Soliloques septembre 2014

- Nolween Brod: ici, maintenant, sereinement

- Martin Bogren chez Vu

- Pipaluk Lake : Le verre en lave domestiquée

Martin Bogren chez Vu

Martin Bogren, entre chiens et loups

J’ai commencé la « rentrée » artistique 2014 par La Galerie Vu. Oui, encore elle ! Elle propose deux auteurs, jeunes, un garçon et une fille. Le premier, Suédois, donne une belle série sur le thème « tractor boy ».

J’ai envie de dire que la photo de Martin Bogren est dans la « ligne éditoriale de Vu ». Quant à prendre l’ensemble des photographes fétiches de la Galerie, Ackermann, Strömholm, Pedersen, Martin Bogren trouve à s’inscrire dans cette lignée. La vie en sombre. En argentique. En noir et blanc. La vie qui se devine derrière les nuages de points, noirs, blancs, gris. Et dans cette vie, des êtres qui s’agitent, qui aiment, qui jouent, sans importance ; des êtres qui pourraient ne pas être là ; ça ne changerait pas la face du monde ; mais ils sont là et un photographe, celui-là qui veut voir ce qu’il y a à la face du monde, prend des photos. Les photos s’attachent à des adolescents sans aucune importance dans un lieu qui n’en a pas davantage. Ils s’amusent et leur jeu, avec assez peu d’imagination, se trouve dans une vieille bagnole à qui ils font faire des tours et des cabrioles, et des galipettes, c’est-à-dire des dérapages plus ou moins contrôlés. Ils font fumer les pneus. Ils se font un peu peur en s’accrochant à la bagnole n’importe où. Ça se passe sur un parking d’usine, désaffecté, l’usine elle-même paraît ne pas l’être totalement, elle fume, dans un sorte de lointain, gris, noir, sombre, triste.

J’ai pensé, en regardant toute cette série, que dans d’autres lieux, le parking aurait été un corral, la voiture un jeune cheval à peine débourré et les jeunes gens… des jeunes gens ! Caracolant, se raccrochant au hasard des ruades, au sein de nuages de poussières et griffant la terre desséchée de l’enclos de traces folles entremêlées.

Comme dans un corral, ce ne sont que mouvements, impression, images brouillées. Mais ici, les nuages de poussières sont mêlés à la fumée des pneus qui se déchirent sur le béton du parking. Les photos sont nombreuses où la fumée et la poussière se jouent de l’objectif, atténuent ou dissimulent les images et les personnages. Deux belles photos résument ces jeux automobiles, l’une où conducteur et habitacle sont dissous en particules argentées, l’autre, qui rappelle tant de grands photographes, traces de pneus sur … de la neige, de la poussière, de la boue on ne sait, dessins à coups de virage, de retours, de croisements, traces emmêlées.  

La série que propose Martin Bogren n’est pas faite que de voitures qui dérapent. Nombreuses épreuves qui mettent en scène, ou saisissent, surprennent des personnages, enfants, jeunes femmes… étrangement, j’ai souvent pensé à Ackermann, tant certaines photos m’ont paru en harmonie avec celui-ci tout en étant en contre-point.

Il faut s’expliquer : une très belle photo de jeune femme, cheveux dans la figure, s’inscrivant dans une perspective routière écrasée renvoie à ce goût que l’américain manifeste pour certaines constructions où le premier plan est projeté en avant par une perspective faussée. Mais aussi, contrepoint quant au thème : Je pense à cette merveilleuse photo d’Ackermann qui met en scène dans une ambiance « noir absolu » une femme fumant une cigarette dans une voiture. Martin Bogren parait lui répondre par un couple pris de face, en voiture, dans une ambiance « gris clair ».

Et aussi un visage de jeune homme endormi, serein et tranquille qui tranche si vivement avec l’auto-portrait d’Ackermann

« Comparaison n’est pas raison » ! Pour autant, rapporter Martin Brogen à d’autres photographes n’est pas en diminuer les qualités. En témoignent ces deux photos que j’ai beaucoup aimées. L’une magnifiquement construite et interrogative : petite (ou jeune) fille dans une voiture, la lumière part de son front et construit autour d’elle progressivement un cadre de blanc, puis de gris et de sombre pour s’achever dans le noir. Il y a aussi cette belle photo d’usine en arrière-plan du « parking ».

