Promenades à Berlin, octobre 2013

Comment réussir une belle promenade dans Berlin si vous n’avez que deux jours et demi à y consacrer ? la recette : un couple d’amis altruistes et généreux pour vous prendre en charge et débroussailler le chemin, pour vous montrer le métro et son mode de fonctionnement (incontournable à Berlin, ville qui s’étale sur des kilomètres entre parcs, étangs et bras de rivières), vous suggérer le taxi quand le métro ne suffit plus, pour préparer le plan d’attaque, optimiser les temps de déplacements, prévoir les arrêts-cafés, car, au bout d’un certain nombre d’heures de marche et de piétinements dans les musées, on en a plein les pattes, et relancer sans cesse les débats sur l’art, les lieux, les bâtiments. Tout ceci est incontournable si, et seulement si, vous voulez non seulement visiter, mais aussi découvrir l’âme, l’esprit, les humeurs de la ville.

 

Il faut aussi que vos amis soient patients et tolérants, capables de supporter remarques hexagonales, envolées lyrico-critiques et découvertes d’évidences. Le top du top est d’avoir ces amis-là capables, mais ça c’est rarissime, de convoquer le soleil, d’évacuer la pluie, (seulement la nuit s’il vous plait) et de repousser à la semaine suivante, lorsque vous serez parti, les vents froids du nord.

 

Alors, alors seulement, vous pourrez tirer le parti le plus agréable du monde de votre visite à Berlin.

 

Promenade 1: premier pas et Opéra

 Par quoi commencer ? L’Opéra ! Nos amis avaient fait très fort ! Cosi Fan Tutte. Mozart. Mais justement ! Là où c’était fort : pas le Cosi Fan Tutte de tout le monde. Un Cosi qui... Je vais vous dire. Tout se passe au Deutscher Oper Berlin. (Bismarkstrasse 35, Berlin-Charlottenburg)

 

Il y a plusieurs façons d’écouter et de voir Mozart et de donner à le voir et à l’écouter.

La plus classique, celle qui s’impose quand on est un peu sérieux, celle qui vaut pour tous les mozartolâtres entrés en religion, défenseurs du texte et de la note. Les gardiens du temple. Cette version impose qu’on s’installe, à l’ancienne, fauteuils rouges idéalement. La loi et l’ordre viennent s’inviter à la représentation. Les costumes sont d’époque ou approchant le plus possible, le texte lui-même est en livrée et le livret est l’original. On peut donner le coup d’envoi une fois que ces conditions sont remplies. Silence dans les rangs. La place est laissée aux sons émis par les chanteurs et l’orchestre et quand un son n’est qu’un bruit, chaise qui tombe, bruissement de robes, claquement de bottes, ils ont la politesse de se tenir à l’écart de la partition. Il en faut. Les bruits marquent les déplacements. Ils sont presque indiqués dans le livret. On les supportera donc pour ce qu’ils sont : des bruits voulus par l’artiste.

 

L’art expulse donc la vie et se tient pur et dur devant les auditeurs-regardeurs. C’est à l’entracte, ou en fin de spectacle, que la vie reprend ses droits : toussements, crachotements, éternuements, ronflements, craquements et claquements,  tous bruits qui n’auraient jamais pu s’inviter dans le livret. La vie quand même, qui bien souvent n’est pas élégante, pas montrable, pas écoutable…pas Mozartique.

La version anticlassique: elle a déclaré la guerre à la première. Elle chante aussi et joue de la musique, mais elle ne veut pas être complice et, s’il y a lutte des classes ou complexe œdipien, il faudra le dire haut et fort, plus fort au besoin que les contre-uts bourgeois et plus haut que les platitudes d’un livret pour aristocratie à l’agonie. Tous les bruits seront donc convoqués, ceux-là qu’on a décrits plus haut. Et des cuvettes de WC à la place des fauteuils Louis XV (Duchamp n’a pas œuvré pour rien, nom de dieu !). Et des clowns Grock à nez rouge. Et si on chante parce que c’est un opéra, on se débrouille pour le faire en conchiant Mozart qui n’était que le parasite stipendié d’une aristocratie ploutocrate et interlope, et, qui sait ? un métèque honteux raboté par une assimilation castratrice.

