Soliloques sur le Vaste Monde, Août 2025

Les mémoires du comte de Rambuteau

 


Mercure de France

Dans l’excellente collection du Mercure de France, il faut compter sur ce petit livre, curieusement mal proportionné et pourtant si intéressant au regard de la vie politique, sociale, culturelle… et administrative du XIXème siècle français.
Mal proportionné ? il l’est à deux titres, ce qui fait déjà beaucoup. lire la chronique en suivant ce lien

- Les mémoires du comte ont été revues par ses descendants qui ont manifestement privilégiés le côté social, mondain voire salonard du personnage. C’est presque caricaturalement que le livre tel qu’il est présenté aurait pu être réduit de moitié si les codicilles de bas de page, les renvois, les rappels avaient été supprimés. Éditeurs ou auteurs, ou descendants, ont voulu faire un ouvrage documenté et utile en enrichissant les mémoires d’une multitude de notes. Ils ont, snobisme ou forfanterie mis à part, tenu à décrire les CV des personnes, politiques, militaires, ou simples aristocrates, hommes ou femmes, que le comte de Rambuteau a fréquenté ou simplement rencontré tout au long de son existence. Le résultat est impressionnant et passionnant, on y reviendra. Mais il est certain que ces louables intentions ne simplifient pas la lecture des mémoires proprement dites du comte.

- Les mémoires telles que présentées, ne représentent qu’une partie, une faible partie de la vie du comte, et en particulier de sa vie en tant que préfet de la Seine. On voit bien comme le comte de Rambuteau fut un homme apprécié de l’empereur Napoléon puis des régimes de la Restauration. Comme il fut appelé à rencontrer les grands d’un monde bouleversé. Comme il sut se comporter dans des moments particulièrement difficiles (les cent jours), en tant que préfet dans quelques départements critiques. Pendant une grande partie de sa vie, le comte fut un go-between d’excellence, parfait homme de salon, diplomate exercé aux situations compliquées, interlocuteur reconnu d’une élite militaire et politique où se mêlaient la vieille aristocratie rentrée d’émigration après le 18 brumaire, les cadres supérieurs (généraux ou maréchaux) d’une armée fondée sur l’audace et l’ambition pure, les fonctionnaires d’Etat, les uns membres des professions juridiques, les autres , sortis de grandes écoles dont celle toute neuve de polytechnique. Tout ceci est bien raconté, sauf qu’on ne consacre que quelques pages à cette mission d’excellence qui le vit préfet de la Seine pendant plus de 15 ans, précédant Haussmann. Or, cette vie de très haut fonctionnaire fut l’occasion d’entamer le processus conduisant à faire de Paris, la plus belle ville du monde. On nous dit que cette partie des mémoires est indigeste, trop de chiffres, de graphiques etc…. Il est vrai que cela sent un peu son besogneux par comparaison aux salons parisiens ! Mais, même si comparaison n’est pas raison, ce serait un peu comme si le Général De Gaule avait consacré ses mémoires à sa vie de militaire !

Ces restrictions mises à part, toutes ces notes et renvois sur les personnages qui ont entouré Rambuteau, sont passionnantes en ce sens qu’est décrite la présence sociale et politique de gens qui, à la fin de l’empire, constitue la véritable ossature de la société française. Tout un monde qui fut ostracisé et massacré pendant un temps puis mis au pinacle sur fond de bravoure militaire, de réseaux familiaux et d'amitiés politiques, qui servait l’empereur sans renoncer à ses enthousiasmes républicains ou bien fervent partisan du retour des rois.
La façon de présenter ces mémoires, montre comment se formait un très haut fonctionnaire, un énarque d’il y a deux cents ans.

Ci-après, quelques citations tirées des mémoires
 

140. Pour vaincre les préventions, il faudrait que la mère patrie n'envoyât jamais, dans un pays annexé, que des hommes capables de lui faire honneur. Et si je puis ainsi parler : Des spécimens d'élite. Tandis qu'au contraire, et trop souvent hélas, nos annexes servaient alors d'asile à ceux que leur incurie ou leur incapacité faisaient écarter des départements français.

250.Je me fis donc faire cette redingote, pour n'avoir pas trop mauvaise mine, le jour où je serai fusillé.

275. Toutes les fois que j'ai dû monter à la tribune, j'ai été plus préoccupé d'en descendre honorablement qu’ambitieux d'y être applaudi.

309. Créer des droits sans l'intelligence de leur usage, c'est imiter les statuts indiennes qui ont 200 bras pour une seule tête.


