Soliloques sur l'Art, février 2015 deuxième partie

L’art, multiple comme le langage, en quelques expositions.


Il en serait de l’Art comme du langage ? Multiple et différent, discourant et aussi soliloquant, chatoyant et rauque, tonitruant et délicat… trop facile ?

Pourtant, essayons de réfléchir sur quelques curiosités. Nous reconnaissons sans difficulté l’art du Quattrocento, nous savons identifier l’art de l’Icône et celui des Kouré de la Grèce archaïque… cela signifie-t-il que tous les artistes de tous ces temps œuvraient dans le même sens ? oui, sûrement, la notion d’artiste individuel et individualiste est bien neuve. Nous la devons à la Renaissance ?

 

Peu importe, il faut considérer les impressionnistes pour parfois se tromper et attribuer telle œuvre à tel artiste alors que c’est à son voisin qu’on aurait dû penser. Il faut avoir erré dans les œuvres cubistes et avoir confondu des travaux de Gris, de Léger et de Picasso … Où veux-t-on en venir ? A ceci que l’éloignement dans le temps érase les différences et aplanit les aspérités. Les points de ressemblances se cumulent, les différences s’étiolent, comme dans le lointain, les visages de la foule sont tous identiques. Les peintres d’aujourd’hui semblent tous frappés d’une faculté de différenciation étonnante. Entrer dans une galerie, lorsqu’il s’agit d’un peintre ou d’un photographe qui tient le mur c’est entrer dans un monde nouveau, un mode d’expression qu’on n’avait pas encore remarqué, un désir de faire, de dire et de montrer qui se distingue.

 

Ces différences sont-elles pareilles aux langages qui ne cessent d’émerger et ce d’autant plus vigoureusement que les communautés dont ils sont issus veulent se souder face à « d’autres » communautés, groupes humains, régions. Ces différences iront-elles aussi s’affadissant avec le temps. Ne seront alors retenus que le temps forts, les paroles qui se construisent sur des mots riches de sens, les peintures qui parlent des mondes en germes, les photos qui montrent des univers nouveaux.

 

 

Ce sont ces pensées qui m’ont accompagné un jour de promenade où j’eus le temps de visiter 5 ou 6 galeries et de regarder des œuvres dont aucune ne ressemblait à l’autre. 

Thomas Müller, Galerie Vidal-Saint Phalle


Bernard Vidal suit plusieurs artistes intéressants, venant des quatre coins de l’Union Européenne.


Jusqu’au 31 mars, il a accroché des peintres qu’il aime bien, plutôt germaniques, Martin Assig, Lorenz Estermann et Thomas Müller. Au nom de la facilité on aurait envie de dire que leur commune origine produit des œuvres analogues. Ce n’est pas vrai. Au sein même de cette exposition, la différence des discours et des modes d’expression s’affiche clairement.


Je retiens ici Thomas Müller. Des papiers. Des encres. Du crayon, feutres. Noirs ou bleu noir. Des traces et des lignes, comme une écriture qui se déploie sur des formats de taille moyenne et de très grands formats. Aussi bien c’est à lire qu’à regarder. Des œuvres très équilibrées sans être statiques, aérées mais pas légères, sombres mais pas sinistres. Un très beau travail propre à susciter interrogations et réflexions. 

Lucas Weinachter, à la Galerie Linz

Parmi les thèmes que je déteste, les clowns, le cirque, les cotillons etc. Beaucoup de peintres ont aimé cette société du faux, du décor, de l’outrance et de l’excès. Il y a à mon sens beaucoup de facilité à représenter la misère du monde au moyen d’un clown triste. On me dira que je devrais entreprendre une vaste réflexion sur moi-même, que tout ceci doit venir du plus profond de mon enfance. On aura raison. Depuis tout enfant, je déteste les clowns qui font mine de faire les drôles pour mieux faire pleurer et qui passent une partie de leur temps à taper sur d’autres clowns qui n’ont rien fait !!!


Ce long prologue pour dire que ma détestation s’est tout simplement arrêtée devant les œuvres de Lucas Weinachter que présente la Galerie Linz. Il n’y a pas que des clowns dans ce travail pictural. Quand même, il y en a ! Et pourtant, j’ai été fasciné.

Lucas Weinachter est lorrain. Autant Giorgio Sivestrini est « ligne Claire » autant, le travail du lorrain est ligne brisée, surfaces abîmées, images incomplètes. Les œuvres qu’il présente sur le thème « réparations » à l’inverse d’une bonne part de sa production, sont lumineuses, chatoyantes, éclairées. Elles portent pourtant une part d’ombre très forte et les rend hésitantes entre charme et douceur, inquiétude et angoisse.


La technique qu’il utilise renforce le malaise qui s’installe au fur et à mesure qu’on pénètre dans les œuvres. Elles se présentent simplement, ces œuvres, et paraissent assez gaies de leur couleurs rouges, jaunes ou rose. Mais il y a du rouge. Couleur qui attire, qui appelle à voir de plus près. Alors, ce rouge se dévoile, fils rouges cousus sur la toile, comme des veines qui auraient quitté des corps, du rouge en tissus, en fil qui se mêle au rouge couleur appliqué sur le tableau. Le rouge ancre les personnages dans le présent, les contraint à demeurer sous nos yeux. Ils s’enfuiraient peut-être sans l’accroche du rouge. Ils ne sont pas entièrement présents et sont à deux doigts de s’effacer de la toile. Ils ne peuvent pas s’enfuir, ils sont retenus par ces fils, cousus, rouges.


