Il n’est pas toujours facile de résister. Lorsque l’information déferle sur la télévision avec son cortège de sachants, on est, parfois insensiblement, conduit à écouter, voire observer le
déversement de sciences, d’opinions et d’envies de débattre qui va naître de quatre ou cinq esprits éclairés. Ce ne sont pas des journalistes. Ce sont des sachants. Ce nom leur est donné comme on
accroche des légions d’honneur aux revers des vestons. A l'inverse justement des journalistes qui ne savent que raconter avec plus ou moins de bonheur, les sachants ne racontent pas, ils laissent
dire ce qu’ils pensent savoir et qui parle pour eux.
Et puis, lassé, on se retire mentalement. Les sachants ne savent pas toujours ! Il arrive qu’ils entrent en scène alors qu’ils viennent à peine de jeter un coup d’œil sur le dossier que des
assistants sachants leur ont fabriqué. L’essentiel, finalement, dans ce genre de réunion entre sachants, réside dans le débat qui va s’animer entre eux, rien qu’entre eux, débat cirque, débat
théâtre au mieux, courroux de bateleurs, rires de cocottes et mines de savoir, « on m’a dit », « je ne peux pas en dire plus ».
En fait, ils planent. On se secoue, des mots étranges viennent à nos lèvres, des « allo ! la terre !» cérébraux tournent dans nos têtes, des « quand atterriront ils ? »
se fraient un chemin mental qui montrent à quel point nos sachants sont loin de nos pensées et de nos impressions.
La représentation nationale ne va pas bien, nous expliquent ils et le résultats est là, pas de politiques crédibles, pas de députés sérieux sur fond de « tous corrompus » ou, quand ils
ne le sont pas, « tous dramatiquement incompétents ». Ce qui ne les empêchent pas de nous prendre pour des abrutis et de faire les singes sans se demander un seul instant si nous les
prenons pour ce qu’ils croient être.
Nos sachants sont atteints d’une curieuse incapacité à observer le monde non pas pour ce qu’ils aimeraient qu’il soit mais pour ce qu’il est. Le prix à payer de cet auto-aveuglement ?
On a dans une chronique antérieure commenté certains faits espagnols en les faisant venir de très loin dans le temps. On a suggéré que les peuples ne se départissent pas des traits hérités sur
des générations. Par exemple, on a suggéré qu’il a suffi de quelques dizaines d’années de bourrage de crâne pour fabriquer un homo germanico-sovieticus qui, aujourd’hui, se nomme AFD ou extrême
droite allemande. Quid des Français à ce compte ? Seraient-ils, depuis que la Révolution française a inventé le citoyen abstrait, à l’abri des convictions souterraines et des
comportements forgés par des siècles d’histoire. On dit souvent qu’il y a en France, un goût prononcé pour les postures révolutionnaires et aussi dit-on pour l’émeute prérévolutionnaire (et pour
la révolution tant qu’on y est !).
Mais reconnaissons que pour que le feu révolutionnaire se fasse incendie social, il faut qu’une collection de gouvernants ait sévi en donnant l’impression aux gouvernés que certains planent
pendant qu’ils demandent aux autres de bien vouloir s’ancrer dans la glèbe.
Pour faire une révolution il faut, comme pour tout incendie, un comburant et un carburant, une foule exaspérée face à des sachants exaspérants. Or, historiquement, pour des raisons qui ne sont
pas très claires, l’un et l’autre, en France, le comburant et le carburant, sont des ressources naturelles abondantes. La foule a une tendance naturelle à être exaspérée et les sachants qui
pensent la diriger ou commenter la direction peinent à comprendre qu’ils vivent à mille lieux de la première. Et cela fait des siècles qu’il en est ainsi ! si les Allemands sont devenus
respectueux de l’ordre établi grâce à Luther, si les Espagnols stoppent des courses cyclistes au nom d’Isabelle la catholique, les Français, s’obstinent depuis des siècles à ne pas vouloir se
rassembler comme un seul homme à la demande des sachants qui les gouvernent et des sachants qui commentent le tout.