Passant va dire à Sparte que les Jeux ont été annulés

 

Les temps n’étaient pas à la canicule en ce mois d’août 1936, à Berlin. Les temps n’étaient pas non plus à la fête malgré les gros investissements que l’Allemagne devenue nazie et organisatrice des jeux olympiques d’été avait consentis. En tout cas, les temps politiques étaient maussades. La politique antisémite du Reich avait conduit de nombreuses organisations et quelques Etats à émettre des doutes sur la légitimité des jeux.

Passons, et laissons revenir dans nos mémoires les souvenirs obsédants d’un passé qui n’a jamais existé. Des souvenirs d’un faux passé ? il s’agirait d’un fait divers imaginaire : des centaines, on a parlé de centaines de milliers de jeunes gens, partisans du chancelier Hitler et de son Reich nouveau, troisième du nom, avaient déferlé sur le gigantesque stade pour dénoncer la présence d’athlètes noirs dans les rangs de quelques délégations. Les organisateurs des jeux, vigoureusement sollicités par les responsables des sections sportives du NSADP (Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei), convinrent qu’il n’était pas possible de les laisser se dérouler jusqu’à leur terme. Ils en annoncèrent la clôture immédiate.

Si les évènements du passé ont la vie dure, même lorsqu’ils ne se sont jamais produits, il ne faut pas être surpris de les voir revenir à la lumière après avoir, comme les résurgences des rivières dans le Vaucluse, coulé des années durant dans l’obscurité des gouffres et des roches souterraines. Un bel exemple vient de nous être fourni, récemment, en Espagne. Des centaines de milliers de militants propalestiniens ont empêché que se déroule normalement et s’achève le tour d’Espagne. Le motif : la présence d’une équipe israélienne. Aucun chercheur en faits culturels et sociaux ne pouvait se tromper : il se trouvait face à une résurgence bien connue sous le nom « Isabelle la Catholique » ainsi qualifiée parce que sous le règne de la dite, les juifs furent chassés d’Espagne.

A la suite de cette grave décision, un vent de panique secoua la péninsule ibérique enfin rendue à la foi chrétienne. Comment être sûr que les juifs (tous les juifs) avaient été chassés ? Cette panique se transforma en une angoisse essentielle : quel espagnol, pouvait-il, sans aucun doute se proclamer « jewish free » ? Vous allez penser que j’en rajoute des tonnes ! Pourtant, l’inquisition, créée pour régler ce type d’hésitations idéologiques, n’hésita pas à allumer des buchers expiatoires par dizaines. Les plus grands esprits religieux espagnols vécurent dans la terreur du doute : étaient-ils d’anciens juifs via quelques ancêtres lointains ou des cousinages mal documentés ? Encouraient-ils donc le risque d’avoir été totalement ou partiellement juif, et d’avoir à en subir les conséquences ? Ils avaient des raisons de le craindre : le confesseur de Sainte Thérèse d’Avila ne fût-il pas identifié comme traitre à la foi chrétienne (la vraie) et brûlé en conséquence ? Thérèse elle-même n’était-elle pas petite-fille de conversos : juif converti (de force) et donc suspecte.

Tout ceci pour dire que les troubles actuels en Espagne ne sont pas fortuits. Ils expriment des angoisses et des craintes qui courent depuis des centaines d’années. Tel qui se présente animé d’idées pures est peut-être un mécréant qui se dissimule. Chassant l’équipe israélienne, chantant les vertus d’une Palestine rêvée, les Espagnols ne feraient que revivre des doutes ancestraux et chercher à s’en exorciser !!!

Il faudrait aller plus loin encore dans les replis du passé espagnol ! Il faudrait se souvenir du testament d’Isabelle la Catholique : il portait qu’il fallait continuer la reconquista. La reine avait rendu l’Espagne à la foi chrétienne, elle demandait que son œuvre fût continuée dans l’Afrique musulmane. Hélas, Christophe Colomb venait d’ouvrir les portes du paradis et de l’or. La fin de la Reconquista pourrait attendre. L’Espagne ne pensait plus qu’à l’or du Pérou.

Peut-on imaginer que les excès espagnols se répandent sur notre beau pays ? Reconnaissons que la France est exonérée du passé imaginaire décrit liminairement ! Reconnaissons là étrangère aux tourments compliqués des Espagnols entre le bien et le mal !

Mais reconnaissons aussi, qu’insoumise à la raison, la France est parfois soumise aux plus grotesques manifestations de la bêtise humaine. En France, cette dernière, décidément, a de beaux jours devant elle, car le ridicule n’y tue pas tant que ça !

 


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