Alexia Monduit: le risque du regard

Alexia Monduit, into my song, chez Vu,

Le risque du regard,

On ne sait pas assez qu’entre un artiste et un regardeur, la prise de risque peut-être aussi du côté du regardeur. On ne parle pas de ce regard qui a fait la perte de la « femme de Loth ». On n’a pas encore vu un « regardeur » se momifier, se statufier, se congeler ou se vaporiser en regardant une œuvre d’art. Bien sûr on connait le « syndrome de Florence » qui survient quand le regardeur stupéfait devant je ne sais quelle œuvre (du quattrocento évidemment) ne dit plus un mot, tremble, pleure, puis s’effondre sur lui-même comme en une crise d’épilepsie. Trop de beauté, trop d’intensité, trop d’art finalement ont eu raison de sa santé esthétique.

 

Quel rapport avec Alexia Monduit ? Quelle prise de risque le regardeur doit-il assumer devant ses photos ? Doit-il même se considérer en risque ? Et puis, s’il ne se sent pas à l’aise, il ne tient qu’à lui de laisser tomber, de « passer », comme on dit au poker. Il n’avait qu’à ne pas être là, venir. Il n’avait qu’à ne pas apporter ses yeux avec lui !!! Et puis, s’il n’avait pas pu éviter d’être présent, il n’avait qu’à laisser passer ce mauvais moment, partir et tout oublier.

 

Que de circonvolutions avant d’arriver aux photos d’Alexia Monduit ? Bien normal pourtant : la photo qu’elle pratique est rien moins que facile. Pas de petits oiseaux qui volètent dans les champs, pas d’enfants qui arpentent les rues avec le pinard pour papa, pas de clocher qui chantent la campagne française. Alexia Monduit propose le récit d’un combat où, elle, tout d’abord a pris tous les risques. Combat avec un appareil photographique, combat avec la prise d’image. Saisir une image, c’est déshabiller un corps, c’est le forcer dans les retranchements ou de la pudeur, ou de la morale, ou des exigences de l’esthétique.

 

Peut-on dire ici qu’un appareil photo est aussi un scalpel ou des ciseaux ou même une tronçonneuse (ça revient à la mode les tronçonneuses !) ? Peu importe l’outil, le fait est qu’il ouvre et permet de voir que l’image n’est pas seulement un dehors qui se donne à voir, mais aussi un dedans qu’il faut aller chercher au plus profond ; un dedans qu’il faut fouiller, à l’aveugle parfois ; et ainsi laisser venir l’image, la faire émerger de l’appareil, la faire se changer au rythme de la chimie des encres. Multiplier les images, dédoubler, détripler pour en faire le tour, pour être sûr que c’est bien elle, et une fois sortie, la préparer pour l’offrir à la vue des regardeurs.

 

Le modèle des modèles de ces photos qu’Alexia Monduit va chercher tout au fond d’elle-même, tout au fond de son corps et tout au fond du temps qui l’a façonnée, érigée et blessée, doit-on le trouver dans cette image, une des rares en couleurs, rouge sang de la carcasse de viande. Trop facile, cette image ? Alors on irait trouver le parcours d’une conscience qui fraie son chemin jusqu’à la surface de la peau et du regard, ce serait toute cette série entre nudités offertes absolument et tonitruées et visages, trop colorés qui hésitent entre souffrance et caricature. Visages qui n’ont pas encore pris le parti du regard qui veut voir et de la vision qui doit être montrée. Ils seraient contenus dans ce regard d’elle-même, visage en couleur, grimé en sourire, lèvres rouges et dents blanches. Ou enfin, ce masque verdâtre ?

 

Devant toutes ces tranches de vie à voir ou cette vie livrée en tranches bien fraîches, si le regardeur ne part pas, s’il revient même, c’est bien parce qu’on lui parle de la vie, malgré tout, en dépit de tout et surtout au-delà du célèbre plaisir du beau, au-delà du plaisir des yeux.

Les choses qu’on ne peut dire, «indicibles», sont-elles ces mêmes choses qu’on ne peut pas montrer. « Indicible » nous conduit-il vers « invisible » ? Sont-ils les mêmes mots pour parler de la même chose chacun de leur côté, chacun de leur point de vue ?

 

Alexia Monduit déploie un art qui discourt avec quelques autres. Elle est dans l’univers des d’Agata, Silverthorne, Michener. Dans leur village, de concert avec Stromhölm et Petersen, elle bâtit son monde, celui où il n’est ni indicible, ni invisible. Dans ce village, on ne peut pas dire « il n’est pire aveugle, que celui qui ne veut pas voir », c’est tout l’inverse : dans ce village, on fait venir au regard, à ses risques et périls.   

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