Dictionnaire des Citations

Yves Michaud: Narcisse et ses Avatars

 

YVES MICHAUD, citations tirées de NARCISSE ET SES AVATARS

BERNARD GRASSET

 

 

14. Comme le disait Sherry Turkle dans un article de Wired, Ia question n’est plus «qui suis-je ? » mais «qui suis-nous ?»

 

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15. On s’inquiète de la multiplication des psychopathes, des pervers narcissiques – mais elle est inscrite dans cette «avatarisation » de soi et des autres.

 

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15. La compassion n’est pas une vraie pitié, encore moins une charité, mais une manière indirecte de pleurer sur soi pour celui qui se sent et se sait lui aussi vulnérable.

 

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22. Un des paradoxes de notre temps est que tout y est compté, mesuré, comptabilisé, mais qu’une partie considérable de l’activité est en fait immergée.

 

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29. La com fonctionne encore à la répétition, au mimétisme, L’important, c’est ce dont quelqu’un se met à parler. De même que l’on est décoré pour avoir été décoré (la double peine de la course aux distinctions), ici l’on parle de ce dont on a parlé.

 

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29. La com fonctionne enfin au recyclage, surtout quand I’ actualité est vide. Ce qui est passé, archivé, enfoui, retrouve alors une nouvelle vie, que ce soit en musique, en littérature, en décoration, en habillement, en politique. Le vintage, c’est du passé rajeuni.

 

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35. du point de vue du ressenti des expériences, ce triomphe du design est celui de l’esthéticisation. Par « esthéticisation », j’entends le passage au premier plan du sentir dans toutes les expériences. Pas le sentir de la sensation mono-sensorielle qui nous fait connaître choses et qualités –la vue, l’odorat, le goût mais le sentir comme expérience globale, multi-sensorielle, synesthésique (les sens réunis) et cénesthésique (le vécu corporel, le sentir complet comme état de perception) de la vie. Le découpage de la sensation cède le pas à l’intégration des sensations, à l’immersion dans des expériences. Les Grecs parlaient d’aisthesis et ce  terme a donné naissance à celui d’esthétique.

 

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36. … pour nous, l’essentiel, ce sont la sensation et le sentir esthétique, cette sorte de sentir qui n’est pas purement sensoriel et ne fournit pas non plus des ressources cognitives, mais indique uniquement un état de bien-être, de bonheur et de plaisir global.

 

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37. Le triomphe du design et celui de la beauté témoignent de cette esthéticisation généralisée.

 

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37. le design, dont Ernst Gombrich disait, en traitant des arts décoratifs, qu’il était «l’art auquel on ne fait pas attention» (the unregarded art), est devenu l’art majeur.

 

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38. La « beauté» était confinée au champ de «l’art», Elle se répand désormais partout.

 

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38. A travers la notion de design, il est donc question de toute l’économie du sensible et de la sensibilité dans notre société. …Le design, c’est devenu l’Art.

 

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41. le «je sens» remplace le « je pense », le sentir remplace le percevoir, les vécus remplacent les objets du vécu.

 

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42.  Comme je l’ai anticipé, cette montée de ce qu’on peut appeler «I’expérientiel » suppose un effacement ou affaiblissement du contrôle du sujet. Avoir des expériences, c’est vivre des expériences et se plonger en elles jusqu’à ne plus s’en distinguer.

 

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43. La perfection de l’expérience requiert qu’elle demeure parfaitement indolore. Sauf qu’il faut payer, mais cela aussi est prévu.

 

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44. Expérience voulait dire péril et risque pris à essayer quelque chose. L’expérience contemporaine doit être sans risque et suffisamment agréable pour qu’on n’ait qu’une envie : la répéter.

 

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46. Le binge drinking est à cet égard exemplaire : l’ivresse est recherchée comme un coup de marteau… Etrangement, ces comportements se produisent au sein d’ une société qui a peur de tout : peur du SAAS, du cancer, du coronavirus, des OGM, du nucléaire, d’al-Qaïda, des accidents de chemin de fer et d’avion,…

 

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46. Le concept de société du risque s’est abêti en concept de société de précaution.