« Noir c’est noir »…

 

 

Nolween Brod ici, maintenant, sereinement

 

L’autre partie de l’exposition fait une belle part (en mètres carrés d’exposition) à Nolween Brod et à sa vision de la lutte bretonne. Belles photos de corps qui s’entremêlent et qui se forment en sculptures. Classicisme des images, cadrages impeccables et lorsqu’il ne s’agit pas de combats de très belles images, où les constrastes de couleurs, rouge, roux, roux orangés font de ces « classiques » des icônes au sens premier du terme.

 

Jeune photographe. Un regard bien posé. Des photos bien prises. Beaucoup à venir certainement.

Pipaluk Lake : Le verre en lave domestiquée

Galerie Maria Lund jusqu'au 25 octobre.

Depuis très longtemps, je tourne autour du verre sans jamais « craquer ». J’aime les travaux splendides des hommes de Murano, les « maître verriers » ou ceux des artistes simplement attirés par le verre, sa chimie, sa plasticité à haute température, ses transparences, ses fausses clartés, le jeu des couleurs, depuis celles qui sont limpides comme l’eau d’un torrent jusqu’à celles qui s’accrochent vénéneuses, en jaune souffre pareil à celui que crachent les fumées de volcans, les bleus profonds tirant vers les maléfiques violets, ou contraire, le chant des couleurs primaires et simples, qui exultent en bouquets et en feux d’artifice. Il n’y a pas que Murano dans la vie m’objectera-t-on ! C’est vrai, mais Murano n’est-il pas, très souvent, au verre ce que l’Académie est à la langue française, un havre pour les règles, les régularités, le respect des codes et des lois.

Il y a quelques jours, à la fin septembre, ces rêveries, ces envies de verre ont surgi de la galerie Maria Lund. Je l’ai souvent expliqué. Je marche. Je laisse traîner un regard comme d’autres, pour pêcher, laissent traîner une ligne et j’attends. Plus exactement, je n’attends rien du tout mais je me laisse disponible pour une surprise, un objet, une atmosphère.

 

Le verre ? Un univers complexe fait de légèreté qui vient en dentelles. De leur fragilité émane un charme de courant d’air ou, pareilles aux méduses, survient en flottement de corolles. Mais aussi, formes lourdes et massives qui s’intitulent vases pour qu’on ne soit pas perdu, et pourtant elles ne contiendront jamais rien, si épaisses que captant la lumière elles prétendront l’emprisonner. Il est aussi des objets en verre qui se revendiquent vitraux et disent que le verre est messager de la lumière, sa voie ou sa voix.

La galerie présente le travail de Pipaluk Lake. Etonnant parcours que celui de cette artiste danoise qui a travaillé les objets insolites en textiles pour aboutir à la mise en œuvre de la matière la plus étrange, la plus auréolée de mystère, le verre. Verre de récupération dit la plaquette, verre normal, banal, de tous les jours dont l’artiste va jouer lors de sa fusion, quand alors, de solide à la fois fragile et dangereux, plaques de verre brisées et morceaux de briques de verre, de bouteilles aussi, sont transformés en lents liquides qui coulent comme la lave, et à ce moment-là tout à la fois intouchable et malléable, devient ce que l’artiste ordonne.

 
P.Lake enserre les verres, verreries, morceaux de verre dans des entrelacs de grillages en fer aux mailles plus ou moins lâches, formant ossature ou cellules d’où le verre est conduit en coulures plus ou moins épaisses, longues, en giclures qui poussent vers le sol comme des dizaines de racines de verres fileté. Je suppose qu’en jouant sur les températures, sur la longueur de l’exposition à la chaleur, sur les retours à la flamme d’un chalumeau de telle ou telle partie, progressivement émerge la forme voulue par l’artiste, se durcit et, inégalement translucide se saisit de la lumière et en joue, la renvoyant de coulées en coulures, de densités lourdes en voiles et en résilles finement colorées.

 
C’est un très beau travail, d’une très grande richesse, variété des formes, des couleurs, et des matières. Certaines pièces sont à poser, d’autres à accrocher et enfin, une autre lourde, pâte épaisse, devenue amorphe et quasiment impénétrable à la lumière, est à suspendre, semblable à un écoulement de lave subitement refroidi, à une matière menaçante. Entre cette pièce qui plane lourdement et certaines formes, délicates, légères, presque aériennes, on trouve toute une gamme élégante et mystérieuse. 

 

Très beaux objets, très belle exposition.


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