Doit-on tout faire, absolument tout, pour réduire
les dettes publiques ?
Un conte économique en six épisodes et un préambule.
Ceci nous écarte un instant de raison du trumpisme, de ses délicatesses de pensée et de ses enthousiasmes conquérants. Pourtant, il faut bien que les choses difficiles soient dites quitte à
laisser le superflu de côté. Parmi les choses difficiles…la dette publique. Il faudra s’y attaquer. Pas d’échappatoires. C’est la raison qui m’a conduit à ce « conte » qui nous dit
comment certains pays ont réagi, quelles politiques ils ont suivies, quels résultats ils ont obtenus.
Cette newsletter sera un peu plus longue que d’habitude. C’est que le sujet est grave.
Préambule
La Tour Eiffel vaudrait 500 milliards d’euros. Trois
fois plus que le Colisée. En Allemagne, pas grand-chose ne vaut le déplacement. Peut-être « dans une foire à tout »… Il faudra bien trouver de toute façon. Les dettes, on le sait, sont un boulet.
Comment penser à une reprise forte et vigoureuse si les dettes publiques continuent à entraver la marche en avant des nations ? L’imagination en matière de dettes, d’argent, de banques et de
marchés financiers est débordante. Les Etats ne seront-ils pas tentés d’aller trop loin ?
Quand le présent et l’avenir sont au prix du renoncement à quelques valeurs dédorées des temps anciens, doit-on hésiter ? Ils disent qu’on est en risque de perdre son âme ? Quel sens pour cette
proposition quand la misère rôde, quand le déclin est embusqué et quand gémissent même les peuples autrefois conquérants ?
De toute façon, je savais qu’on n’aurait pas le choix. Je savais qu’on nous accuserait, nous autres les banquiers, les acteurs du jeu de la dette et de son remboursement. Je pensais à ce tableau
de Botticelli : la Derelitta. Nous roulions vers l’abîme et je ne pourrai rien faire pour l’empêcher. Tout au plus, concevoir un montage financier tordu. Pour rouler les nouveaux riches dans la
farine. Pour faire durer les choses un tout petit peu avant que le destin des nations occidentales ne s’accomplisse.
Le scandale a éclaté comme toujours éclate un scandale. On ne s’y attend jamais. On ne voit rien venir. C’est alors que le scandale dévale dans votre vie. Rien ne pourra plus être comme avant. Je
veux dire : la vie ne sera plus comme avant. La vie de beaucoup, beaucoup, de gens. Pas la vie avec les grandes ambitions mais celle de tous les jours, celle qui fait avancer au soleil, et
sourire, et se promener au bord d’une rivière ou d’un fleuve, se complaire dans ses reflets. Le scandale, c’est ce qu’on ne pourra plus faire. Se promener, bien sûr, on le pourra toujours. Les
reflets n’auront pas disparu. Il manquera simplement le goût à le faire. La légèreté de l’air et de l’esprit. La possibilité même de sourire. On ne peut pas sourire si ce n’est par un mouvement
de l’âme dans toute sa liberté. Un prisonnier peut-il sourire ? Dans cette ville, des hommes, des femmes, ses habitants, ne vaudraient pas mieux que des prisonniers ? Je vais trop loin et pas
assez.
Premier
épisode
Un bon boulot de bon matin
Le scandale a été d’obscurcir ces moments simples, ou, pour le dire d’une autre façon : les amoureux de reflets, ne seront plus amoureux. C’est la façon la plus simple de le dire. Ils perdront le
désir même.
Je parle comme s’il n’y avait que des balades le long des quais d’un fleuve. La vérité est que je me promène justement le long de l’Arno, sur la chaussée qui domine le fleuve de très haut,
en direction du « vieux pont », le regard capté par des images de palais brouillés dans leurs reflets tremblants. Dans l’insécurité de leurs reflets, ils perdent un peu de leur condescendance et
ne viennent plus me tancer, ni me rappeler avec un peu trop d’arrogance qu’ils ont été contemporains de choses grandes, belles et importantes.
J’avance doucement le long du quai, coté « Seigneurie ». Le temps est doux. Le soleil de ce matin d’août est franc. Il ne joue que de ses rayons. La moiteur, la torpeur, filles jumelles de la
canicule n’entreront en scène que vers 11 heures. A l’instant, à huit heures, le soleil est un jeune combattant fier de ses vraies armes. A peine émergé d’une ombre encore fraîche.
J’avance doucement aussi parce que je veux réfléchir à ce qui nous arrive.
J'aimerais m'attarder. Flâner sur le pont. M’asseoir sur la loggia qui marque son point culminant. Contempler à nouveau, les reflets des palais et des églises. Le rendez-vous a été fixé derrière
le Dôme, dans un petit hôtel discret et charmant. Ce n’est pas loin. Il ne faut pas tarder cependant.
