Soliloque sur le vaste monde, octobre 2025

Nec pluribus…Sicilia

 

 


Pays étrange, pays multiple ou, plus tristement, pays couturé de cicatrices civilisationnelles, culturelles et spirituelles : la Sicile. Oublions un instant, si c’est possible, l’extraordinaire flot esthétique qui y a coulé depuis le néolithique. Pensons au peuple, aux peuples, aux dizaines de peuples qui se sont entre-succédé, entassé, massacré, colonisé, converti, chassé. Pensons aussi aux hommes qui, au bout du bout de la Sicile, ont vu leurs familles broyés par la nature qu’ils avaient domestiquée des années, des dizaines, des centaines d’années durant. Pensons à la Sicile d’aujourd’hui produit des dizaines de sociétés d’autrefois, doutant de toute organisation sociale et laissant s’infiltrer des organisations antisociales.

A l’instant, j’ai envie de méditer sur la violence des forces de la nature, sur leur impact non seulement sur les hommes, mais aussi sur la conception qu’ils pouvaient, malgré tout, avoir du monde d’ici-bas prêt à chaque instant à renverser toutes les tables, toutes les colonnes, tous les toits. L’homme menacé sans cesse par des forces imprévisibles, reste-t-il lui-même inchangé après que tout ce qu’il avait construit a été détruit. On sait bien que l’incendie, la mise à bat et la destruction sauvage sont les lots des conquérants, moyens pour eux de planter fermement leurs drapeaux. Mais quand la terre s’éveille, s’ébroue et secoue tout ce qu’on lui a fait porter, quand la terre retire aux hommes ce qu’elle leur avait donné, à quel point transforme-t-elle ceux qu’elle n’a pas massacrés ? En fait-elle des Sisyphe ? Ou, au contraire, des conquérants de l’absurde, avançant sans cesse sans se soucier des monceaux de cadavres innocents et des temples abattus qu’ils laissent sur leurs côtés.

En vérité, en Sicile, telle qu’un rapide regard peut le révéler, rien n’indique que les hommes et la société sont en sursis, aucun signe ne montre la tristesse d’une fin annoncée.

Peut-être est-ce dû à une fierté de conquérants ! Les peuples qui se sont succédé sur ce bout de terre, ne s’y sont-ils pas installés de haute lutte, contre des peuples antérieurement installés, qui, eux-mêmes …. L’histoire de l’humanité n'est-elle pas faite de vagues meurtrières où les nouveaux venus bousculent ceux qui étaient déjà installés. Mais en Sicile, les conquérants se sont succédé et souvent ont préféré ne pas bouleverser les sociétés en place…. Ne laissant de place à ceux qui les précédaient que dans la langue devenue progressivement récipiendaire de toutes les cultures ou dans la pierre, les bâtiments ou les ornements qui conservaient leurs origines et leurs filiations : temples grecs, qui deviennent romains, théâtres romains qui deviennent byzantins, églises byzantines transformées en mosquées : un coup de badigeon et le tour était joué. Et puis, un jour, la terre se vengeait, détruisait tout et tout devenait à reconstruire : du passé, dans sa rage, la terre avait fait table rase.

A ces amoncellements de culture et de luttes se sont ajouté les accumulations politiques. La Sicile était riche. De tous temps ? En tout cas depuis longtemps. Les richesses sont rarement réservées aux pauvres. Ils y contribuent sans conteste pour le plus grand bien des hommes du pouvoir. Peut-être peut-on s’y habituer à la condition qu’hommes de pouvoir et hommes assujettis, aient été installés dans cette situation de sujétion depuis des siècles. Mais, en Sicile, les hommes de pouvoir changeaient souvent, sans que les hommes assujettis y soient pour grand-chose. Les Grecs se voyaient chasser par une caste de dirigeants romains, les romains par des arabes, les arabes par des normands et ainsi de suite, Anjou, Bourbon, Espagne, Empire, unité italienne. Les élites se suivaient, recevant en apanages les grands domaines de leurs prédécesseurs ; et le peuple demeurait à l’écart malgré quelques coups de colère. A l’écart d’un pouvoir qui ne cessait de changer sans changer la société ; « il faut que tout change pour que rien ne change » dit le Prince de Salina dans le Guépard. Et pourtant, il faut qu’il y ait de la société et des règles pour que tout cela fonctionne. Peu importe qui se charge de cette tâche ingrate et à quel prix? Les mafias ne sont-elles pas le sous-produit des sociétés bloquées et qui en vivent et qui les font vivre ?

