Soliloques sur l'Art, Novembre 2017

 

- Marina Black, chez Vu

- Soccol chez BOA

Thomas Henriot, chez Céline Moine

Cela tombe sur mon S-Phone comme ça sans prévenir, trois messages qui se ressemblent tous comme des triplés : ils contiennent une seule et même invitation, « comme suit »

 

 

La galerie Céline Moine et la Pijama galerie

ont le plaisir de vous convier à leur première exposition commune

Deux en 1

Dans les 520 m2 de Station

13-15 rue Pont-aux-Choux - 75 003 Pqris

Vernissage le mardi 21 novembre de 16h à 21h30

Exposition du 22 au 26 novembre 2017 de 10h à 20h

Avec Anya BELYAT-GIUNTA / Chloé COISLIER / Jessy DESHAIS

Marc DONIKIAN / Thomas HENRIOT / Akira INUMARU

MUZO / Seung Hwan OH

 

Je suis justement à deux pas.

Encore un de ces miracles de la technologie : les ordinateurs de la planète savent que j’aime « l’art qui bouge », ils m’ont senti prêt à une rencontre, ils m’ont géo-localisé à deux cents mètres de la rue du Pont aux choux, marchant dans la bonne direction… et ils ont canardé, bombardé, trois messages d’un seul coup. Un seul serait sûrement passé inaperçu, deux n’auraient eu qu’un impact modéré, trois, c’était faire mouche : quand on reçoit trois messages en même temps votre S-Phone se transforme en arbre de Noël et en sirène d’incendie. Donc, j’ai lu le message le plus vite possible. J’étais à deux pas maintenant, il suffisait de tourner à droite, de quitter la rue de Turenne et de trouver l’endroit.

 

Bien avant l’heure du vernissage, j’arrivai dans un lieu impressionnant par sa taille, nouveau apparemment. Quelques personnes s’affairaient à préparer les petits fours, les jus de fruit et le beaujolais nouveau. Un ou deux visiteurs qui avaient dû être hameçonnés comme moi. Des tas d’œuvres au mur. Des biens et des moins bien. Il y a un étage d’exposition en sous-sol. On l’aperçoit depuis le rez-de-chaussée.

Et là, dans ce sous-sol assez désert, je tombe sur l’incroyable : des œuvres d’un monsieur Thomas Henriot.

Incroyable, impensable, inimaginable : des rouleaux de 10, 15, 25 mètres, les uns complètement déployés, les autres à moitié, dégringolant du plafond, perchés à plus de 5 mètres et déroulés sur le sol en longues bandes de papier de je ne sais quelle sorte, bambou ou coton …

 

On a beaucoup débattu voici quelques mois du fameux manuscrit en rouleau de « sur la Route » de Kerouac, Thomas Henriot a produit une série de rouleaux, comme des routes spirituelles imagées, d’où sortent aussi bien des paysages, que des personnages, des annonces publicitaires, des copies de journaux et des bouts de cigarettes et d’asphalte.

 

Tracées au crayon, à l’encre, en lavis, en dessin, en aquarelle ou en traces fines d’encre de chine noire. Parfois, au milieu d’un univers de noir et de blanc, surgissent des couleurs, celles de fleurs, d’autres comme les échantillonnages de tissus, qui viennent scander çà et là un discours sur le monde, sur l’homme, sur la vie.

 

Thomas Henriot est un peintre de la vie qui passe, qu’on saisit immédiatement, comme on prend une photographie, comme se déroule un film. Peintre de la rue, il travaille comme un artiste du street-art au sens où il est dans la rue, partout où on peut poser un rouleau, une feuille et saisir un moment, une voix, le déroulement d’une histoire. La rue sujet et cadre, mouvements des foules, piétinements et grands espaces où se déroulent (encore !) les scènes de la vie.

 

Déroulement, déroutement, bande dessinée ou bien pellicule d’un film très lent, dont les images seraient saisissables les unes après les autres. Ce déroulement ne se fait pas à la chinoise quand de grandes histoires sont illustrées, latéralement mais verticalement, comme s’il fallait lire « à l’ancienne » les rouleaux d’une aventure.

 

 

Une œuvre passionnante à découvrir très vite.

Marina Black, chez Vu

Marina Black

Galerie Vu, jusqu’au 13 janvier 2018

 

Parmi les photos exposées par Marina Black à la galerie Vu, l’une met en scène un couple, lui, le visage blanc, comme surexposé ou effacé ; d’elle, il ne reste qu’un œil et surtout un regard. Le reste n’est rien que plongée dans l’obscure, le noir, le sombre ; seules tâches de lumière, des effacements, des visages évanouis.

 

Une autre photo représente un visage comme coupé en deux, déchiré où la béance créée est maladroitement réparée par des sortes de bandelettes. Elles seraient posées pour empêcher cette béance de s’accroître, pour maintenir les lèvres de la blessure et sauvegarder ce qui peut l’être du visage ainsi mutilé.

 

Ces deux images : pour dire une impression venue de toutes les images exposées à la Galerie Vu. Derrière l’image, il y aurait quelque chose qu’une fissure fait venir au regard. Une béance, une épaisseur rompant avec la forme bidimensionnelle de la photo. Les visages qui disparaissent sont comme effacés par la lumière, remplacés par une clarté. La déchirure du visage que montre l’autre photo, au contraire fait venir l’obscurité. Il y a bien quelque chose d’autre si on efface ou si on déchire.

 

L’ensemble des images de Marina Black paraît être tout entier tourné vers la mise en valeur de l’épaisseur, si on veut bien « ouvrir » visages et personnages, mise en valeur de l’effacement, remplacement, substitution qui fait passer les choses et les visages et les remplace par ce qui vient du fonds de l’image.