 

Au milieu de ces deux extrêmes (on a compris qu’entre l’absolument pur et le totalement impur, il y a des gradations, comme il en est le Saint et le Diable, le blanc et le noir, le haut et le bas, le cru et le cuit...), il y a la version quotidienne.

Et enfin, la version normale.

 

Celle dont la pratique ne coûte pas 200 ou 300 euros la place. Qui n’est pas assortie d’un horaire impératif et de sièges en velours rouge. Qui ne vous interdit pas de tousser et où vous n’êtes pas protégé contre tout ce qui n’est pas le spectacle.

 

Cette version, vous ne la subissez pas, vous la pratiquez. Elle comporte tous les degrés de liberté et … toutes les interruptions parasites de la vie qui se déroule, dans laquelle vous êtes installé. Vous êtes dans votre fauteuil, canapé, chaise, ou par terre sur des coussins, peu importe. Seul, pas nécessairement, mais en tout cas pas au milieu d’une multitude. Vous avez choisi l’interprétation de Cosi Fan tutte qui, pour la dénicher, vous a fait courir tout Paris, tout Rome ou Madrid etc… et, enfin, vous avez mis la main dessus et, enfin, vous allez pouvoir l’écouter. Vous fermerez les yeux lorsque le disque aura été enclenché, votre chaîne stéréo réglée, les haut-parleurs équilibrés… les premières mesures éclateront au milieu de votre vie de tous les jours.

Quelques mesures de hard rock filtrent quelque part. Votre fils qui s’acharne à essayer de produire des sons en rythme. Vous vous apercevez que vous n’avez pas éteint la télé. Le son est coupé fort heureusement, sinon bonjour l’audition ! Les images d’une manif créent un visuel décalé. Ça ne vous vous choque pas vraiment. Bien sûr, ce n’est pas dans le livret. Mais le hard rock non plus. Et puis, l’interprétation est sublime. Ce ne sont pas les coups de klaxons d’un excité dans la rue en dessous qui vont vous en faire perdre une miette. Les autres, êtes-vous en train de penser sont un enfer… c’est cet instant que votre téléphone choisit pour retentir et vous rappeler que les autres c’est vous aussi ! Vous auriez évité ça si vous aviez assisté aux versions classiques et anticlassiques ou à leurs variantes. Mais c’est « le » coup de fil que vous attendiez. Vous lancez « 5 secondes, je vous, je te, prends », le temps de mettre la main sur la commande à distance et d’appuyer sur « pause ». Excellent coup de fil ! Vous êtes aux anges ! Votre compagnon ou votre compagne arrive à l’instant même. « qu’est-ce que t’écoutes ? ». « Ah ! Oui ! Chouette ! Tu mets le son » ….

 

Ce jour-là, à l’Opéra de Berlin, c’est cette version-là qu’on va nous jouer.

 

Démarré par du jazz moderne. Rien ne se passe sur scène. Les stridences et les basses des instruments viennent se percuter sur les monologues/dialogues de garçons ou de filles qui sont installés comme s’ils étaient au spectacle, sauf que ce serait nous le spectacle et eux les spectateurs ! Ils disent des choses qu’on ne comprend pas. Les sons produits par les « Jazzistes » y sont pour quelque chose. Une télé sur la scène crachote une version de Cosi Fan Tutte. En fond de scène, la rue avec ses foldingues, ses travelos et le passant dans la rue qui promène son chien. Vos amis vous ont conduit à l’Opéra, pour écouter Cosi. On est à Berlin. En Allemagne. C’est peut-être la version berlinoise ? Ou celle que préfère Angela ? Vous êtes surpris. Pas trop. Enfin, vous faites ce qu’il faut pour que ce ne soit pas trop. On vous l’a dit. « Berlin, tu verras, c’est l’art, le plus d’art, l’art à son plus haut, osé, risqué.. ». On est à Berlin. On est à l’Opéra. On donne Cosi Fan Tutte.