 

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47. On est passé du métaphysique et du planétaire à la petite épicerie des corporations, et le risque a donné naissance à la précaution.

 

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47. Là où l’homme prudent analysait avec soin les situations pour mieux agir, on a affaire à un homme timoré et qui a la hantise de la responsabilité : qui serait responsable au cas où ?

 

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47. On veut bien frôler la mort mais sans mourir.

 

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48. L’organisation sociale encadre aussi les activités à risque par la norme et l’assistance…. le stand d’une ONG médicale teste la qualité chimique de votre comprimé d’ecstasy à l’entrée d’un festival de musique électronique au cas où il serait frelaté.

 

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48. Normes et contrôles encadrent la transgression, la sécurisent, la normalisent et la banalisent, si bien que l’usager ne sait même plus si son activité est interdite ou non.

 

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51. · Le fight club est brutal mais les médecins et l’ambulance sont là et l’assurance est obligatoire.

 

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53…. L’oligarchie est composée de dynasties : de familles. Mais ça non plus il ne faut pas le dire tant l’illusion que l’on peut arriver au mérite reste utile pour leurrer les naïfs.

 

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58. Le sondage qui accompagnait le classement 2013 de la revue Challenges était édifiant : à la question «  Les riches ont-ils plus de devoirs que les autres envers la société ? » la réponse était non à 56 %.

 

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59. Le populisme n’est pas un parti, pas une idéologie, pas un cancer, c’est la maladie endémique de la démocratie confisquée, la maladie endémique de sociétés où l’on constate la fin de la politique non pas au sens de la disparition de la politique, mais au sens de son impuissance et de son inutilité. Entre le peuple du populisme et le gotha, il ne reste rien.

 

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62. Jouir, se faire plaisir, prendre soin de soi : autant de formes de la relation au monde aujourd’hui. Avec une autre face moins visible : ne pas souffrir, ne pas se laisser stresser ou mettre la pression, se faire aider, se faire prendre en charge.

 

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63. Etrangement, une des sources de discussion interminable parmi les moralistes, les philosophes et les lettrés a aujourd’hui disparu –la différence de qualité des plaisirs et des douleurs.

 

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66. L’hédonisme contemporain n’est pas une attitude éthique. Il est moins heureux que jouisseur, moins tranquille qu’intense, moins sage qu’inconscient. C’est pourquoi il est irréfléchi et quasiment inévitable.

 

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67. En 2000, il se prit environ 85 milliards de photographies sur des pellicules argentiques qu’il fallait développer. En 2012, il se prit 350 milliards de photographies, pour l’essentiel numériques, dont très peu seraient fixées sur papier…

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69. Ce besoin d’image va si loin que même lorsque subsiste du texte – dans un article de journal, une annonce, une conférence, il faut l’accompagner cl’ une image. L’illustration n’illustre plus, elle est légendée par le texte.

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72. … un paradoxe : jamais on n’a autant eu recours à l’image en ayant aussi peu égard à sa qualité.

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75. Si la juridicisation protège de l’arbitraire, elle marque aussi la fin des relations de confiance. Vous vous êtes fait des promesses d’amour infini, mais votre divorce sera une guerre de tranchées judiciaire.

 

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78. On entend l’écho de ce « moi d’abord» dans la manière dont la notion de respect a été détournée, banalisée et rendue brutale. Une attitude tournée vers autrui devient un commandement d’obtenir d’abord pour soi le respect. Quitte à oublier au passage le respect d’autrui.

 

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102…. le narcissique de notre temps est tout sauf fermé sur lui-même et sur son désir. Il veut au contraire qu’on l’admire et qu’on l’aime et ne peut se passer du désir d’autrui. .. Narcisse aujourd’hui, c’est quelqu’un entre Loana et Séguéla : une personnalité fragile et/ou inconsistante qui a un besoin fou d’amour et d’exhibition. On est loin du jeune homme homo-érotique d’Ovide.