Décidément je n’aime pas les clowns mais, ici, j’ai abandonné les vieilles hantises, ces personnages-là étaient plus hantés encore. 

Giorgio Silvestrini, Galerie Eva Hober 

jusqu’au 28 février


J’ai parlé de la diversité des formes du discours. Ce fameux « aplanissement » ne le trouve-t-on pas dans la communauté des sujets du discours ? Giorgio Sivestrini en appelle-t-il au langage de l’absurde, façon Magritte ? En est-il un suiveur, reprenant non pas tant le style du maître que la clarté qui nimbe si souvent ses œuvres. J’ai usé du terme, abusif pour les amoureux de la bande dessinée, de « ligne claire » pour qualifier ces œuvres qui ne cherchent dans le processus de création à user du flou, du clair-obscur, des ombres orientées, des dégradés délicats ou des plaies béantes d’où suppure des liquides innommables.


Le travail de Giorgio Silvestrini est serein et lumineux. Le temps a été banni. Pas de repère, puisque pas d’ombre. Les sujets sont étranges, les titres surprenants ? S’agit-il seulement de sujets ? Ce sont sûrement des objets. Consistants et pesants. Denses comme tout objet qui se respecte s’inscrit dans l’espace. Peu importe, le rendu est limpide, les objets simplement présentés même s'ils s’ont plus souvent qu’à leur tour les frères de ceux que Lautréamont faisaient se rencontrer sur une table d’opération !


Il y aurait quelque parenté avec Morandi ? on dira qu’il faut bien qu’entre Italiens, se trouve une communautés d’accents ! J’ai beaucoup aimé : Vainqueur, dont on se demande s’il s’agit d’un corps enveloppé dans un linceul et suspendu au-dessus d’un étrange matelas. Mais aussi, Followers, deux mannequins de vitrine élégamment vêtus qui paraissent attendre l’autobus. « Sans titre 2014 » donne à voir un matelas, peut-être, suspendu au-dessus de l’eau.


Pas un moment de vulgarité. Peinture élégante. Qui intrigue. On dit qu’un roman est bon lorsqu’on le lit jusqu’au bout sans s’en rendre compte. La peinture de Giorgio Silvestrini est de ce type.

Patrice Calmettes, à la MEP, « Au temps d’avant les selfies ».


De temps en temps, il arrive que des chroniques ne soient pas uniquement chaleureuses, laudatrices ou simplement positives. Ce n’est pas très agréable pour les artistes concernés ou les lieux qui ont organisé ces expositions. Je  le sais. Ce n’est pas sympathique. Surtout quand on donne un coup de griffe à une institution qui mérite beaucoup des amateurs de photographie : La Maison Européenne de la Photographie.


Mais voilà, sur trois expositions de la « Maison » deux sont passionnantes et une … franchement…

Pas de faux-semblant, allons directement dans le vif du sujet : ce n’est pas parce qu’on a de beaux sujets, dans de beaux endroits par un temps magnifique qu’on fait de belles photos. Un exemple est fourni par l’exposition à la MEP des œuvres de Monsieur Calmettes. Avant que de commencer cette chronique on rappellera, c’est d’importance, puisque c’est sur le placard qui biographise cette personnalité, qu’il est le petit neveu du bienfaiteur d’un grand photographe : Atget. Donc, la photo, c’est un peu dans son ADN, via des cousinages issus de germain et des arrière-grands-parents lignagers.


Toute l’exposition va être marquée par cette présence lancinante d’une famille propice. Au surplus, il a été aimé, remarqué, soutenu, si tôt brillant, si tôt choyé. Finalement, quand on passe en revue ses photos, on voit que l’artiste n’a pas connu les affres de la vie de bohème. Il n’en a pas été mécontent et, du coup, au lieu de photos,il s’est adonné à la production de selfies avant la lettre.Des selfies sophistiqués, j’entends! Des selfies indirects! Les plus difficiles à réaliser. Pas des photos de lui, mais des photos dont on peut dire « Mais c’est tout lui ! »


Des photos de jolis jeunes gens aux visages empanachés de ronces et de roses, qui ont des têtes de Saint Sébastien dans l’esprit des maniéristes qui lui collaient un air de souffrance langoureuse et lui plantaient judicieusement de jolies flèches avec leurs empennages colorés. Il y a de belles photos, simples et sereines : une croix posée sur un socle pyramidal, pur et clair, nimbé de belle lumière. Un peu plus loin, un jeune adolescent pareil à Pan parait juste sorti d’une œuvre de Bronzino. Mais il y a aussi un travail sur ombres et lumières où se découpent des formes inaltérables, pures et simplement austères.


Doit-on reprocher à un peintre de ne pas être Monet ? Doit-on reprocher à un photographe de ne pas être Mapplethorpe ? Et aussi, doit-on reprocher à certains artistes de montrer les derniers lieux enchanteurs où l’eau ne se trouble pas encore et demeure si calme ? Quoi objecter quand un artiste montre que Narcisse est toujours (encore ?) d’actualité ? Que lui dire quand tout est charmant, même les visages douloureux ?


Nous, regardeurs, savons bien que quand ces lieux enchanteurs et ces visages illuminés auront disparu plus aucune photo ne ressemblera à ces photos claires, simplement traitées, jolies et sans aspérités. Le monde aura sûrement changé. L’eau où Narcisse se contemple aura muté en canne à selfie.  


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