Il s’agit de boulot aujourd’hui. C’est un jour important. On est à deux doigts de l’accord. Plus tard, je penserai à ce jour comme celui où le scandale est né. Ils sont là. A l’heure. C’est
normal. Ils ont toujours été à l’heure. Moi, comme d’habitude, j’ai quelques minutes de retard. « Ne sois jamais à l’heure à la minute près ! Ça manque d’élégance, et puis, tu donnerais le
sentiment que tu es impatient et que tu te soumets à leur règle". Je serre les mains qui se tendent. Il y a les inévitables courbettes, légèrement appuyées mais pas trop. Les sourires des uns
chargés d’or et des autres blancs et lumineux comme s’ils sortaient tout neuf d’une boutique spécialisée.
Mon homologue qui a pris la tête du petit groupe de ses collègues se dirige vers la salle que nous avons réservée. J’y retrouve mes collaborateurs. Ils ont tout préparé comme il le fallait. La
salle donne sur une grande cour plantée de quelques oliviers. Des traces de structures ogivales sont imprimées dans le mur. La pierre a cette couleur jaune paille et ocre que j’aime dans les
vieux bâtiments de Florence. Les dernières discussions s’achèvent par un accord des parties, comme on dit. "C’est du bon boulot". C’est ce que je dis à mes collaborateurs. Ils sourient. C’est
vrai qu’ils ont bossé comme des malades pour arriver à cet accord. « L’autre partie », tous en bloc, sourit. Ils veulent que tout se termine par une photo. Ils se rassemblent. Ils attirent
mes collaborateurs. Heureusement, c’est moi qui prends la photo. En cadrant, je vois un des négociateurs qui mime le chasseur au gros devant sa proie abattue, levant un pied, comme pour le
reposer sur la tête, ou le mufle ou je ne sais quoi. « Vae Victis ». Mais le négociateur n’est pas un gaulois, c’est un Chinois.
Le bon boulot que j’ai fait a tourné en un véritable merdier. Le spectacle de cette ville, que j’avais appris à aimer, me révulse maintenant. Elle n’est pas la seule en Europe à qui c’est arrivé
! Peu m’importe. C’est celle-là que je connais et, maintenant, je n’ai plus envie. Comme on finit par ne plus voir dans un grand malade en phase terminale, l’homme ou la femme qu’on aimait,
avant.
Deuxième
épisode
La trahison des Français
« Lorsque toutes les dettes souveraines du monde auront été frappées par le « défaut de paiement », lorsque les pays trop endettés se trouveront incapables de lever le moindre impôt pour payer
leurs créanciers, le monde fera un grand bond de 50 ans en arrière ! Certains pays reviendront à l’âge de pierre pendant que les plus riches d’aujourd’hui seront renvoyés au charme d’une nouvelle
« belle époque » ? »
…
C’est en ces termes que le représentant d’une organisation non gouvernementale s’exprimait pour clore le débat : « la Crise a-t-elle un avenir ?»
Le Premier Ministre Italien coupa le son et l’image, violemment, dans un geste de dénégation exaspérée. Il ne cessait d’y penser. Cette histoire de dettes était devenue obsessionnelle. Par
bouffées, en provenance d’une période révolue, des souvenirs d’école s’interposaient entre le sinistre aujourd’hui et ses pensées. Il y a cent ans ? Plus ? Il ne savait plus. Tout allait si vite
! Cette bonne vieille Lire ! A l’époque de la Lire, cela ne se serait pas passé comme ça. Les créanciers trop crédules auraient été tondus par une bonne dévaluation. Supplice plutôt bon enfant !
Plus loin dans le passé, les créanciers ne se seraient pas amusés à être trop pressants. Ils auraient su rester à leur place. Ou bien, on les y aurait remis. Pendant un instant, le Premier
Ministre se laissa aller à d’étranges rêveries : un Médicis se faisant raccompagner à la porte d’un palais souverain par quelques lansquenets. Tel autre financier grillait sur une
Grand-Place à la grande joie de la populace portée sur les spectacles à odeurs fortes. Surtout quand la partie de barbecue signifie moins d’impôts pour demain.
La rêverie s’interrompit ! Plusieurs personnes dévalaient. Le Palais Chingi n’est pas si grand qu’on ne puisse pas entendre une cavalcade dans les couloirs et les escaliers. Les talons cognaient
violemment les parquets antiques, heurtant les marbres blancs et les porphyres colorés. Le Premier Ministre devina un petit groupe à l’allure décidée. Dans un tumulte inusité, la porte du bureau
du Premier Ministre s’ouvrit alors devant trois hauts-fonctionnaires, suivis, de loin, par les gardes du Palais.
