J’ai pourtant bien souffert.
Il y a quelques temps, un de mes amis m’ayant fait parvenir une étude sur « les Français et leur bien être mental », j’avais relevé qu’un Français sur cinq considérait son état de santé mentale comme moyen ou mauvais soit 20% de la population, (adulte peut-on supposer) « témoignant d’un mal-être persistant ». Tel était, le constat issu de cette étude menée par une institution spécialisée dans la santé mentale.
Et d’ajouter, ce qui est plus grave que « parmi les jeunes de 18 à 24 ans, 65 % signalent des souffrances psychiques sur cette même temporalité ». Les « vieux », constatait-on, souffrait moins. Peut-être l’approche de la mort, et son antichambre la retraite, contribuent-ils à contenir le mal-être mental ? On en déduirait que moins on a d’avenir moins on en souffre. On en conclurait donc que c’est l’abondance d’avenir qui est à l’origine des déséquilibres en question. Un échange un peu dur entre un jeune et un vieux, illustre bien cette situation : au « jeune » qui lui faisait remarquer qu’il n’avait plus beaucoup d’avenir, le vieux répondit « certes, mais, au moins, j’ai un long passé et quelques beaux souvenirs qui lui sont attachés, quand vous, le jeune, n’en avait pas, et malheureusement vous n’êtes pas sûr que l’avenir vous appartienne ».
En France, ce genre de situation conduit directement vers la sécurité sociale. Un mal-être aussi général est collectif par nature: la société doit s’en charger comme elle doit traiter des épidémies genre covid, grippe, et coqueluche et sida etc. Ce mal-être a nécessairement des répercussions non seulement socio-psychologiques mais aussi économiques. Il ne serait pas extraordinaire de relever qu’il aurait un impact sur la productivité des entreprises privées et, par exemple, sur l’absentéisme incroyablement élevé qu’on observe dans les administrations publiques (les pires dans ce domaine étant les administrations territoriales : à croire que plus on se rapproche des administrés, plus est intense le mal-être mental) .
Il est cependant regrettable qu’on n’ait pas vraiment corrélé, l’importance du mal-être mental et l’importance que revêtent en France, les affections de longue durée (les ALD). Pourtant, une des constantes de la vie française en société réside dans l’utilisation massive des ressources de la Sécurité sociale. Nous avions dans ces colonnes, il y a quelques temps rappelé que la société française avait progressivement fait apparaître le concept de créance sans contrepartie. En langage courant cela s’exprime ainsi : « Tu peux quand même en profiter (des prestations de la sécurité sociale) t’en as bien le droit ». Dans la vie « socialement sécurisée » à la française, il y a des droits sui generis, des droits qui ne sont pas nés d’une transaction économique ou sociale, il y a des droits dont on a le droit comme dans la société d’Ancien Régime où, à peine étiez-vous né que vous pouviez être comte ou marquis ou même prince sans avoir à en justifier.
C’est la même chose, en France, de nos jours : on nait avec un numéro SS qui dit que avez des droits et qu’il vous appartient de les exercer.
Ceci donne des résultats assez étonnant dont celui qu’on nomme « ALD » pour Affection de Longue Durée. Les personnes victimes des ALD représentent aujourd'hui 21 % de la population et 67 % des remboursements versés par l'assurance-maladie. Or, elles pourraient représenter 26 % de la population en 2035. Ce n’est pas rien, ni en termes de pression démographique, ni en termes de gros sous. Je m’en voudrais de faire perdre le temps de mes lecteurs avec la liste des ALD. Retenons seulement ceci : l’obésité en fait partie. Grâce à leur prise en charge, les obèses, vivent moins difficilement. Combinée avec le mal-être mental résultant des ravages de la grossophobie, on imagine bien que les droits sociaux que les gros peuvent revendiquer sont légitimes.
Un des graves sujets que les représentants de la nation ont à traiter ces derniers temps tient à cette grave question des ALD et de leur poids sur les finances de la sécurité sociale. De nombreux députés ont proposé de supprimer les ALD et par conséquent leur impact financier. En revanche, se sont levés les défenseurs des victimes du mal-être mental, des obèses par exemple, mais aussi des utilisateurs de séjours dans les cliniques thermales et plus généralement les consommateurs de médicaments sans efficacité prouvée. Ils ont rappelé que tous ces gens qui souffrent, ne serait-ce que mentalement, ont bien le droit d’être soignés.
Pourtant, si on n’accompagnait pas les obèses, ils maigriraient, plus ils maigriraient, moins on se moquerait d’eux, la grossophobie diminuerait, le mal-être mental des obèses disparaitrait, ce qui leur donnerait des raisons de revenir à un poids normal : ainsi les ALD les concernant ne serait plus justifiées.
On n’aura eu bien raison de les supprimer sans attendre.