 

Enfin, des musiciens arrivent, tout un orchestre, avec des instruments traditionnels et ils attaquent. C’est bien Cosi Fan Tutte qui nous est livré. Sur le mur du fond à côté des scènes de rue apparaissent des scènes d’opéra, Cosi fan tutte joué avec les décors, les costumes, les robes et les décolletés «à la Louis XV ou XVI ». Progressivement, les chanteurs s’engagent, ils se lèvent des rangs de chaises qu’ils occupaient en face des spectateurs. Et ils chantent très bien. Et pendant deux heures et demie, ils chanteront Cosi, comme vous l’écoutez chez vous, avec la vie qui s’invite, avec ses bruits, les voisins qui hurlent, avec la rue qui est animée. Et progressivement, comme chez vous, la musique viendra s’imposer, les accents dramatiques ou drolatiques emporteront tout sur leur passage. L’écran de télé ne sera plus qu’une sorte de foyer où des images fluctuantes et changeantes ont remplacé la flambée et les jaunes, rouges, violets des flammes, flammèches, étincelles.

Vous êtes chez vous, la vie est là au milieu de l’interprétation que vous attendiez depuis longtemps, plus belle ? Non : différente de celles que vous avez déjà. Cinq ? Six ? Vous ne savez plus, vous écoutez. Vous avez un verre de Proseco à la main. Depuis le « matin des magiciens » on sait que vin et musique sont frère et sœur ! Au fait, d’où il vient ce Proseco ? Jamais vous n’achetez ce type de vin ! C’est simple : on est venu vous servir un verre pendant la représentation. Un des acteurs, accompagné d’une charmante jeune femme. Ils sont passés avec bouteilles et verres. Et même vous avez attrapé une bouteille pour la passer à ceux que l’acteur ne pouvait atteindre. Je crois aussi que vous avez pris un deuxième verre. Ne dites pas que vous n’aimez pas le Proseco ! Et surtout qu’un verre de vin gène l’audition. Et puis que les gens qui servent font trop de bruit…Vous ne les avez pas entendu arriver !

 

Votre disque est achevé. Il faut vous lever pour mettre le second en route. Vous auriez pu vous acheter le lecteur qui peut lire plusieurs CD successivement. Vous ne l’avez pas fait. Tant pis. Vous savez comment va débuter ce deuxième disque. Vous savez que ça va être sublime. A Berlin, à l’Opéra, la fin de la représentation a été merveilleuse de couleurs, d’harmonie et de puissance des voix. Vous vous êtes levé interloqué, surpris, ravi. Et vous avez applaudi. Applaudi. C’était beau. Et très gai.

Vous avez eu envie de remettre le premier disque. Et de remplir à nouveau votre verre avec du Proseco. Vous pensez à vos amis. Vous vous dites que ce serait bien… une fois encore. Bientôt.

 

Promenade 4: Anish Kapoor, la dissolution des sens

L’exposition « Kapoor in Berlin » est partie peut-être à Bilbao, ou à Singapour ou ailleurs, elle n’était là que pour un semestre.

 

Les œuvres d’Anish Kapoor commencent, à Paris, on a pu le voir à la FIAC , à occuper quelques cimaises ou plutôt quelques murs :les fameux miroirs de très grande taille, ronds, incurvés en creux, bleu profond ou rouge sang. Ils reflètent à l’envers et déforment les images. Pour se voir à l’endroit, il faut se coller à la surface du miroir. S’en éloigner vaporise le reflet et fait disparaître le sujet devenu objet de réflexion. Il ne peut réapparaître qu’à la condition de s’éloigner du miroir. Mais il est alors inversé et déformé.  Ce n’est pas compliqué, c’est impressionnant. Comme ont toujours été impressionnants les jeux de miroirs. Basiques du travail d’Anish Kapoor, les miroirs sont plus ou moins grands, parfois gigantesques. Leur intérêt réside surtout dans une approche de la perte de sens et de la déstabilisation, caractéristique majeure de l’œuvre de Kapoor exposée à Berlin.

 

Au Martin-Gropius-Bau étaient réunies à la fois des œuvres monumentales de dénonciation, machines à broyer et à hurler et des œuvres de dissolution et d’inversion.