Parmi, les trois, le Directeur de cabinet du Premier Ministre. Il se dirigea vers le bureau de son patron murmurant à voix très basse, comme s’il ne fallait pas que son message
s’ébruite ou comme s’il avait honte des propos qu’il allait tenir.
« Les Français ».
« Les Français ? » interrompît le Premier Ministre, interloqué. Puis, d’une voix forte et ferme, il répéta « quoi donc …les Français ? ».
« Monsieur le Premier Ministre, les Français ont vendu la Joconde ! »
Ce n’était plus un murmure, c’était comme une plainte qui montait le long des lambris du bureau du Premier Ministre, vers les amours en stuc qui voletaient au plafond, vers Vénus qui n’en
finissait pas de sortir de l’onde, vers cette mer sublime d’où les grecs avaient fait surgir le monde…Le décorum donnait un relief tragique aux accents du Directeur de Cabinet du Premier
Ministre.
Le Premier Ministre, ahuri, assommé, ne sachant que croire, lança « La Joconde ! Mais ils n’ont pas le droit de vendre la Joconde, elle n’est pas à eux ». Il se reprit « je veux dire que c’est
contraire à leur Constitution. ».
Le Directeur des musées nationaux italiens, qui accompagnait le Directeur de Cabinet, osa quelques mots. « Je tiens cette information du Conservateur du Musée du Louvre qui est un ami. Il me l’a
passée ce matin même. C’est top secret a-t-il dit »
Le Premier Ministre regardait le Directeur des Musées sans le voir, puis pensivement, laissa tomber : « Qu’est-ce qui leur a pris, aux Français ? »…
Le Directeur de Cabinet lança comme une estocade: « Toute l’échéance de 2035 est apurée d’un seul coup. D’autres ventes ont eu lieu, nous n’en connaissons pas le détail.
Elles couvrent les échéances, 2040 et 2050… et … ». Le Premier Ministre ne le laissa pas poursuivre cette litanie de dates.
« Apurée, l’échéance de 2035, celles de 2140 et 2050 ». Presque la moitié de leur dette souveraine ? Ils retombent à 40% du PNB ? Le Premier Ministre, sous le choc, bredouillait et
marmonnait. Tout à coup, comme si la foudre était tombée à deux pas de lui, il jaillit de son fauteuil en hurlant : « Les salauds, les enfoirés, les sales merdes, je le savais ! On ne peut
pas faire confiance à ces fumiers. Des coups dans le dos. A peine on se quitte, à peine on s’est retourné, c’est le couteau droit au milieu des épaules. ».
Pendant une demi-heure, le Premier Ministre Italien se répandit en injures contre les Français laissant son cours à un vrai sentiment de colère, de confiance blessée, d’amitié foulée aux
pieds.
Troisième
épisode
Venise, souffrante, salie et sacrifiée
….
J’ai toujours hésité. Chacun de mes projets de voyage, à Venise, s’est toujours, un instant de raison, heurté à ce sentiment que je partais pour un musée alors que c’était la ville que j’aimais.
Je devais me convaincre moi-même que des vénitiens habitaient là, dormaient là et y travaillaient aussi, qu’ils se hâtaient les matins pour rejoindre bureaux, usines et entreprises et pas
seulement Murano et ses souffleries, les galeries de peinture et les revendeurs de reproduction, les hôtels et les pizzerias ou les supermarchés de souvenirs. En même temps, j’avais toujours rêvé
d’un appartement, un petit évidemment, dans le Ghetto, pour être tranquille, loin des foules de touristes, pour y mener une vie « d’anti-vénitien » de loisir, pour: me promener, m’asseoir
sur la margelle d’un pont, rêver stylo en main, prendre un cappuccino en face d’une église somptueuse.
J’ai surmonté mes craintes. Je suis revenu vers ce sentiment de perfection esthétique que la ville exhale et celui de doux abandon qui se lit sur les murs, à la limite des eaux, en forme de
mousses verdies et de petites algues accrochées. Je suis arrivé par le train. Quel meilleur moyen d’approcher une ville qu’on veut voir vivante si ce n’est le train ? A Venise, au surplus, on
passe, sans vrai hiatus, du train au vaporetto. Pour rejoindre mon hôtel, j’ai donc embarqué sur le vaporetto, comme j’aime à prendre le métro à Rome et, à Naples, le Funiculaire.
Je suis à Venise ! Enfin ! Inspirant profondément, je veux ressentir l’iode marin mêlé aux vapeurs d’essences des bateaux à moteur, impatient aussi de vivre avec « mes » italiens de Venise,
d’entendre la musique de leurs apostrophes et de leurs discussions passionnées.