C’est pourquoi les images sont griffées, traces d’une recherche au couteau ou au ciseau du « beyond the photo » pour paraphraser Lewis Carroll. C’est pourquoi, une fois le travail de recherche de l’épaisseur, une fois la béance créée qui font surgir le sombre ou le noir, des bouts de n’importe quoi sont posés, réparations de fortune, premières interventions sur le « théâtre d’opérations ». Tenter de ne pas aller trop loin et de ne pas faire venir à la lumière ce qui pourrait être dangereux ou dommageable ?

 

Photos griffées, personnages menacés quand les griffes forment des nœuds coulants, visages qui disparaissent, où ? absorbés dans l’épaisseur de la vie ou effacés d’un coup de gomme rageur. Ce seraient aussi des souvenirs qui se déverseraient sur un support en papier japonais, papier buvard, papier tissu, au grain lourd qui vient par son poids ajouter encore de l’épaisseur à des formes arrachées et qui absorbe l’image, n’en laissant que des brouillards de points ou des diffus, parfois informes, entre effacements et déchirements.

 

Arrachées, extirpées, projetées les formes jaillissent effacées déjà, elles s’apposent sur la toile, dans l’état où elles veulent bien émerger.

 

Parfois viennent des comparaisons Witkin, Ballen

Soccol, chez Philippe Ageon, "la nuit tous les labyrinthes sont bleus"

 

Philippe Ageon expose, 11 rue d'Artois, Giovanni Soccol, Vénitien, pas Italien… allons pas de catalanisme, il est Vénitien d’abord et Italien sans discuter !!!

 

Et puis, cela n’a aucun rapport avec l’Art. Giovanni Soccol est peintre et ce qu’il propose durant l’exposition de ses dernières productions est la preuve par la ligne droite qu’il est vénitien.

 

Pourquoi jauger de sa venitiennitude par le moyen de la ligne droite ? On le dira tout droit et directement, les Vénitiens ont un rapport très distant avec cette définition venue en ligne directe de la Grèce selon laquelle « le plus court chemin d’un point à un autre est la droite ». Essayez donc d’aller d’un point à un autre de Venise et vous verrez que la droite n’y peut rien. Elle serait même néfaste. Ce n’est pas que les Vénitiens aient eu un goût immodéré pour la sinusoïde et tous les objets qui s’en rapprochent. Mais, quand même ! Quand on vit depuis sa plus tendre enfance dans un univers où la ligne droite ne mérite pas grande considération, on conçoit progressivement que le territoire ne se laissera pas attraper par la carte sans que celle-ci fasse des concessions.

 

Ces concessions telles que Soccol les a mises en œuvre durant cette exposition prennent la forme de labyrinthes et de navires. Et ces deux formes d’expression, ces deux concessions, sont curieusement en opposition, ce seraient des contraires si on ne pensait pas que les derniers peuvent emprunter leurs routes aux premiers.

 

Expliquons-nous : Le labyrinthe est la forme la plus logique portée à l’encontre de la définition qu’on a donnée de la droite. La ligne droite n’existe pas à Venise, on ne va pas d’un point à un autre, la forme géométrique « qui passe par deux points » n’a pas de sens concret. Alors le labyrinthe. Mieux encore, des formes labyrinthiques qui en appellent aux fractales, se répliquant à l’identique quelles que soient l’échelle de la représentation. C’est ainsi qu’une part importante de l’exposition montre des labyrinthes, volutes de murailles qui s’enroulent dans un ordre parfait mais sans cesse changeant. C’est que la droite chez ces gens-là, passe par des centaines de points et que ces points ne sont pas immobiles « par construction ».

 

Il fait nuit dans le monde de Soccol. Les labyrinthes seraient sombres et peut-être maléfiques ou ne s’agit-il pas de prendre purement et simplement le contre-pied de la Grèce antique : à la lumière crue qui baigne l’Attique et la mer qui illumine entre Cyclades et Ionie, à cette lumière qui ne laisse pas planer l’ombre d’un doute sur le trajet géométrique entre deux points, Soccol oppose la nuit et ses ombres portées. Il laisse à imaginer les hésitations sur les formes qui émergent de la lumière affaiblie.

 

Comment sait-on qu'on est dans un labyrinthe? Les tableaux de Soccol, illustre parfaitement cette énigme: si les formes qu'il présente laissent à imaginer que le regardeur est face à l'entrée de bâtiments massifs et étranges qui annoncent sans ambiguïtés les labyrinthes qu'ils contiennent, rien ne dit que le regard porté vient d'un regardeur déjà engagé dans le labyrinthe. Et aussi, on pourrait penser à des châteaux, certaines œuvres montrant de puissantes ziggourat aux escaliers en volutes , renvoient aussi au château Saint-Ange, labyrinthe spirituel qu'on ne peut vraiment parcourir mais qui a connu tant de destinations qu'on ne peut pas dire laquelle est la bonne...

 

Et les bateaux ? S’il est un objet digne de considérations pour un Vénitien, le bateau en est l’exemple ultime. Une ville de mer et de marchands est une ville d’armateurs, de navires et de longs cours. Mais cette ville conquérante par les mers et ses flottes marchandes est aujourd’hui menacée par les grands bateaux de tourisme, monstres des mers étroitement apparentés à ceux des temps antédiluviens, gigantesques et stupides. Ces bateaux s’en viennent par les sinusoïdes de Venise et l’affrontent. Giovanni Soccor les représente de face, en étraves effilées et menaçantes, émergeant des brumes, indifférents et glacés.

 

 

Giovanni Soccor est un peintre vénitien de longue date. Dans cette phase créative, il s’est fait le témoin des traces éternelles laissées par la Ville et des menaces qui surgissent de la mer, dont elle est issue et qui, autrefois l’avait enrichie. 

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