Le sang, la cire, l’informe qui dégouline, se répand, se déforme en tas qui s’effondrent et coulent aussi dans des rigoles où il se fige. Sang et cire sous toutes les « informes » possibles, depuis l’installation monumentale qui charrie cette matière gluante, monte-charge qui emporte par paquets, plaques, barres, tas de morceaux de cire pour les projeter sur le sol en bas, où ils tombent et s’écrasent flasques et s’étalent ensuite sous leur propre poids, dans un monde froid que surmonte un disque rouge gigantesque, soleil du crépuscule ou symbole de toutes les chairs écrasées.

Le travail de Kapoor insiste sans cesse sur la mutabilité des choses et des êtres, sur l’incertitude du regard, sur l’illusion dans lesquels nos sens nous plongent. Sur l’illusion dans laquelle il nous plonge. Sculptures de cire rouge comme des chairs sculptées en forme de cloches ou de disques qu’il faut en permanence remodeler ; miroirs déformants qui renvoient des images inattendues, qui ne renvoient pas qui leur fait face, mais des corps et des mouvements qui sont à l’écart ; miroirs qui découpent les corps ou les mutilent, où le moindre mouvement est œuvre insaisissable, découpe et déformation des objets et des corps.

L’illusion est partout : disques noirs sur la surface de structures en béton ? Béton, qu’en sait-on puisqu’on ne peut que voir et jamais toucher ? Disques noirs, qu’en sait-on ? Ils peuvent être des trous noirs, absolument noirs, des creux où le regard se perd ! Où l’esprit ne peut plus prendre de décisions.

L’inversion est délibérée et Kapoor propose un cheminement dans des chairs internes, des organes inversés comme on retourne les gants, sang dessus-dessous.

Fausse certitude dans cet univers d’illusions et de réalité en voie de décomposition : le canon à air comprimé fait un bruit de canon à air comprimé quand il tire son obus de cire rouge… bien qu’on ne sache pas quand il va tirer, s’il va tirer, ce qu’il va tirer… y-a-t-il une certitude à quoi se raccrocher ? Une au moins dans toute cette exposition : Le canon ne tire pas sur les spectateurs

 

Promenade 2: Meret Oppenheim au Martin Gropius Bau

Meret Oppenheim-Man Ray

Meret Hoppenheim

Exposition retrospective, jusqu’au 1er décembre 2013. Berlin. Martin Gropius Bau

 

Elle naquit en 1913 à Berlin. L’exposition de ses œuvres est intéressante parce qu’elles sont directement en prise avec le temps de la création de l’après-guerre. Fût-elle une égérie, un modèle, une artiste au plein sens du terme ? L’exposition livre surtout une intelligence aux aguets, une capacité de comprendre ce qui se passe, ce qui vient et ce qui se fait qui est exceptionnelle. Merret Oppenheim fut l’amie de tout ce que l’art a pu compter de rêveurs, de briseurs de rêves, de rénovateurs, de contempteurs de traditions et de défenseurs de nouveaux canons.

Les œuvres exposées sont d’une remarquable variété. Objets transfigurés, les fameux couverts en fourrure, les chaussures à lacets, tous ces puzzles où s’emboîtent les morceaux abandonnés de la réalité de tous les jours, peintures qui vont et viennent entre tendances dadaïstes, envolées surréalistes, sérieux de l’abstraction conceptuelle. Artiste en recherche, elle est aussi recherchée par des artistes essentiels : personnage mythique des photographies de Man Ray, elle serait aujourd’hui qualifiée d’icône. Elle a incarné, au pur sens étymologique, l’art dans lequel elle s’était engagée.