Un jour d’octobre. Temps parfaitement parisien. Il fait beau. 18 heures. Le soleil commence à disparaître. Des nuages le reçoivent de tous côtés et deviennent des compositions en gris, bleus, blancs, roses, arrangées en trainées multiples formant cortège ou défilé. Ciel bleu pâle qui vire vers le bleu soutenu en attendant que, dans quelques minutes, le bleu tourne à la nuit. Saint Louis des Invalides. Pierre beige et légèrement rosée. Façade « cas d’école » : ombres parfaitement portées, moulures et modénatures ordonnées à la française, chapiteaux, colonnes… Un baroque qui dégrade les autres en Rococo, Rocaille et Kitsch. Le Baroque à la française, raison de l’Etat ou installation de la Raison ? Des touristes photographient. Evidemment. Ce type de scène ne peut pas être laissé de côté. C’est Paris dans son plus beau où la pierre est finement lumineuse, discrètement colorée, élégante intrinsèquement, où la lumière déclinante fait chanter les reliefs, les sculptures, les formes architectoniques, où le bleu du ciel n’est jamais trop bleu, ni trop clair, ni trop blanc.
Un touriste se penche un peu. S’il vise bien, il aura la tour Eiffel et Saint Louis des Invalides dans le même objectif. Fromage et dessert. D’autres touristes sont là qui prennent les mêmes photos. Comme il y a peu, sur le Pont des Arts. Comme je l’ai fait, à Florence à partir du Pont Vieux. Comme d’autres photographient le Mont-Blanc où le Grand Canyon. Devant l'église sublime, offerte à la photo, me revient cette idée que certains paysages, certains monuments, certains moments sont comme des stars people, comme de jolies femmes qui se sont préparées, qui se montrent et s’imposent au regard, qui attirent la photo.
Ils ont un pouvoir magnétique. Autour d’eux, devant eux, s’agglutinent des photographeurs aujourd’hui, des dessinateurs hier. Ils ont un photo-appeal absolument irrésistible. On ne doit pas les manquer. Ils vous le rappellent. Vous DEVEZ les prendre en photo. Vous ne POUVEZ PAS vous soustraire à leur « appeal ». Imaginez Bardot se promenant en tenue légère sur une plage et personne ne la photographierait ! Imaginez la Statue de la Liberté livrée à la seule contemplation des goélands. Aucun photographeur autour, en haut, en bas pour prendre, qui la tête, qui le flambeau, qui les pieds, ou l’ensemble si on est bien équipé et suffisamment éloigné. Impossible ! La photo s’impose. L’appareil n’est plus sous la gouverne de son propriétaire, artiste ou touriste plouc. La photo ne peut pas ne pas être prise. C’est aussi vrai en peinture. Les peintres du « monsieur tout en haut de la montagne et qui regarde les fourmis dans la vallée avec un air de méditation morose » ne font pas autre chose que de répondre à l’appel d’un puissant sentiment : celui de déréliction compassionnelle. Le plus agréable de tous. Celui qui vous fait ressentir à la fois votre hauteur de vue et votre capacité à considérer les autres autrement que pour les massacrer. Une image comme celle-là, quand elle a envahi l’esprit n’est délogeable qu’une fois le dernier coup de pinceau ou de brosse donné. Et encore, l’artiste n’hésitera pas à retrouver ce type de sentiment en représentant une grande gourde en train de regarder la mer.
Je tombe en pamoison chaque fois que je passe devant Saint Louis des Invalides, mais c’est décidé : je n’en prendrai jamais une photo. Ma façon de résister à « l’appeal » du sujet. Celui qui ose s’imposer pour ordonner à ma main de lever l’appareil. Celui qui forcerait mon doigt à appuyer sur le bouton de déclenchement. C’est ma façon de dire que quand je prends une photo, je choisis et à l'inverse qu'il faut se retenir de prendre certaines photos sauf s’il s’agit de documenter un voyage, de chercher des preuves d'escapades à produire devant ses amis et de créer quelques instants de jalousie lorsque la visite se déroule dans des endroits rares. Il faut éviter de traiter certains thèmes : ils sont trop rusés ! Ils se montrent sous leurs plus beaux jours et poussent au crime anti-artistique: certaines villes sont des menaces permanentes pour le photographe le plus aguerri. Venise, Rome, Paris bien sûr, et tant d’autres.
Certaines postures, dont la pire n’est pas celle de la jeune vierge, nue, habillée, souple, esquissant un pas de danse, plongée dans une rêverie métaphysique, devant la mer calme ou à peine striée de quelques vagues lascives, sur fond de soleil qui s’abîme, de lune lointaine ou, au contraire, incroyablement proche (peu importe, le tout est que le sentiment soit rendu), certaines pensées, certains fantasmes sont presse-boutons et imposent que le photographe ne s’abstienne pas.
C'est à cet instant même, sous la menace de l'"appeal" qu'il convient de le dire haut et fort: la création artistique est un acte de volonté et de liberté. L’artiste ne peut pas être un aveugle guidé par son sujet et qui ne prendrait la photo, qui ne peindrait sur sa toile, que sous la dictée d’une nature, d’idées, ou de personnages, qui n’ont pour eux qu’un photo-appeal, vide et superficiel.
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