Aujourd’hui, je trouve que tout est bien calme. Trop tôt le matin ? Les vénitiens arborent un air un peu gris et une moue que je ne leur connais pas. Loin des habituelles bousculades aimables,
ils se déplacent en rang, comme les élèves à blouses grises d’une école d’autrefois. Je remarque qu’ils portent tous une sorte de cartable en simili gris avec grande lanière pour porter sur
l’épaule et poignée solide. Alors que le carnaval est passé, j’aperçois des tenues traditionnelles sous les manteaux ou les imperméables des femmes autour de moi. Personne ne me regarde. Ni
ne me sourit. Ni ne me bouscule. Les arrivées aux diverses stations donnent lieu à une scène militaire de sortants qui, en rang, quittent le vaporetto devant la file des entrants, gris eux aussi,
et laissant entrevoir les mêmes costumes traditionnels sous les manteaux et les imperméables. J’ai l’impression d’assister à la relève d’une équipe par une autre.
Un vieillard devant moi, tout de noir vêtu, comme au début du siècle, porte un panier où sont proprement rangés une bouteille de chianti bouché d’une étoupe humectée d’huile d’olive, un quignon
de pain rassis, des olives et un oignon. Il porte aussi une chaise pliante en paille. Je lis vaguement une étiquette. « properta… » . Il a quitté le bateau au moment où j’allais lire le nom du
propriétaire. Propriétaire ? D’un tabouret en paille ?
J’ai besoin d’un espresso pour remettre mes idées en place. C’est urgent. Je commence à perdre mes repères. Le petit café où je m’arrête toujours se trouve à deux pas de la Fenice sur une place
minuscule au croisement de trois canaux. A peine assis, j’observe le ballet des serveurs. Vêtus d’un costume de cafetier vénitien ? Costume traditionnel ? Je ne pose pas la question et me
contente de me préparer au plaisir d’attendre. A Venise, j’aime bien attendre d’être servi. C’est ma façon d’intimer au temps de se déployer à la vitesse que j’ai choisie. Regarder sans hâte, la
scène de la rue, les acteurs, le jeu des mimiques, les paroles qui volent depuis les téléphones portables. Cette fois-ci, je n’attends pas ! J’en suis gêné et considère avec un peu d’énervement
le serveur venu prendre ma commande. Il fait tache sur les autres. Je le regarde, interrogatif. Il est habillé autrement. Il ne porte pas le « costume traditionnel » comme ses
collègues. J’ai dû regarder avec beaucoup d’insistance car j’entends une voix sympathique et mécanique à la fois, qui me parait débiter des mots sans rien de l’intonation vénitienne. On
dirait un mode d’emploi aimablement raconté en italien de base !
« Ne vous étonnez pas, cher client » me dit-il en souriant. « Luigi est malade. Je le remplace au pied levé et je n’avais pas le costume pour cette prestation. A défaut, je porte, celui de mon
rôle ordinaire qui est « agent de caisse de Banque ». Ne vous inquiétez pas. Comme Luigi s’en serait assuré, votre Capuccino sera à la hauteur. C’est prévu. La Charte de Services s’applique
intégralement pour votre satisfaction. Quels que soient les événements et les circonstances.
Je crois qu’il vaut mieux que je sois assis.
C’est alors qu’il me tend un dépliant à l’en-tête de Kinghi Ya Resorts, Shangaï (une trade mark de Walt Disney City and Castle program.) sur lequel je lis que mon passage à Venise se déroulera
comme je le souhaite. Tout Vénitien que je rencontrerai est à ma discrétion. Les passants, tout le personnel qui ne semble pas affecté à quelque labeur typique et charmant pour réjouir mon œil et
satisfaire mon esprit, sont affectés à mon orientation dans la ville, à mes questions sur les bâtiments et le quartier dans lequel je me trouve. Le personnel « artisan » ou « marchand de journaux
», « cireur de chaussures » assume des fonctions qui m’intéresseront sans aucun doute. Le dépliant est bien fait et d’une lecture agréable. Je découvre en tournant les pages qu’il n’est pas
recommandé de troubler le personnel par des questions complexes, politiques etc. … « Les Vénitiens sont parties prenantes au plan d’apurement de la dette italienne mis en œuvre via la
location-gérance de la Ville de Venise auprés d'une filiale chinoise de Disney resort. Ils doivent travailler dur pour que les touristes soient incités à consommer et à revenir le plus
souvent possible. La concurrence est intense. Les Vénitiens ont à lutter contre Delft, Gand, Bruges. Leur succès, sera sanctionné par la restauration d’une note « triple A » sur la dette de leur
pays ».