 

Vient immédiatement le débat : une grande artiste ? Peut-on la compter parmi les plus grandes artistes féminines du XXème siècle comme l’opuscule du Musée la présente ? Son œuvre est-elle incontournable ? A-t-elle contribué de façon définitive aux grands tournants, aux virages sur la corde des arts et des artistes de l’entre-deux-guerres puis de l’après deuxième guerre mondiale ? Je ne crois pas. Non que le travail de Meret Oppenheim soit contestable tant en qualité qu’en « vision ». C’est une artiste pertinente, agissant là où il faut être, ne se trompant pas de combat, engagée dans les mouvements de pensée artistiques et intellectuels au moment où ils apparaissent, au moment où ils se répandent. Elle est surréaliste avec la naissance de ce mouvement, dadaïste etc…

 

Une artiste attrape-tout ? Opportuniste ? Suivant la mode artistique comme on suit la mode tout court ? Elle n’est rien de tout cela. Elle fait partie de cet univers buissonnant qui est celui de la création et de la révolution artistique. Univers où se retrouvent des talents, des sensibilités, des risque-tout et des pères-tranquilles. L’art n’est pas ce champ-clos, cette carrière où des titans viennent étaler devant les foules horrifiés et quelques regardeurs éclairés, les vertus des héros. Il n’est pas le fait de génies qui partent vers les plus hautes cimes sous les regards admiratifs ou haineux des médiocres. Là où se trouve Meret Oppenheim est un univers qui fourmille, qui buissonne. Incendies ou eaux qui courent. Idées qui se répandent, se contredisent et se diffusent. Dans cet univers: des créateurs, des passeurs, des copieurs mais aussi tous ceux qui sont là pour tester, valider, pousser à leur extrême les découvertes, les idées, les perspectives nouvelles, les silences entre deux stridences, les mots nouveaux inventés pour des sens qu’on ne connaissait pas.

 

Meret Oppenheim était de ceux-là qui savent reconnaître une idée, un trait, une couleur, une mise en page nouveaux. Elle savait se reconnaître aussi dans ces mouvements de flux et de reflux de la création artistique. Elle a non seulement montré concrètement ce que certaines hypothèses valaient mais elle a aussi montré jusqu’où on pouvait aller. Jusqu’où même les créateurs les plus audacieux n’osaient pousser leurs inventions. Elle n’avait rien à perdre, elle n’était pas une artiste en vue, elle ne recherchait pas ni les honneurs, ni la carrière, elle pouvait prendre tous les risques.

 

Exposition passionnante non pas pour les œuvres exposées par elles-mêmes mais pour le monde qu’elles révèlent et annoncent, pour les idées qu’elles accompagnent, pour cette aptitude au témoignage engagé que cette artiste a su démontrer.   

 

Promenade 3: Le Musée Juif de Berlin

Monumentalement là. Construction pour le temps présent, pour le temps à venir. Construction appelée à défier le temps mort qui est passé. Le temps des morts qu’il faut rappeler là, dans ce bâtiment, pour qu’il vive dans l’éternité.

 

Pour l’éternité, le Musée Juif nouveau conçu, érigé par Liebeskind. Au tout début du long corridor des Axes plus rien n’est stable, plus rien n’est facile, même le plus facile qui est de marcher. Le sol, légèrement incliné sur le côté, rend la démarche hésitante. On n’avance pas normalement. Il faut faire un effort pour se rendre compte de ce qui arrive. On ne peut pas avancer normalement.  Tout ici est anormal et en rend compte. Les « couloirs » s’amenuisent au fur et à mesure du parcours et conduisent progressivement vers un écrasement.

On doit le ressentir quand même on se voudrait « visiteur », « regardeur », «  observateur ». Le Bâtiment de Liebskind, interdit le regard distant et proscrit la démarche désinvolte. Ici, dans ce bâtiment, faux musée, vrai tombeau comme on nommait certaines pièces musicales françaises, monument vivant dont les parois, les murs, les cours intérieures sont couturés d’ouvertures comme un corps supplicié est tranché de cicatrices et de plaies, on ne peut pas « passer ». Même ce mot superbe qui résonne depuis plus de 2500 ans dans nos mémoires « passant va dire à Sparte … » sonnerait faux. On n’est pas ici par hasard, passant et pensant à autre chose, considérant vaguement le paysage ou le message héroïque de soldats résolus. Rien d’héroïque. Rien de résolu.