« Mais mon Dieu, s'ils pouvaient se résigner à manger de la croûte de pâté ! »
Mourir pour des idées ou des idées mortifères
Quand l’histoire bégaie
Il est certain que la mort de Kirk ne nous renverra pas
vers la fameuse chanson, « Il est mort le poète ». Kirk n’était pas du tout un poète, c’était un puissant propagandiste qui ne donnait pas dans la finesse pour servir ses idées et, s’il
fallait passer en force pour faire avancer ses idées, n’hésitait pas à mobiliser les équivalents littéraires des panzers.
Au nom du respect qu’on doit aux morts, on n’ira pas clamer « qu’il l’avait bien cherché ». On reprendra de toute façon le fameux « de mortiis nil nisi bonum » « au sujet
des morts on ne peut que dire du bien ». Le Président Trump, dans cet esprit, n’a pas barguigné son admiration en s’exclamant « Notre pays s’est fait arracher l’un des plus grands
esprits de notre temps, un géant de sa génération et avant tout un mari, un père, un fils, un chrétien et un patriote dévoué ».
Et là, franchement, Kirk a été bien servi et ça va continuer un certain temps ! Et on dira que « c’est très américain » ces déploiements de foules dans des stades de football
américain pour communier dans les mêmes enthousiasmes. Il faut bien des espaces aussi colossaux pour accueillir Taylor Swift, ses bleuettes beuglées et ses couches-culottes en strass, mais aussi
pour voir des ballons voler dans tous les sens et de grands gaillards s’entre défoncer pour les rattraper et encore, pour réunir les fans d’un candidat à quelque chose etc….
Kirk aura sûrement droit à une chanson qu’on ira chanter en chœur dans de gigantesques stades : la fera-t-on blues, ou country ou metal ? Je la verrai bien, hurlante et violente, une
chanson pour entraîner les troupes, pour aller buter les ennemis, les migrants, les LGBT, et même les démocrates ! C’est ce qui manquait lors de l’assaut du capitole : une chanson forte
et mâle. Avec elle, l’avenir aurait été bien différent.
A la réflexion, tout ceci, me conduit à penser à des circonstances identiques dans des pays culturellement proches des Etats-Unis.
La vision de ce peuple, discipliné, chantant quand on l’appelait à chanter, hurlant pour faire claquer un slogan, uni dans l’amour d’une idée, dans la haine de ses ennemis, me fait méditer sur
l’histoire des idées et de leur violence. Il y a près de 100 ans, dans un pays européen qui avait fortement contribué à forger l’âme américaine, un peuple discipliné, était rassemblé dans un
stade… à l’ancienne évidemment ! C’était il y a cent ans !
C’était à Nuremberg.
Comme pour illustrer une symphonie fantastique, des uniformes bruns et rouge, comme dans le State Farm Stadium de Glendale, où le rouge et le blanc étaient mis.
Comme il y a cent ans, la foule a été enthousiasmée et mobilisée par des successions d’orateurs appelant à une communion sociale nouvelle.
Comme il y a cent ans, un homme a été martyrisé pour ses idées, Charles Kirk n’est-il pas le descendant de Horst Wessel, sympathisant nazi tué par des militants communistes?
Autour de ce dernier furent créés des chansons, des poèmes et le fameux « Horst Wessel lied », entonné partout où de fervents nationaux-socialistes se réunissaient, partout où le parti
national-socialiste lançait ses ordres du jour.
Il faut, pour rassembler des foules, des slogans qui claquent comme des fanions fouettés par la tempête ; il faut des signes distinctifs qu’il s’agisse de brassards ou de
casquettes ; il faut des martyrs qui apportent à de belles idées tout leur poids de chair humaine. Il faut pour que ces martyrs vivent mentalement et moralement des lieux exceptionnels de
rassemblement.
Charles Kirk et sa mort ne sont-ils pas les vrais ferments de la révolution culturelle trumpienne ?
Et pendant ce temps, la France se passionne pour l’affaire Jubillar !
Les grandes causes font-elles les hommes grands ?
Au creux des lits ou au haut des cimes
Je me souviens de ce sage qui a dit que la grandeur
d’une âme se mesure à l’aune des défis qu’elle affronte. L’antiquité abonde de ces héros qui surent se montrer à la hauteur de drames grandioses. Ne retenons que Socrate qui ne faillit point
devant la sentence qui l’envoyait au trépas, ou bien Diogène qui préféra la contemplation du soleil à la gloire rayonnante d’Alexandre.
