Soliloques sur l'Art, mai 2015

- Pierre Ribà, le carton transfiguré

- La Passion selon Carol Rama ou l'Art en plusieurs questions.

- Zou, rendre au monde ses couleurs

Pierre Ribà, le carton transfiguré


Les moments de grâce existent. On en rencontre de temps à autre. J’en ai rencontré un, hier, mardi 20 mai 2015. J’avais décidé, temps frais et ensoleillé oblige, de rentrer à pied, partant des environs de la Gare Montparnasse, pour rejoindre les environs de la place Malesherbes. Belle trotte en perspective, avec l’idée de passer par la rue de Seine, d’entrer dans une ou deux galeries, et de tracer vers les quais.


Chez Galerie Gilles Naudin

Parmi elles, je retiens GNG, rue Visconti qui expose des sculptures en carton. Entre montages abstraits et redites de masques africains, Pierre Riba, utilise un gros carton d’emballage avec les entrelacs destinés à lui donner de l’épaisseur, de la résistance aux chocs et de la rigidité. A partir de ce matériau qu’il utilise en collages sur plusieurs couches, il fait apparaître des formes parfois très simples, très abstraites, inscriptions de formes géométriques dans l’espace, parfois complexes combinant cercles, demi-sphères, formes oblongues. Le traitement des surfaces laisse quelques surprises.


Lorsque Pierre Riba laisse le matériau dans son jus, la couleur beige-marronnasse, l’emporte et là, pour le coup, pas de surprise, la texture du carton, ses irrégularités, ses ondulations interstitielles, se déploient dans des espaces connus et reconnus. Le carton fait partie de notre vie quotidienne, une sculpture en carton contrecollé, où le carton demeure carton, ne nous étonne pas. Elle rassurerait. Oserait-on même penser qu’après tout, avec un peu de temps, de patience et beaucoup de carton, on pourrait….?


En revanche les versions sombres ou à l’opposé lumineusement blanches transportent les sculptures dans un univers ailleurs. Les noires en particulier sont si intenses, si rayonnantes qu’elles paraissent métalliques, comme si le carton avait été repris en feuilles d’acier au carbone. Je me suis surpris à tâter la matière, attendant la fraîcheur du métal et rencontrant la douceur du carton.


Exposition à voir sans conteste possible. Elle se tient jusqu’au 20 juin. 


Zou, rendre au monde ses couleurs


Exposition Galerie Sylvie le Page

20 rue Saint Claude 75003 Paris

 

Il y a presque un an, j’avais rédigé une chronique sur « Zou », une artiste qui exposait ses œuvres rue Cardinet. Comme souvent, c’est en passant devant la devanture de la Galerie qui présentait le travail de Zou, que, intéressé par une œuvre, je me décidai à entrer. L’artiste y exposait des techniques mixtes sur le thème de l’arbre. C’était très bien fait. Pas simplement agréable à l’œil. Des ouvertures vers d’autres mondes, des questions, ou quelques rêves. J’aime en général me trouver en face d’œuvres qui ne ferment pas les surfaces où elles sont peintes. J’aime les ouvertures. Fenêtres ouvertes sur l’imaginaire ou sur des états de conscience nouveaux. En conclusion de cette exposition j’avais écrit que « Pour faire de l’art, il faut des artistes. Pour faire passer l’art parmi les gens de tous les jours, les gens ordinaires, il faut aussi des artistes : les uns démolissent les habitudes, les autres rendent présentes les questions et les réponses, et les recherches».

 

Les nouveaux thèmes explorés par Zou sont dans la lignée de ses arbres. L’artiste ici, entre autres œuvres, a travaillé ce qu’on nomme la surpeinture. Peindre sur des œuvres photographiques, sur des documents, sur des travaux préexistants pour faire naître de nouvelles idées ou de nouvelles sensations, c’est le charme et la difficulté de la surpeinture. Des artistes comme Arnulf Rainer n’hésitent pas à s’attaquer aux œuvres graphiques de Victor Hugo, reprenant les reproductions pour les « transporter » ailleurs. William Klein a aimé « transporter » ses propres photos dans d’autres univers, les raturant et les surchargeant. La liste est longue du côté des photographes qui usent de ce moyen pour réduire à néant le « péché » de  reproductibilité de leurs œuvres mais aussi pour « fragiliser » le regard technique qui fait la photo.

 

 

Zou, aborde ce même sujet, à partir de photos, banales, classiques, pour les sortir de leur banalité. Surpeindre serait ainsi, pour elle, surprendre ou tirer du sujet photographié ce qu’il peut apporter à l’imaginaire et aux rêves. D’un arbre mille fois photographié, elle fait un brouillard, repoussant la pure image en arrière, attirant au-devant de la scène ce que cette image d’arbre contient de mystères.

 

 

Ce n’est pas un message compliqué que Zou fait passer. Ses surpeintures sont des appels à regarder plus intensément des images qui n’auraient pas surpris. Un arbre sous un ciel rougi à coup de grands traits de couleur, une allée magnifiée de bleu. Une photo traditionnelle de Venise qui devient un matériau pour réjouir l’œil et oublier la banalité des images tant répétées qu’on les fait mourir d’ennui.