Le parcours qu’on suit est celui du diagramme de l’horreur que définissent les Axes de l’Holocauste, de la Continuité et de l’Exil. Ces couloirs, en se réduisant en boyaux, conduisent vers des lieux « ailleurs » où, en continuation des sols inclinés, les sens vont se perdre.Trois lieux jalonnent cette perte des certitudes et marquent un cheminement de la conscience.

Au bout de l’axe de l’Holocauste, « la Tour de l’Holocauste » : froid bloc de béton blanc quand on le voit de l’extérieur et sans aucune ouverture. Noir absolu quand on pénètre dans la tour. Tout en haut, au faît du bâtiment, une ouverture, un oculus, invisible de l’extérieur, n’éclaire rien et simplement indique que la lumière est là, dehors, forte et lointaine, qui rend plus noire encore, tel le noir de la tombe, l’espace où l’on se tient. Noirceur pure qui abolit toute visibilité. Sauf à tâtonner pour tester un mur ou une ouverture, il faut marcher très lentement, scruter l’ombre et puis découvrir qu’on s’enfonce dans un recoin de mur, profond, en angle aigu, qui vous enveloppe jusqu’au moment où les deux pans de mur se rejoignent, étau absolu, instrument à néantiser. En se retournant, le dos à cette mâchoire, on s’aperçoit que ceux qui s’approchent ne vous voient pas. Vous avez été absorbé, ingéré, anéanti.

 

Tout au bout de l’axe de l’Exil, une porte s’ouvre sur le « Jardin de l’exil ». Chiffres mystiques, 49 (sept fois sept) piliers sont plantés en labyrinthe régulier où les allées forment la grille d’un parfait réseau urbain. A l’air libre, fermé de haut murs, constitué de blocs en béton légèrement inclinés, le sol lui-même inégal et incliné, tout est là pour que rien de calme ou de serein puisse venir. L’exil est un arrachement, un axe perdu. Faux jardin où on s’est perdu en le rejoignant.

 

L’installation « Shalechet » pourrait être, de loin, en apparence, un espace « zen » pour autant qu’on n’y pénètre pas. Plus on l’approche, plus forts résonnent grincements métalliques et bruits de chaînes dans une succession sans raison, sans rythme, hasardeuse. On y arrive sans comprendre que c’est de ce lieu que viennent les sons violents et dissonants, ceux-là même qui nous ont intrigués, qui ont guidé nos pas, alors que dans tout ce bâtiment, tout au long des axes, dans les espaces qu’ils définissent, rien ne se dit, rien ne s’entend, ni cris, ni claquements de fouets, ni hurlements de terreur, ni enfants affolés. Les bruits viennent de cette installation (« Shalekhet » - fallen leaves - feuilles mortes). Dans un jardin clos, le « memory void » tout de béton, puits de lumière et sculpture creuse, contenant et récipient gigantesque, ont été posés, jetés, accumulés, sédimentés des milliers de pièces en métal, lourdes comme des roues de chariots, écrous de fonte ou d’acier colorés de rouille comme en sont colorés les outils bruts de fonderie. Ce sont des visages découpés dans des galettes de fontes, schématiques, réduits à ce qui, pour un enfant, fait un visage, qui rit, qui pleure, qui ne dit rien, deux vides ronds, ce sont les yeux, une fente en forme de courbe qui monte ou s’inverse, c’est la bouche qui rit ou la bouche qui pleure, une fine ouverture et c’est un nez. 10 000 disques de métal reposent sur le sol, étalés, entassés, sur lesquels on peut marcher, pour parcourir ce jardin impossible. C’est alors, à chaque pas, qu’explosent bruits, dissonances, crissements. Il est impossible de marcher sans être déséquilibré par le déplacement des couches de disques-visages quoi qu’on essaye de faire et sans provoquer le déferlement des hurlements et des pleurs, libérés, appelés depuis le tréfonds, tout en dessous des galettes de fontes.

Pour entrer dans le Musée Juif, il faut passer par l’entrée d’un bâtiment « typiquement » XVIIIème siècle, empli de la sérénité des bâtiments de l’époque des Lumières,  Aufklärung en allemand.

 


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