Il est réconfortant de se souvenir que pareils exemples ne sont pas exclusivement grecs ou romains : le jeune Bara ne fut-il pas massacré par les chouans pour avoir clamé son attachement à
la République ? Tant d’autres sacrifièrent leurs vies à de grandes causes :
« Il y a des pays où les gens au creux des lits font des rêves
Ici, nous, vois-tu, nous on marche et nous on tue, nous on crève »
Ces deux vers sont tirés du chant des partisans quand la France souffrait et se battait.
Aujourd’hui, la France sait-elle encore trouver de grandes causes pour lesquelles se battre ? Tous les soirs que la république fait, ses citoyens se retrouvent à communier durant une de ces
belles émissions qu’on surnomme « plateau-télé ». Là, la France déploie quelques sages qui, dans un grand tumulte d’opinions controversées, débattent sur ce qui compte et se battent
aussi...
On pourrait imaginer que les drones lancés par l’ex-union soviétique sont un vrai sujet qui compte. Ou que les perturbations électroniques des GPS organisées par les Russes, « pour voir et
tester », méritent des échanges bien sentis.
Ce serait méconnaître l’ouverture d’esprit des Français et leur liberté de choisir quoi discuter et de quoi débattre ! C’est l’avantage des plateaux-télés : faire venir à la conscience
du public les vrais sujets d’intérêts. L’affaire Jubillar, disons-le franchement, est à la hauteur. Enfin un sujet qui touche à l’essentiel : féminicide probable, drame de la possession, un
homme blanc dont il est clair qu’il n’est pas loin d’être infantile et, cerise sur le gâteau, absence du corps du crime.
Voilà qui permet d’aborder les grands sujets qui traversent avec fracas la société française : Transparence, respect de la femme, présomption d’innocence, dignité de la justice, bêtise de la
gendarmerie.
Cette belle affaire suit de près une autre tout aussi riche d’élévation morale et mentale, celle du petit Emile. On se souviendra de ce jour où on apprit qu’on avait retrouvé son crâne. On se
souviendra de ces fines analyses qui montraient la vraie nature de la famille du petit Emile. Pendant ce temps, les Russes ne multipliaient-ils pas les provocations ? Mais les Français ne se
devaient-ils d’abord à des sujets d’importance ?
Pendant ce temps-là alors que les drones russes testent le terrain dans le nord de l’Europe, les plateaux-télés sont conscients « qu’il faut raison garder » : les grands sujets
qu’affectionne la société française ne sont pas touchés par les jouets qui ont survolés la Pologne. L’affaire Sarkozy a apporté un renfort aux plateaux-télés en renouvelant une riche nourriture
d’événements de très haut niveau. Des avions russes se promènent ici et là dans l’espace aérien de l’Union européenne ? Est-ce vraiment un sujet ? la Russie n’a déclaré la guerre à
personne !!! Quels poux va-t-on donc lui chercher dans la tête ? « Y a pas de débats, là-dessus ».
Le pire n’est jamais sûr mais il faut bien l’imaginer et imaginer le trouble qui saisirait les plateaux-télé si on annonçait qu’à la suite d’un différend (probablement politique) un certain JLM
aurait balancé une torgniole à sa plus proche collaboratrice. On dira (un peu facilement) qu’il était tombé dans le panneau. Ce débat serait le bienvenu, il permettrait de consacrer l’aptitude à
l’indignation des Français à autre chose qu’à la dame Jubillar ou à l’emprisonnement du Président Sarkozy.
Et les Russes ? Ils l’ont dit avec force : les drones sillonnant la Pologne, les drones bloquant des aéroports au Danemark et en Norvège, les bombardiers se promenant dans l’espace
aérien des pays baltes, etc. tout ça ne mérite pas une once d’attention de la part des plateaux-télé. C’est de la pure invention des nazis européens.
Vladimir Poutine est très cash là-dessus : quand, dans un pays, un drame dans le genre petit Emile ou gentille Jubillar fait la une des plateaux-télé, c’est l’indice d’une dépravation
profonde. La démocratie n’y est qu’une posture, un écran de fumée.
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