 

 

Zou aime aussi les collages et fait naître des paysage inconnus. J’aime tout particulièrement un dyptique qui me parait dévoiler comme une ville dont les toits, les murs aveugles, les crépis abîmés prennent une dimension imaginaire très particulière : pas d’onirisme, ni images diaphanes et légères, c’est une ville très matérielle qui est vue et proposée au regardeur.

 

Zou est une jeune artiste. Son travaille témoigne d’une recherche constante qui la conduit vers des moyens d’expression nouveaux, différents. Elle lance des essais. Elle saisit des impressions. Elle multiplie les expériences et fait passer de belles réussites sans concessions aux tendances du moment, violence, sexe et autres poudres aux yeux.

 

 

Elle propose un échange apaisé. Elle offre son regard en partage.

 

 

Une belle exposition à voir. 

La Passion selon Carol Rama ou l'Art en plusieurs questions.


Au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris jusqu’au 12 juillet

 

On se serait cru à la Maison Rouge. On se serait cru à la Galerie Christian Berst. Au milieu de l’art brut. Tout au fond de l’art qui ne respecte aucune règle. L’Art fait par des hommes et des femmes oubliés, abandonnés, criant leur désir d’être écoutés et surtout entendus.


On pourra qualifier comme on voudra le travail de Carol Rama. Pour moi, c’est de l’art brut au sens premier du terme. Art sans contraintes artistiques. Création sans souvenirs autres que ceux qui viennent du fond des tripes et des cauchemars. Production sans filet où tout ce qui permet de parler, de dire et de crier est mobilisé : crayons, clous, chambres à air, yeux artificiels, fils, aquarelle, carton, papier, toile, bois ….


Qu’est-ce que le beau ? Qu’est-ce que l’art ? Pourquoi montrer des choses pareilles ? Cette exposition est-elle de trop. Mobiliser des surfaces considérables pour une artiste qui n’est pas autant ? N’est-ce pas inapproprié ? Qu’est-ce qu’exposer ?


C’est peut-être l’intérêt premier de cette exposition que de parvenir à rassembler autant de questions sur l’Art en un seul espace. En face de certaines présentations ou rétrospectives, on peut être saisi d’effroi, reculer sous les coups de boutoirs d’images impossibles à regarder ou simplement hors des normes auxquelles on est habitué. Les images, photographies ou peintures, dures, difficiles sont plus nombreuses qu’on le pense. Notre époque est celle à la fois du baroque et du questionnement. Les questions vont fouiller partout et plus souvent dans ce qui est difficilement soutenable que cela ressorte de l’intime ou du monde et de l’histoire qui nous entourent.


La passion selon Rama, ce seraient des tripes que l’artiste a sorti, presque pas symboliquement, et qu’elle expose comme d’autres montrent leurs belles pensées et leurs images bien faites. En matière de tripes, pensons aux carcasses de Soutine, mais aussi à celles de Lydie Arikx. En matière d’indicible et d’insoutenable, pensons à Witkin et à Silverthorne. La passion selon Rama s’insère dans cet univers qui se combine avec celui de l’imaginaire où les yeux fixés sur les toiles considèrent sans ciller les yeux des regardeurs.


C’est alors que la visite d’une exposition de cette nature devient ou bien, un circuit « qu’il faut avoir fait » pour expliquer dans les salons ou les colonnes des journaux qu’il faut accepter la violence, l’ordure et la mauvaise conscience ou bien pour dire tout le mal qu’il faut penser de ces provocations dont on ne sait pas où elles s’arrêteront…ou bien, c’est une fausse exposition, c’est avant tout un instrument de dialogue entre une personne l’artiste et un regardeur à l’opposé des « œuvres » données à voir.  


Dialogue difficile, tant l’artiste dit les choses directement et durement de toutes les façons possibles. Dialogue difficile pour le regardeur, qui n’avait pas nécessairement demandé à l’entamer ! Il avait payé son billet, dira-t-on, il savait donc qu’il entrait dans une exposition. Il s’était aussi informé. Il savait dans quel type d’exposition il entrait. Mais ce n’est pas parce qu’on sait ce qu’on va voir, rencontrer, écouter qu’on a compris de quoi il retournait. Ce n’est pas non plus parce qu’on est mis en face du dialogue qui se noue qu’on a envie qu’il se poursuive !


L’intérêt de cette exposition réside là, dans ce dialogue, sans distance qui doit s’établir pour que les œuvres prennent leur sens. C’est une exposition sur les expositions : elle interroge sur le fait de montrer, sur le « quoi » montrer.


Je ne cesse de penser que l’art est grand par la qualité et la profondeur des questions qu’il met sous les yeux des regardeurs. Il n’est de beau, qu’une fois, ces questions répondues, le regardeur en vient à s’habituer et à se reconnaître dans les images qu’on lui propose. L’exposition de la passion selon Carol Rama en, je le crois, une belle illustration. Les œuvres présentées sont avant tout des questions posées.

 


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