est demandé, à très haute voix pour qu’on l’entende bien, si dégager les débiteurs pauvres ne serait pas la bonne idée pour régler les questions relatives aux dettes souveraines. Elle n’a pas dit « dégage » comme çà.  En allemand on dit « Erraus » que l’usage germanique a transformé en Raus et dont la manie française de tout traduire a fait « ouste ».  Elle a dit simplement que quand un pauvre fait des bêtises, on doit l’expulser du groupe. L’attitude de la Chancelière parait bien de son temps et rejoint ce qu’on trouve en Catalogne ou en Flandre. Là aussi, le truc c’est de dire « dégage ». C’est un signe des temps ! Avant, on faisait la révolution pour sortir les riches, les nantis, les puissants. Aujourd’hui on met les pauvres à la porte. Marie-Antoinette aurait pu dire « dégage » au lieu de se forcer à dire quelque chose d’intelligent sur la brioche. C’est le nouveau TOC du monde qui vient d’arriver. Les italiens du Nord au Italiens du Sud « dégage !». Les Flamands aux Wallons : « dégage ! ».

 

Et si, « dégage » était une expression naturelle ?

 

Elle ne se propagerait pas dans « la sphère » nationale comme disent les journalistes, elle y serait depuis longtemps, le logos de la terminaison des rapports humains quelque fut leur durée.

 

Pour toute personne qui a encore de la proximité avec le monde rural, celui d’il y a bien longtemps, l’expression « dégage les vieux » n’était pas usitée. Mais il faut reconnaître que Senior et junior non plus. On disait « le père », on disait « la mère ». On disait les choses simplement. On disait « mettez grand-père dans le cantou », l’idée officielle étant de le réchauffer. A la fin, comme le grand-père était sec comme un fagot d’il y a un an, la vieille formule « nous ne sommes que cendres… » trouvait une illustration. On ne disait pas « dégage » parce qu’on ne connaissait pas le mot. Mais le résultat ? C’était bien le même !

 

Revenons à notre temps. Pour ne prendre que les choses et les faits qui sont à notre portée, il parait bien que « dégage » ne peut être revendiqué par les seuls tunisiens et encore moins  l’expression « dégage, le vieux ! » (Injonction de partir qui vise une personne âgée) dont le sens et la portée sont totalement dépourvus d’ambigüités.

Dans le champ social, il n’y a aucun doute. Les vieux sont dégagés. Parlant des pays développés, on voit bien que là encore, les tunisiens, les égyptiens, les libyens etc. etc. manquent un peu développement quelque part. Dans leurs révolutions « dégage », ils s’en prennent à des vieux-vieux. En général, des gens qui ont largement dépassé les 75 ans.... Dans les pays développés, « dégager les vieux » ne concerne pas exactement les mêmes vieux ! Attention ! Il ne s’agit pas d’inférer qu’il y aurait des vieux plus ou moins estimables et qu’il y aurait des vieux africains différents des vieux européens.

 

Les pays dits autrefois « développés »  ont toutefois une particularité. Les gens y sont vieux de plus en plus longtemps. Au surplus, les vieux émergent de la masse de plus en plus tôt. Ceci se cumulant avec cela ! Les Vieux, c'est-à-dire les « Seniors », ça commencent à 50 ans. Entre un vieux à la française qu’on « dégage » à cinquante ans et un vieux dirigeant qu’on « dégage » comme Ben Ali en Tunisie, il y a un quart de siècle de différence.  Indéniablement les français, mais en général, les pays développés, ont une conception du « Vieux » beaucoup plus riche et dynamique. Si les tunisiens s’étaient soucié de prendre leurs idées en France, cela fait un quart de siècle qu’ils auraient été politiquement satisfaits.

 

Et si, « dégage » était de tous temps et de partout.

Dans le champ national, on retrouve ce concept « dégage ». Pour mettre la population française à l’abri de certaines intrusions foraines, il y a « dégage les Roms ». On entend d’ici, hurler à l’amalgame. On va entendre dire qu’il faut rester au point de départ, qui était bon, « dégager les vieux ». Pourtant, remise dans son contexte, cette affaire des Roms est bien dans la lignée de « dégage le pauvre ! » dont on a montré plus haut la prospérité.  En France, la formule a des implications inattendues. En matière d’urbanisme par exemple : l’implosion de barres de HLM dans les cités sensibles n’est-elle pas une déclinaison monumentale du slogan « dégage, les pauvres ».

Il ne serait pas juste de ne pas mentionner le domaine privé. J’entends des protestations, des « franchement, c’est pousser le bouchon un peu loin! ». Mais non, l’expression vaut aussi dans le domaine familial. A des degrés divers. On n’insistera pas. Le fait est que maris et femmes n’hésitent pas à s’y entre-dégager à tour de bras.  Quelques fois, pour ce qui concerne les nouveau-nés par exemple,  « dégage » est aussi tout à fait présent et utilisé, quoique dans des conditions qui laissent perplexes. 

 

Peut-on parler de perte de la notion de respect ? Y compris à l’égard de ceux qui veulent du bien aux autres et qui font tout pour qu’on y parvienne le plus vite possible. Si on regarde de près les affaires d’Afghanistan, il paraît évident que beaucoup de gens veulent « dégager » les forces de l’OTAN. Or, c’est de notoriété publique que les forces de l’Alliance sont là pour aider. Ni plus, ni moins. Un petit coup de main, en passant. C’est comme l’Irlande. Voilà un pays qui doit à ses voisins d’avoir remonté une pente sérieusement pentue et qui leur dit depuis un certain temps de « dégager » : non aux referendums, non au traité, non et non, et à la fin qu’est-ce que c’est que ces histoires de dettes ? Qu’on cesse de nous importuner ! « Dégage Barroso ! »

Sommes-nous à l’aube de nouvelles valeurs qui pointent ? S’agit-il de réagir à ce monde qui prétendrait être fini et n’offrirait donc plus d’échappatoire. « Dégage ! »  N’est-elle pas alors une injonction bénigne en ce sens que, justement, il y a une échappatoire implicite. Ce serait ça le vrai progrès. Maintenant, on dit simplement « dégage », parce qu’il y a un ailleurs où l’intimé peut se retirer. Avant on massacrait. Aujourd’hui, écoutez comme un soupire léger cette phrase que Robespierre aurait peut-être tant aimé prononcer : dégage Danton !

 

 

 

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