La Sicile serait cette étonnante scène où l’universalité de l’homme ne se comprend que dans la succession des singularités humaines ?
 

 

Mille milliards de mille sabords


Un sabord= un dollar

 

Les jurons du capitaine haddock sont célèbres ! Certains ne sont plus de mise, la pensée juste et respectueuse est passée par là, d’autres sont restés enfermés dans des coffres en bois des iles et stockés dans des greniers oubliés. Il arrive qu’on ressorte ces malles pour en secouer la poussière et en faire sortir rires enfantins, regrets amoureux ou jurons oubliés.

Mais aussi, il arrive qu’ils en jaillissent sous la force d’évènements nouveaux, de déclarations médiatiques ou de provocations boursières. C’est ainsi que le fameux juron « mille milliards de mille sabords » a aujourd’hui retrouvé une nouvelle jeunesse. Le doit-on à Elon Musk pour qui « mille milliards » est devenu un étalon monétaire comme à Breteuil on peut consulter les étalons du kilogramme ou du mètre ?

Il faut rendre à César ce qui appartient à César… et à Elon Musk ce qui doit, un jour, à l’avenir, appartenir à Elon Musk ! En mots plus simples, les actionnaires de Tesla se sont vu suggérer la mise en place d’un plan de rémunération de 1.000 milliards de dollars au profit du patron du groupe, le célèbre hyper-entrepreneur américain. Faut-il s’offusquer ? « Mille milliards de mille sabords » ? Cet homme serait donc une caricature du marin qui apparut en 1941 dans l’album « Le crabe aux pinces d’or ». Crabe aux pinces d’or ? Était-ce prémonitoire ? Ce serait faire trop d’honneur à un homme qui en reçoit déjà trop. L’époque ne vit-elle pas au rythme des annonces milliardaires ?

Nvidia, une des « mirabile » de la bourse américaine investira jusqu'à 100 milliards de dollars dans OpenAI et lui fournira des puces pour centres de données. Est-ce grâce à cet apport en puces ? OpenAI prévoit d'investir plus de 1 000 milliards de dollars dans les infrastructures et les services d'IA au cours des cinq prochaines années.

Et encore ! Amazon prévoit d'investir plus de 100 milliards de dollars en 2025, principalement dans le cloud et l'intelligence artificielle (IA). Imaginez qu’il vienne à l’esprit de Jeff Bezos de répéter ces dépenses tous les ans…500 milliards en 5 ans ! Est-ce possible ? Oui ! Sûrement ! Les obligations de performance restantes d’Oracle pour le premier trimestre n’ont-elles pas atteint 455 milliards de dollars ? Le patron de Meta, Mark Zuckerberg va investir des « centaines de milliards de dollars » dans des infrastructures d’intelligence artificielle afin de mettre en œuvre une « super intelligence ». Et la capitalisation d’Apple va bientôt dépasser 4000 milliards de sabords…. Non ! Pardon ! De dollars.

Superintelligence, superinvestissements, supermilliards de dollars….
Les chiffres donnent le tournis ? Allons, donc ! On ne peut plus reculer devant les évidences: les milliards de dollar roulent sur les marchés comme des boules de billard américain. Jamie Dimon, PDG de JPMorgan préside aux destinées milliardaires de la « huitième magnifique » de la Bourse américaine, première entreprise non technologique qui atteindra bientôt le seuil des 1 000 milliards de dollars de valorisation (820 milliards aujourd’hui).

Ces milliards sont-ils une expression nouvelle qui conduit à l’homme nouveau, l’homme milliardaire, celui qui a le culot d’expédier des sondes milliardaires en kilomètres : Voyager 1 est actuellement distante de 24,88 milliards de kilomètres de la Terre. Cela ne tient-il pas à ce miracle qu’est le cerveau de l’homme composé de 100 milliards de cellules nerveuses, « les neurones ». Ainsi donc, cela fait des millions d’années que nous sommes abonnés au milliard et que celui-ci rythme notre existence. Il aura aussi fallu des milliards d’années pour passer du rien qui précédait le big bang au tout : l’homme capable de penser le big bang….et de s’en effrayer.

Or, on entend, ici et là, une petite musique où il est question de rendre à l’homme toute son humanité. Moins souvent, mais encore bien présent, résonne le célèbre appel à un « supplément d’âme » …. Et aussi rugit cette interrogation redoutable « Peut-on être homme et milliardaire ? » (A coup sûr, une question posée au concours de l’ENA) ?

Il y aurait des solutions humaines ? …  Elles ne dépassent pas quelques malheureuses milliers de poignées de sabords !


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