 

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103. Le Narcisse antique avait besoin de la source où il va se voir et se consumer d’amour pour lui-même, mais il n’avait guère d’autres moyens à sa disposition. Les Narcisses contemporains ne manquent pas de miroirs. Les milliards d’images numériques prises chaque année qui finissent sur les réseaux sociaux, sur les téléphones portables, ou dans la mémoire d’un disque dur d’ordinateur, servent d’ abord le culte du moi : c’est moi à la plage, moi en soirée, moi à mon anniversaire…

 

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103. Les miroirs de Narcisse, ce sont aujourd’hui Facebook et les sites sociaux apparentés, par exemple, les sites de confession et d’aveux.

 

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109. Les plus malins savent, eux, que le «business vert» lave plus vert que le vert dollar. Concrètement, c’est un bazar d’éoliennes, de plaques solaires et de voitures électriques.

 

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113. L’état stationnaire de 2013, dans sa version bobo. Conservé, voire restauré, comme dans une ville de la Renaissance en Toscane ou une cité médiévale du Languedoc : on arrête tout et on protège.

 

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119. Etre un people, c’est devenir connu et l’on est encore plus connu une fois qu’on est connu (connu parce que connu).

 

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130. Jamais nous n’avons disposé de tels moyens de connaissance en feed-back de nos actions, mais finalement c’est pour piloter les actions le nez collé au tableau de bord, comme s’il n’existait rien en dehors du tableau de bord en question et surtout pas de précipices

 

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136. Autre fait significatif, cette fois à l’intérieur même des religions : le déclin et même l’effondrement de la théologie – de la science rationnelle de Dieu.

 

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136. La pauvreté de la pensée religieuse face aux apports des sciences, qu’il s’agisse des origines de l’univers, de la pluralité des mondes, de l’évolutionnisme, ou des promesses et menaces de la génétique et de la manipulation du vivant, est confondante.

 

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137. Le religieux, c’est aujourd’hui du communautaire au service de la recherche de l’identité pour des gens déboussolés.

 

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139. Que reste-t-il donc dans les bagages du religieux ? Il reste l’identité et l’épanouissement personnel. Autrement dit, nul besoin de Dieu.

 

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139. Le religieux est partout, Dieu à peine un souvenir

 

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142. La banalisation des pratiques (sexuelles) en fait une activité normale, sans interdits ou presque, formatée sur les performances de l’industrie pornographique et tournée vers l’hédonisme. Quand on lit les déclarations de DSK devant les juges instructeurs sur le libertinage, on a I’ impression de lire le programme d’un groupe de randonneurs.

 

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144.  Le porno soft pour mères de famille et ménagères a déclenché un boom de la vente des sex-toys et le succès des sites de rencontre un boom de l’hôtellerie de passage.

 

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146. …au temps de Proust, pour ne rien dire de celui de Zola ou de Louÿs, l’enfant, surtout l’enfant des classes populaires, était un objet sexuel dont la défense préoccupait moins que la consommation.

 

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146. Cette sacralisation de l’enfant évite d’avoir à penser la complexité de sa sexualité. Freud et la «découverte» de la sexualité infantile ? Connais plus.

 

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148.  Il faut mesurer la contradiction de la demande : une demande de reproduction considérée comme fondamentalement naturelle exige d’être satisfaite par les voies les plus artificielles.

 

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149. Le sexe est donc bel et bien aussi obsolète que notre âme, mais nous ne voulons pas encore tout à fait nous en rendre compte.

 

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154. Le travail irreconnaissable, irreprésentable, sans substance, n’a plus de sens social collectif. Notre société n’y cherche d’ ailleurs pas une base consensuelle qu’elle trouve ailleurs : dans la consommation, la visibilité, l’ostentation, le plaisir.

 

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156. C’est ainsi que l’on en vient à qualifier l’activité domestique de travail, la prostitution de travail, la charité de travail, l’art de travail, la délinquance de travail .Tout est susceptible de devenir un job quand le travail n’est, lui-même, rien d’autre qu’un job.

 

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157. Le présent est haché, envahi, rempli par une masse d’informations et un flux de communication… Cela veut dire concrètement que le présent est bouché : il n’y a plus de place pour y faire entrer quoi que ce soit – et pourtant il continue de s’y ajouter encore et toujours d’autres choses.

 

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158. Le temps devient une suite d’urgences.

 

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